Point chaud - «Tellement maganés, tellement malades…»

Serge Lareault, directeur du journal L’itinéraire et lauréat du prix Persillier-Lachapelle 2012, du ministère de la Santé, pour son engagement.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Serge Lareault, directeur du journal L’itinéraire et lauréat du prix Persillier-Lachapelle 2012, du ministère de la Santé, pour son engagement.

Lorsque le journal L’itinéraire a été lancé en 1994, le directeur Serge Lareault pensait que les itinérants qui vendaient le journal pourraient ensuite retourner sur le marché du travail. Mais après 18 ans consacrés à la cause, il constate que les emplois réguliers sont de plus en plus inaccessibles pour ces personnes.

« Il n’y a plus de jobines », dit-il. « La caisse chez IGA, ça prend quasiment un bac pour la comprendre. Le travail est de moins en moins accessible pour les gens qui ont un handicap », dit-il en soulignant qu’environ les trois quarts des itinérants ont des problèmes de santé mentale.


Dès lors, pour beaucoup de camelots, L’itinéraire est devenu un mode de vie quasi permanent. « Notre oeuvre, c’est de ramener ces gens-là dans la société. On le fait par un système économique, c’est-à-dire qu’on a créé une petite jobine. Pour qu’ils retrouvent la dignité puis le contact avec les autres. Ça, c’est 80 % de la thérapie », dit-il.


L’itinéraire a environ 125 vendeurs. Ils paient chaque exemplaire 1,50 $ et le revendent le double. Une formule toute simple qui produit ses petits miracles.


« Ils nous arrivent tout croches. On leur met des copies dans les mains. On leur montre comment ça marche, et là, en l’espace de quelques semaines, on voit leur physionomie changer », dit-il. Le rituel de la vente, dit-il, leur donne un « boost psychologique incroyable ».


Par rapport à la mendicité, le rapport humain est complètement transformé, poursuit M. Lareault. « Ils ont un rapport plus égalitaire de client à vendeur. Évidemment, le client sait que le gars en arrache s’il vend des journaux de rues. Mais il y a toute une compassion, une entraide qui se crée et on voit des gars revenir à eux. Quand ça fait une couple de mois qu’ils vendent, je les envoie en thérapie, et là, ils ont une raison de la réussir. Parce qu’ils veulent retrouver leurs clients. Ça devient une famille, un réseau d’aide. C’est ça le miracle. »


Et après ? « Après, c’est de la mécanique. On l’amène à se faire soigner, on lui trouve un logement social pour que ça lui coûte 300 $ par mois. On essaie de lui donner de la stabilité et de la sécurité et de le garder en contact avec la société. Quand on a fait ça, on dit chapeau ! »


L’automne dernier, Serge Lareault a reçu un prix d’excellence du ministère de la Santé et des Services sociaux pour son travail à L’itinéraire. Un honneur venu s’ajouter à l’autre prix reçu par son organisme en 2004.


Tout cela est un peu « incongru » pour lui. « Ils me donnent un prix carrière, mais ça fait 15 ans que je reçois seulement 30 000 $ par an du gouvernement. Ça ne paie même pas le salaire d’un intervenant. »

 

Seuil critique


En plus de gérer le journal, l’organisme offre toute une batterie de services psychosociaux. Les deux volets de la mission roulent sur un budget de 1,8 million, mais le directeur dit qu’il « arrive sur la fesse » chaque année.


« Les organismes crèvent de faim et sont de moins en moins capables de répondre aux besoins des gens », dit-il. Selon lui, Montréal « a atteint un seuil critique ». Il y a de plus en plus d’itinérants, leurs problèmes sont de plus en plus lourds et les tensions sont vives. « D’année en année, je vois de plus en plus de gens autour de la place Émilie-Gamelin et sur Sainte-Catherine. Et il y a une peur qui commence à s’installer dans la population. Les gens se désolidarisent. »


L’embourgeoisement, dit-il, n’aide pas. « Il y a de plus en plus de condos de luxe. Les gens achètent un condo à 400 000 $ au centre-ville, et dès qu’ils sortent, ils ont peur. » Et pourtant. « Ils sont tellement maganés, tellement malades… »


Il ajoute que la drogue fait de plus en plus de ravages. « Quand j’ai commencé, je trouvais ça bien effrayant, les gens qui se piquaient à l’héroïne. La cocaïne, tout ça. Mais aujourd’hui, je dirais que c’est de la petite bière. Quand ils prennent juste de l’héroïne, je suis quasiment content. C’est rien comparé au crystal meth, au crack et à tous les mélanges qu’ils font. Après deux ans de crack, les gens ont plus de lésions au cerveau qu’après 10 ans de cocaïne. »


Serge Lareault prétend qu’à Montréal comme à Québec, les organismes communautaires se sont fait reprocher d’attirer les pauvres dans le centre-ville. « Il y a des gens qui demandent de déménager l’Accueil Bonneau ou qu’on empêche d’autres organismes de s’y installer. Mais s’il n’y avait pas d’organismes communautaires, ces gens-là viendraient quand même parce que c’est là qu’est la clientèle [pour mendier]. »


Malgré tout, la cause a ses petits moments de grâce. Comme l’histoire de Claude, un des camelots qui sont passés par L’itinéraire. C’était en 1997, Jacques Villeneuve était au sommet de sa gloire et tenait un point de presse très couru. Les médias se bousculaient pour l’entendre. Mais Claude a réussi à rentrer dans la salle et poser sa question. « Il lui a demandé ce qu’il pensait des itinérants. Là, il y a eu un silence parce que ça sortait tellement de nulle part, cette question-là. […] Jacques Villeneuve a dit qu’il pouvait comprendre qu’il y avait des gens qui allaient moins vite que d’autres dans la société. » Ravi et très fier, Claude a écrit un article dans lequel il racontait son expérience. « Quand ils l’ont retrouvé mort, il avait cet article-là sur lui. »

7 commentaires
  • Pierre Samuel - Inscrit 26 décembre 2012 11 h 12

    Que fait Centraide???

