«La Presse+» moins «La Presse» papier

Illustration: Garnotte

La Presse connaîtra en janvier une nouvelle étape majeure vers sa grande dématérialisation quand elle abandonnera ses cinq éditions payantes des jours de semaine. En 2016, il ne restera plus qu’une seule version imprimée, celle du samedi.

 

Le média fondé au XIXe siècle favorisera dorénavant ses déclinaisons numériques et gratuites : sa livraison quotidienne pour tablette (La Presse+), son site Internet et de multiples présences sur les réseaux sociaux.

 

La décision, prévisible mais quasi unique au monde, a été annoncée officiellement mardi matin aux employés réunis par la direction et sur le site lapresse.ca. Le changement arrivera moins de trois ans après le lancement de La Presse+. Le consortium Gesca, auquel appartient La Presse, a vendu en mars ses six autres quotidiens québécois, dont Le Soleil.

 

« Plus on avançait dans le temps, plus on en arrivait à la conclusion qu’il fallait compléter cette migration », dit au Devoir l’éditeur et président de La Presse, Guy Crevier, grand timonier de ce virage depuis des années.

 

Il explique qu’il reste 81 000 abonnés à la livraison du journal montréalais en semaine et 120 000 le week-end. Par contre, ajoute le président, 85 % des revenus de l’entreprise médiatique proviennent des publicités présentes sur les nouvelles plateformes, dont 70 % de La Presse+. The New York Times, malgré un million d’abonnés en ligne, ne tire que le tiers de ses revenus du Web.

 

Pour M. Crevier, le prestigieux quotidien new-yorkais appartient à une classe à part, celle des fournisseurs de contenus exclusifs qui peuvent le faire payer. La Presse provient d’un autre groupe, celui qui voit ses revenus de pub fondre et qui doit en même temps composer avec la gratuité du contenu.

 

« Nous ne cherchons pas à donner des leçons au reste de l’industrie des journaux dans le monde : nous tentons d’abord et avant tout d’établir un modèle rentable au Québec », dit le président.

 

La décision de La Presse est annoncée au lendemain du lancement de la version pour tablette du Toronto Star, qui utilise la quincaillerie numérique de La Presse.

 

Pertes d’emplois

 

« L’annonce comme telle n’a pas été une grande surprise parmi les employés : le plan de match depuis le début, c’est de trouver un nouveau modèle d’affaires », dit en entrevue au Devoir le journaliste Charles Côté, président du Syndicat des travailleurs de l’information de La Presse.

 

Pour l’occasion, M. Côté se fait porte-parole des cinq organisations syndicales de l’entreprise, celles représentant les journalistes, mais aussi les employés des bureaux, de la publicité, des services informatiques et de la distribution. C’est là, au Syndicat de l’industrie du journal du Québec (distribution-CSN) que l’abandon du papier aura le plus d’impact.

 

Les 35 postes des distributeurs disparaîtront dès le 1er janvier. Le déclin est amorcé depuis des années. Leur syndicat comptait 200 membres en 2009. Les commissionnaires restants ne livraient plus par camion l’édition du samedi, que continueront de transporter des sous-traitants.

 

« C’est triste, mais la fin de ces emplois n’a rien à voir avec la performance et le dévouement de ces travailleurs dans une industrie en soubresaut, dit M. Crevier. C’est la réalité. »

 

Les conséquences sur les autres emplois restent imprécises. Le service à la clientèle, celui recevant par exemple les plaintes sur la livraison à domicile, devrait être touché. À l’évidence, des dizaines de camelots perdent leurs jobs, mais ils n’étaient pas syndiqués.

 

Le contrat d’impression avec Transcontinental arrive à échéance en 2018. Une entente révisée en février 2014 permet à La Presse de réduire à volonté le nombre de ses éditions quotidiennes. Cet amendement lui aurait coûté 31 millions.

 

Pour le reste, l’intersyndicale ne connaît pas encore le sort de ses quelque 600 membres. Une nouvelle réunion avec la direction doit se tenir le 24 septembre au sujet de « la restructuration de l’entreprise » selon les termes utilisés par M. Crevier.

 

L’impact sur les emplois dans la salle de rédaction sera déterminé concrètement dans les prochaines semaines. Les conventions collectives arrivent à échéance le 31 décembre, en même temps que la fin du papier.

 

La salle compte maintenant 286 journalistes (reporters, chroniqueurs, photographes, pupitreurs, etc.), dont 48 surnuméraires, une embauche autorisée exceptionnellement par lettre d’entente.

 

« Ça fait deux ans et demi que nous travaillons pour la tablette, dit Charles Côté. Nous avons permis à l’entreprise d’embaucher un grand nombre de surnuméraires qui n’ont pas la sécurité d’emploi. Ceci dit, quarante permanences ont aussi été octroyées. Aujourd’hui, la direction nous annonce qu’elle a un modèle viable. Il n’y a donc plus de raison d’avoir de la précarité pour les surnuméraires. »

 

Dans sa lettre ouverte, l’éditeur Guy Crevier explique que « le virage numérique a été soutenu avec conviction et constance par notre actionnaire », comprendre Power Corporation. Dans un communiqué publié mardi après-midi, l’intersyndicale évalue à 40 millions l’investissement dans La Presse+.

 

Les employés veulent des chiffres officiels et vérifiés. « On veut de la transparence, dit Charles Côté. La direction devra faire preuve d’une plus grande transparence si elle veut procéder à une réorganisation de l’entreprise. »

«Le Devoir», pour qui aime l’encre et le papier

Le journal Le Devoir maintiendra la publication de son édition papier les jours de semaine, contrairement à ce que fera le quotidien La Presse à compter de janvier prochain.

