De la littérature aux cretons
Qui était Roger Lemelin? L'écrivain populaire à la plume bondissante et généreuse, amoureux de son peuple du bas de la pente et capable de le dépeindre sans misérabilisme racoleur ni grandeur empruntée, ou bien le bourgeois parvenu jouant les grands humanistes pour mieux camoufler sa servilité capitaliste? Le marathonien de l'écriture attaché à sa réalité sociale et nationale ou le roi du creton devenu l'intellectuel de service de Power Corporation?
Dans sa biographie intitulée Roger Lemelin l'enchanteur, parue il y a deux ans, Daniel Bertrand faisait bien ressortir les deux visages de cet homme ambitieux, passé de la pauvreté à la richesse grâce à la littérature et au commerce. Julie Royer, avec Roger Lemelin - Des bonds vers les étoiles, un projet biographique plus modeste puisqu'il s'inscrit dans la collection «Les grandes figures» de XYZ Éditeur, en arrive forcément à la même conclusion: self-made man à la fois sincère et opportuniste, Lemelin était un hyperactif plus fonceur que raisonneur, un gagnant qui évaluait la valeur des gestes et des choses à l'aune de leur réussite, un individualiste naïf doté d'une sensibilité populaire, avec ce que cela comporte de grandeurs et de petitesses.
Le premier Lemelin, raconté avec entrain par Julie Royer, charme. Écrivain autodidacte et accidentel (il a découvert la vraie littérature lors d'un séjour à l'hôpital causé par une blessure de ski), ce fils de classe très populaire s'impose au milieu littéraire canadien-français et à l'ensemble de la société grâce à sa verve naturelle et au regard vif, chaleureux et réaliste qu'il jette sur les siens. Son Au pied de la pente douce énervera bien un peu le curé de sa paroisse mais connaîtra néanmoins un succès instantané et retentissant.
Tout le monde, dès lors, s'arrache celui qui sait si bien raconter son peuple. Devenu correspondant à Québec pour le prestigieux Time, collaborateur occasionnel à Life et à Fortune, Lemelin écrit plutôt vite, bien et beaucoup, et tâte de la gloire. Les Plouffe, en 1948, confirmera son talent. Ses deux livres suivants, Fantaisies sur les péchés capitaux, en 1949, et Pierre le magnifique, en 1952, seront moins bien accueillis mais vaudront néanmoins à l'écrivain le respect d'une certaine critique qui apprécie moins ses fresques populaires. De 1952 à 1959, l'engouement pour le téléroman La Famille Plouffe (qui fut d'abord un radioroman) ne se démentira pas et transformera Lemelin en célébrité nationale.
Le marathonien de l'écriture, toutefois, est fatigué et s'apprête à faire place au commerçant qui noie sa nostalgie de l'écriture dans le capitalisme. Charcutier à partir de 1959, Lemelin se lance avec succès dans le commerce des cretons et tourtières de marque Taillefer. Il renouera avec l'enthousiasme de l'écriture en 1971 à l'occasion d'un voyage en URSS fait à l'invitation du premier ministre Trudeau. Son entrée dans le «grand monde» ne lui permettra plus de retour en arrière.
En 1972, enrichi par la vente de Taillefer à Imasco, Lemelin est nommé président-directeur général et éditeur de La Presse. À ce titre, il se brouillera avec son employé Hubert Aquin, heurtera de front le syndicat lors de la grève de 1977-78 et jouera les grands seigneurs humanistes en multipliant les conférences dans lesquelles il réitère sa profession de foi fédéraliste et s'en prend «au misérabilisme et au repli sur soi des Canadiens français», de même qu'à la mauvaise qualité de leur langue. Il était jadis romancier populaire; le voilà devenu mangeur de pauvres et donneur de leçons.
Le deuxième Lemelin
Là où je n'aurais pas su le faire devant une aussi détestable évolution, Julie Royer conserve toute son objectivité pour raconter le deuxième Lemelin. Sa consolation lui vient probablement du fait que, même parvenu fini, Lemelin n'arrive pas à renier totalement sa passion littéraire avec laquelle il renoue, en 1982, en publiant Le Crime d'Ovide Plouffe. Le commerçant en lui n'a pas disparu et sa décision de confier l'exclusivité du premier tirage de ce roman à la chaîne de supermarchés Provigo en fait foi. Ce sursaut de flamme populaire, toutefois, sauve un peu la fin de carrière de l'écrivain égaré, peut-être revenu à lui, qui sait, au moment du visionnement du beau film de Gilles Carle, Les Plouffe, survenu l'année précédente.
«Comme Roger Lemelin, écrit-on en guise de présentation de l'auteure de ce récit biographique, Julie Royer aime les Whippet, les cretons et la cigarette.» Elle aime sûrement, aussi, l'oeuvre de son sujet puisqu'elle y a puisé l'essentiel des éléments de son ouvrage. Les anecdotes réunies dans Autopsie d'un fumeur (1988) lui servent abondamment, de même que les souvenirs évoqués dans La Culotte en or (1980). Pour reconstituer l'idéologie professée par le deuxième Lemelin, Royer s'est surtout servi des essais de l'éditeur de La Presse de l'époque, réunis dans Les Voies de l'espérance (1979). Ce qui explique que le portrait n'en soit que plus honnête... et déprimant par moments.
