Touche pas à mon poste!

En lançant Matv en 2012, on a voulu attirer plus de public en faisant appel à des visages connus, Jean Barbe (deuxième à partir de la droite) par exemple, animateur d’une émission sur la littérature.
Photo: MAtv En lançant Matv en 2012, on a voulu attirer plus de public en faisant appel à des visages connus, Jean Barbe (deuxième à partir de la droite) par exemple, animateur d’une émission sur la littérature.

La bataille pour le contrôle de la télévision communautaire de Montréal se poursuit. Une plainte pour non-conformité du mandat de Matv par le projet concurrent de TVCI-MTL est encore à l’examen auprès du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). L’échéance pour le dépôt des réactions publiques à la plainte a été reportée de la mi-mars au 22 avril. Le Conseil tranchera dans les semaines ou les mois suivants.

 

Quoi qu’il arrive, la lutte a déjà eu comme conséquence de retarder d’au moins un an le lancement de Mytv, version anglophone de la chaîne communautaire montréalaise, selon les informations obtenues par Le Devoir. Un autre effet, plus positif, force déjà Vidéotron, une filiale de Québecor Media, à revoir certaines pratiques, notamment pour bonifier sa programmation et mieux faire connaître ses pratiques présentées comme conformes au mandat.

 

« On trouve bien dommage que tout ce qui se brasse éclabousse des centaines d’individus qui font Matv actuellement, dit Isabelle Dessureault, vice-présidente, Exploitation des contenus et affaires publiques de Vidéotron. C’est remettre en question nos façons de faire avec des collaborateurs, des stagiaires, des professionnels aussi. La réputation de beaucoup de gens est en jeu. Cela dit, je pense que c’est sage d’accepter la critique sérieusement. Ça nous force à nous adapter, à nous questionner, à revoir des choses. »

 

De la communauté

 

Les cablos doivent développer des télévisions communautaires pour conserver leur licence. Un groupe de Montréalais liés à différents milieux (communautaires, enseignants syndicaux, allophones, etc.) propose de lancer une nouvelle chaîne multilingue avec les fonds dédiés du câblodistributeur, une somme annuelle tournant autour de 20 millions de dollars. TVCI (ou ICTV en anglais, le CI désignant une « communauté indépendante) remplacerait Matv et Mytv avec une programmation à 50 % francophone, 20 % en anglais, 10 % bilingues et 15 % dans d’autres langues. La production ferait appel aux citoyens devant et derrière les caméras pour « développer la cohésion communautaire de Montréal, mais aussi refléter plus fidèlement nos expériences quotidiennes », selon la description officielle.

 

Bref, l’objectif est de remettre beaucoup plus de communauté dans la télévision communautaire, dans le contenu comme dans la gouvernance de l’entreprise sans but lucratif. Le projet a été déposé auprès du CRTC en même temps qu’une plainte affirmant que Matv n’est pas conforme à son mandat.

 

« L’objectif ultime du groupe concurrent, c’est d’obtenir la licence pour la nouvelle chaîne anglophone Mytv, résume Mme Dessureault. La seule façon pour le groupe TVCI d’y arriver c’est de montrer que Matv ne respecte pas son mandat. Conséquences : nous devons retarder le lancement de la nouvelle télé, que, dans nos rêves les plus fous, nous souhaitions lancer en mai ou juin de cette année. »

 

Pas de panique

 

La vice-présidente s’exprime pour la première fois sur le sujet. Faut-il y voir un signe de nervosité de l’entreprise ? « Il n’y a pas de vent de panique, répond-elle. Avant que le CRTC nous retire notre licence, il y aurait beaucoup d’étapes à franchir, [y compris des avertissements]. Non, non, pas de panique. Mais il faut bien répondre à la communauté qui s’inquiète parce qu’on nous fait des reproches. »

 

Elle explique aussi que ce climat de critique encourage Vidéotron à préparer une version vulgarisée de son rapport annuel, normalement « très technique », déposé auprès du CRTC. « On a avantage à montrer et à rappeler que nous respectons notre mandat », dit-elle.

 

Un noeud de la bataille concerne la « programmation d’accès », celle dont les idées proviennent de la base, de la communauté à l’extérieur de la chaîne qui doit ensuite participer à la production devant ou derrière la caméra. La licence demande 40 % de programmation d’accès et en exigera 50 % en septembre. Or, explique la patronne, cette programmation au plus près du mandat totalise déjà 49 % des heures de diffusion de Matv et accapare 57 % des budgets.

 

Des avocats de Matv ont envoyé le 17 mars une lettre à la porte-parole Sabine Friesinger pour exiger que ces informations soient diffusées sur la page facebook.com/tvcictv. Le groupe contestataire a refusé et répété que « la structure de gestion corporative actuelle [de] Matv ne permet pas la participation citoyenne au conseil d’administration de Vidéotron ».

 

Mme Friesinger persiste en entrevue et maintient le cap, comme sa confiance. « Il y a un besoin pour que les règlements concernant la télé communautaire soient appliqués, dit-elle. Le coeur de la question, c’est qu’un organisme sans but lucratif et représentatif du secteur, avec des obligations publiques, doit [rendre des comptes] et dire comment l’argent est géré. C’est un problème structurel, pas une question d’images ou de relations publiques. »

 

Un laboratoire

 

Telle quelle est, la télévision communautaire a bel et bien misé sur une proposition plus attrayante, plus professionnelle aussi, par exemple avec les animateurs Sophie Durocher ou Gilles Proulx. « Nous avons fait 0,1 % de cotes d’écoute pendant quinze ans chez VOX, dit la patronne en parlant de l’ancêtre de sa chaîne. En lançant Matv [en novembre 2012], notre idée, c’était d’attirer plus de public pour voir toute notre programmation avec des visages connus, des gens qui ont une crédibilité. Comme Jean Barbe, qui est à la tête d’une émission sur la littérature. »

 

Seulement, là encore, la critique semble ébranler le réseau. Mme Dessureault annonce donc que sa chaîne va développer un laboratoire, une émission dite d’« approches collaboratives » avec une plateforme Web. Les détails seront dévoilés en juin.

 

En gros, il s’agira de faire des appels à tous autour de thématiques sociales, par exemple l’itinérance à Montréal, pour stimuler des idées et des solutions sous toutes sortes de formes, de la poésie au graffiti, de l’essai traditionnel à la chanson. Des jeunes créateurs de la relève seront ensuite appelés à utiliser cette matière pour produire des contenus originaux ultimement diffusés à la télé et sur le Web. Cinq thématiques seront explorées ainsi pendant l’année.

 

« C’est un mélange d’expression citoyenne et de création collaboratives pour aborder un problème social dans une optique de solution, résume la vice-présidente. C’est vers ça qu’on tend. Honnêtement, c’est notre rôle d’écouter. C’est notre responsabilité de prendre les commentaires déposés sous la forme d’attaques. Ces critiques mettent en lumière que nous n’avons peut-être pas assez efficacement communiqué ce que nous faisons déjà. Notre réaction consiste aussi à stimuler de nouvelles créations, mais le projet de laboratoire est dans nos cartons depuis environ 18 mois. »


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Pour en savoir plus sur l’organisme TVCI-MTL et son projet...