La route que suit Le Devoir est différente de celle de La Presse. Nous avons mis en place voilà déjà plusieurs années un modèle payant, seule façon quant à nous de pouvoir proposer à nos lecteurs une information de qualité, que nous déployons sur plusieurs plateformes. Outre la version papier, notre offre numérique comprend le site Web, le journal virtuel, une application tablette et une version mobile.

Nous avons constaté qu’en dépit d’une augmentation constante de nos abonnements numériques, les abonnements papier se maintiennent. Nous y voyons le signe d’un intérêt manifeste des lecteurs à vouloir lire leur journal dans un format traditionnel, ce que nos analyses nous confirment par ailleurs. Nous entendons répondre aux attentes de tous ceux qui continuent de croire aux vertus d’une édition papier.
Bernard Descôteaux
6 commentaires
  • Daniel Lemieux - Abonné 17 septembre 2015 06 h 00

    Le triomphe du « modèle d'affaires »

    À lire les propos jubilatoires de Monsieur Crevier, tout indique que le clientélisme a primé pour satisfaire l'actionnaire avant toute chose. La Presse n'est pas une OSBL, on le savait. Les annonceurs ont répondu, ils veulent s'adresser à une clientèle jeune et branchée.

    La version tablette, « bébelle » devenue indispensable parce qu'imposée avec un plan de marketing extraordinaire, ne semble pas s'adresser aux 55 ans et +, selon ce qu'explique M. Crevier.

    Et que dire de tous ces foyers qui n'ont pas internet, ces « classes moyennes » qui ne peuvent se payer la « bébelle » ? Ils ont probablement oublié La Presse depuis un moment déjà.

    Puisse cette décision d'affaires fort critiquable rejaillir sur le lectorat du Devoir !

  • Marc Davignon - Abonné 17 septembre 2015 08 h 26

    Vive les déplacements de cout!

    Il y a déplacement du cout de l'entreprise vers le consommateur; l'entreprise ne paie plus pour l'impression (les presses et le papier et le personnel), mais le consommateur doit payer pour une tablette et un abonnement internet.

    L'abonnement et un cout fixe et vous pourrez argumenter que le cout (bit transmis et reçu) ne représente qu'une fraction de l'abonnement. Soit! Vous pouvez dire, aussi, que la tablette vous ne l'achetez qu'une seule fois et qu’elle vous servira pour une «foule» de choses. C'est que vous oubliez (volontairement ou pas) tous vos «PDA» (un peut d'histoire : http://www.edimark.fr/Front/frontpost/getfiles/719, vous-y retrouvez le même argumentaire qu'aujourd'hui, mais est-ce que les PDA ont rempli ces attentes?) qui sont dans le fond de votre tiroir et qui devaient, aussi, servir à une «foule» de choses ou encore, vos «vieux pc» qui ne servent plus à rien tellement qu'ils sont vieux

    Quand viendra le temps de la nouvelle version «XYZ» voie le jour avec une «foule» de nouvelles techniques pour afficher le «contenu», ce jour-là, il vous faudra une nouvelle tablette et ce cout de celle-ci, ce n'est pas l'entreprise qui en défrayeras les couts.



    Voici, pour vous faire sourire, un article (trouvez au hasard) faisant l'éloge des «fameux» PDA, et comment ceux-ci «changerons le monde». Exactement le même argumentaire qu'aujourd'hui.

    • David Cormier - Abonné 17 septembre 2015 10 h 13

      Je suis entièrement d'accord avec vous. De plus, ce déplacement de coût de l'ancien abonnement versé directement au journal et maintenant payé pour l'achat d'une tablette se fait au profit principalement d'une seule compagnie américaine (Apple) qui veut contrôler presque tous les aspects de notre vie : notre façon de nous informer, de lire des livres, d'écouter de la musique, de regarder la télé, etc. Comme vous, je ne veux pas mettre tous mes oeufs dans le même panier et être à la merci des changements technologiques inévitables.

  • - Inscrit 17 septembre 2015 16 h 00

    Pour Le Devoir...

    ...quelle bonne nouvelle!

    Le choix de garder pour notre journal son support papier lui donnera un avantage certain. Comme le souligne M. le Directeur, Descôteaux, Le Devoir possède tous les atouts d'un journal électronique et, de plus, il garde sa position sur les tablettes avec son support papier. On sait que les lecteurs qui veulent du contenu autre que celui des journaux de Québecor auront avec Le Devoir, une option plus valide que La Presse.

    Personnellement je pense que La Presse se tire dans le pied... et pourquoi pas ? Quand l'empire Desmarais se tire dans le pied, ce n'est que bon pour le Québec !

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 17 septembre 2015 19 h 14

    Triste

    Peut importe ce que l'on peut penser de La Presse, de la démocratie capitaliste et de leurs douze meilleurs amis, la perte du journal papier est une triste nouvelle.

  • Jean-Pierre Contant - Inscrit 17 septembre 2015 21 h 50

    Longue vie au Devoir...papier aussi

    M Péladeau père disait être à l'aise en supportant Le Devoir via les Messageries Dyamiques parce qu'il savait que ça nuirait pas à son lectorat du Journal de Montréal. Souhaitons que plusieurs lecteurs de La Presse découvrent toute la richesse du journal Le Devoir. Personnellement je suis un mordu de la version papier de mon journal et je suis heureux de constater que ce n'est pas dans les plans de la direction du journal Le Devoir de mettre fin à cette version. J'apprécie aussi la version pour le téléphone intelligent quand je suis privé de mon journal, en camping ou en voyage par exemple.