Malgré sa brièveté et son inévitable caractère fragmentaire (par exemple, le roman Les Plouffe, l'oeuvre-maîtresse, à mon avis, de Lemelin, est franchement négligé), ce petit récit biographique ne trahit pas la mémoire de son héros. L'ensemble reste simple mais juste, fidèle en cela à l'esprit du Lemelin du quartier Saint-Sauveur, qui fut, faut-il y insister, le meilleur des deux.
louiscornellier@parroinfo.net
Roger Lemelin
Des bonds vers les étoiles
Julie Royer
Éditions XYZ, collection «Les grandes figures»
Montréal, 2002, 192 pages
Dans sa biographie intitulée Roger Lemelin l'enchanteur, parue il y a deux ans, Daniel Bertrand faisait bien ressortir les deux visages de cet homme ambitieux, passé de la pauvreté à la richesse grâce à la littérature et au commerce. Julie Royer, avec Roger Lemelin - Des bonds vers les étoiles, un projet biographique plus modeste puisqu'il s'inscrit dans la collection «Les grandes figures» de XYZ Éditeur, en arrive forcément à la même conclusion: self-made man à la fois sincère et opportuniste, Lemelin était un hyperactif plus fonceur que raisonneur, un gagnant qui évaluait la valeur des gestes et des choses à l'aune de leur réussite, un individualiste naïf doté d'une sensibilité populaire, avec ce que cela comporte de grandeurs et de petitesses.
Le premier Lemelin, raconté avec entrain par Julie Royer, charme. Écrivain autodidacte et accidentel (il a découvert la vraie littérature lors d'un séjour à l'hôpital causé par une blessure de ski), ce fils de classe très populaire s'impose au milieu littéraire canadien-français et à l'ensemble de la société grâce à sa verve naturelle et au regard vif, chaleureux et réaliste qu'il jette sur les siens. Son Au pied de la pente douce énervera bien un peu le curé de sa paroisse mais connaîtra néanmoins un succès instantané et retentissant.
Tout le monde, dès lors, s'arrache celui qui sait si bien raconter son peuple. Devenu correspondant à Québec pour le prestigieux Time, collaborateur occasionnel à Life et à Fortune, Lemelin écrit plutôt vite, bien et beaucoup, et tâte de la gloire. Les Plouffe, en 1948, confirmera son talent. Ses deux livres suivants, Fantaisies sur les péchés capitaux, en 1949, et Pierre le magnifique, en 1952, seront moins bien accueillis mais vaudront néanmoins à l'écrivain le respect d'une certaine critique qui apprécie moins ses fresques populaires. De 1952 à 1959, l'engouement pour le téléroman La Famille Plouffe (qui fut d'abord un radioroman) ne se démentira pas et transformera Lemelin en célébrité nationale.
Le marathonien de l'écriture, toutefois, est fatigué et s'apprête à faire place au commerçant qui noie sa nostalgie de l'écriture dans le capitalisme. Charcutier à partir de 1959, Lemelin se lance avec succès dans le commerce des cretons et tourtières de marque Taillefer. Il renouera avec l'enthousiasme de l'écriture en 1971 à l'occasion d'un voyage en URSS fait à l'invitation du premier ministre Trudeau. Son entrée dans le «grand monde» ne lui permettra plus de retour en arrière.
En 1972, enrichi par la vente de Taillefer à Imasco, Lemelin est nommé président-directeur général et éditeur de La Presse. À ce titre, il se brouillera avec son employé Hubert Aquin, heurtera de front le syndicat lors de la grève de 1977-78 et jouera les grands seigneurs humanistes en multipliant les conférences dans lesquelles il réitère sa profession de foi fédéraliste et s'en prend «au misérabilisme et au repli sur soi des Canadiens français», de même qu'à la mauvaise qualité de leur langue. Il était jadis romancier populaire; le voilà devenu mangeur de pauvres et donneur de leçons.
Le deuxième Lemelin
Là où je n'aurais pas su le faire devant une aussi détestable évolution, Julie Royer conserve toute son objectivité pour raconter le deuxième Lemelin. Sa consolation lui vient probablement du fait que, même parvenu fini, Lemelin n'arrive pas à renier totalement sa passion littéraire avec laquelle il renoue, en 1982, en publiant Le Crime d'Ovide Plouffe. Le commerçant en lui n'a pas disparu et sa décision de confier l'exclusivité du premier tirage de ce roman à la chaîne de supermarchés Provigo en fait foi. Ce sursaut de flamme populaire, toutefois, sauve un peu la fin de carrière de l'écrivain égaré, peut-être revenu à lui, qui sait, au moment du visionnement du beau film de Gilles Carle, Les Plouffe, survenu l'année précédente.
«Comme Roger Lemelin, écrit-on en guise de présentation de l'auteure de ce récit biographique, Julie Royer aime les Whippet, les cretons et la cigarette.» Elle aime sûrement, aussi, l'oeuvre de son sujet puisqu'elle y a puisé l'essentiel des éléments de son ouvrage. Les anecdotes réunies dans Autopsie d'un fumeur (1988) lui servent abondamment, de même que les souvenirs évoqués dans La Culotte en or (1980). Pour reconstituer l'idéologie professée par le deuxième Lemelin, Royer s'est surtout servi des essais de l'éditeur de La Presse de l'époque, réunis dans Les Voies de l'espérance (1979). Ce qui explique que le portrait n'en soit que plus honnête... et déprimant par moments.
Malgré sa brièveté et son inévitable caractère fragmentaire (par exemple, le roman Les Plouffe, l'oeuvre-maîtresse, à mon avis, de Lemelin, est franchement négligé), ce petit récit biographique ne trahit pas la mémoire de son héros. L'ensemble reste simple mais juste, fidèle en cela à l'esprit du Lemelin du quartier Saint-Sauveur, qui fut, faut-il y insister, le meilleur des deux.
louiscornellier@parroinfo.net
Roger Lemelin
Des bonds vers les étoiles
Julie Royer
Éditions XYZ, collection «Les grandes figures»
Montréal, 2002, 192 pages
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