    Pendant ce temps L'Actualité du 15 décembre dernier nous apprenait que Centraide «aux 59 millions à partager avec son équipe (...) a amorcé une réflexion sur la lutte contre la pauvreté en y associant universitaires, travailleurs sociaux, praticiens, qui ont pris connaissance des plus récentes études et expériences les plus prometteuses aux Etats-Unis et ailleurs, et ont élaboré (leur) stratégie pour lutter contre la pauvreté (...) Mais plus encore, les donateurs grands et petits, laissent à Centraide le soin de décider du meilleur usage de leur contribution....»

    Malheureusement, c'est justement là ou le bât blesse...Qui sait que cette mentalité de «corporatisme caritatif» dont les critères de subvention sont de plus en plus alambiqués ont fait en sorte au cours des récentes années d'éliminer des organismes
    d'aide aux déficients intellectuels, cancéreux, sidéens, etc. dont certains bénéficiaient de leur subside depuis plus de vingt ans, sous prétexte justement «qu'il y a 3500 organismes de charité à Montréal, mais aucun n'a un «plan d'affaires» pour la pauvreté comparable à celui d'un investisseur, sauf Centraide.»

    Bizarre, tout de même que la majorité de ces organismes continuent à survivre de peine et de misère (et pour combien de temps encore???) grâce àl'ingéniosité et au travail acharné de leurs dirigeants et bénévoles, malgré ce boycott aussi brutal que nébuleux!

    Entre-temps, n'aurait-il pas été intéressant de prendre connaissance dans ce même reportage des émoluments versés à leurs principaux administrateurs?

    A défaut de quoi ne vaut-il pas mieux pour quiconque intéressé à une «cause charitable» de verser son don, aussi minime soit-il, directement à l'organisme de son choix?

    «Tellement maganés, tellement malades...», nous informe M. Serge Lareault, directeur de l'Itinéraire, porte-voix infatigable des sans-abri. Qui sait que depuis tant d'années, ils survivent bon gré, mal gré sans aucun apport de Centraide?

    • France Marcotte - Abonnée 26 décembre 2012 12 h 36

      Mais on parle ici de voir les gens travailler, monsieur, qu'ils prennent une part active à la société, pas de leur faire la charité.

  • France Marcotte - Abonnée 26 décembre 2012 12 h 10

    Même plus nécessaire de dire non

    « Il n’y a plus de jobines », dit Serge Lareault. « La caisse chez IGA, ça prend quasiment un bac pour la comprendre. Le travail est de moins en moins accessible pour les gens qui ont un handicap ».

    Alors que cela devrait être le contraire depuis le temps que l'on parle de faire quelque chose.

    Plus de jobines, il faut être savant pour pouvoir travailler. Vraiment, les moyens de discrimination se raffinent...

    Le pauvre se réduit à sa pauvreté, l'handicapé à son handicap.
    Qui s'intéresse à leur force de travail et à ce qu'ils sont capables de faire?

  • Pierre Samuel - Inscrit 26 décembre 2012 20 h 10

    @ France Marcotte

    Comme fréquemment, chère dame, vous comprenez ce que vous voulez bien... Où ai-je mentionné que ces personnes ne devaient dépendre que de la charité publique?

    Je fais essentiellement référence au fait que de nombreux organismes, comme le mentionne M. Lareault, lui-même, qui ne reçoit que 30 000$ par an, ce qui ne paie même pas le salaire d'un intervenant, justement pour aider les démunis à s'insérer dans la société, pendant qu'une «industrie de la charité» telle Centraide abuse de sa notoriété tout en infligeant des «coupures sauvages» à certains organismes qu'ils subventionnaient depuis des décennies au profit de leurs administrateurs-sangsues...et je parle en connaissance de cause!

    Besoin d'explications supplémentaires, peut-être?

    • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2012 05 h 13

      Je soutiens malgré vos sous-entendus blessants que vous ne vous êtes pas vraiment intéressé au contenu de cet article, vous avez simplement passé votre petit message au sujet de Centraide, considérant que le sujet s'y prêtait.

  • Pierre Samuel - Inscrit 27 décembre 2012 09 h 11

    @ France Marcotte

    Qu'en savez-vous et que faites-vous donc, vous-même, chaque matin en commentant sur tout et rien à la fois?

  • Sylvain Thibault - Inscrit 28 décembre 2012 10 h 42

    Il faut que ca change, ensemble on peut

    Il m'arrive souvent d'être près des missions d'accueil pour personnes itinérantes et je suis désolé de voir autant de monde qui erre aux alentours. Je suis aussi choqué de voir autant de personnes issues de l'immigration qui se retrouvent dans ces centres. Je crois que collectivement et solidairement, nous pouvons mieux accueillir ces gens qui ne viennent pas ici pour se retrouver dans des situations de grandes pauvretés. Moins de racisme, moins de discrimination et une plus grande ouverture devant l’autre créerait une société plus agréable.