Essais - Délinquants et aventuriers en Amérique française
L'ethnologue Guy Giguère cultive une sincère passion pour notre histoire mais, phénomène assez rare, il s'applique à la revisiter en fouille-merde amusé. Ainsi, après La Scandaleuse Nouvelle-France, un essai paru plus tôt cette année et qui répertoriait 104 procès criminels mettant en cause nos ancêtres issus des classes populaires, voici qu'il nous offre Honteux personnages de l'histoire du Québec, un ouvrage du même acabit mais qui vise pour sa part «nos élites et nos héros, de 1600 à 1900».
Léger, comique et instructif dans la mesure où la «vérité» qui émane des faits divers peut nous instruire sur la «nature humaine», ce divertissement à saveur historique «devrait nous permettre de nous rendre compte que nos très chers ancêtres vénérés, autant que nous aujourd'hui, buvaient, tuaient, fraudaient, abusaient, scandalisaient».
On y rencontre donc des minables (Jean Duval en tête) qui complotent pour assassiner Champlain afin de s'enrichir, des huiles (Mgr de Laval et le gouverneur Pierre de Voyer d'Argenson) rongées par l'orgueil et la vanité, des ménages à trois sulfureux et des médecins et notaires batteurs de femmes. La célèbre Corriveau y trouve aussi sa place, de même que Madeleine de Verchères, pionnière dans l'achat d'esclaves en 1709, activité rendue légale la même année par l'intendant Jacques Raudot.
L'ineffable intendant Bigot entre lui aussi dans le portrait de famille à titre de héraut, en Amérique française, d'un «principe fort simple et utilisé par les fraudeurs depuis la nuit des temps: comme administrateur public, vous attribuez les contrats d'achats de biens pour l'État à des compagnies dans lesquelles vous possédez secrètement des actions, sous un prête-nom, et, bien sûr, vous vous assurez que les prix payés soient plus élevés que les coûts normaux du marché».
Enfin, parmi les bons moments de ce petit livre noir de nos ancêtres, on retiendra aussi l'arnaque de Maria Monk, une prostituée déséquilibrée qui a publié, en 1836, un ouvrage délirant dans lequel elle accuse le clergé canadien-français de toutes les perversités sexuelles, ainsi que le meurtre, en 1839, du seigneur de Kamouraska, un crime de nature passionnelle qui a inspiré la romancière Anne Hébert.
Basées sur des sources fiables (le Dictionnaire biographique du Canada, les archives judiciaires du pays et des travaux d'historiens reconnus), ces reconstitutions de faits divers du passé détruisent le mythe d'un paradis perdu et rappellent que les élites n'ont jamais été au-dessus de tout soupçon. Il n'y a pas là grand-chose de nouveau, mais l'ensemble, sans prétention, n'en reste pas moins rafraîchissant.
Les aventuriers de l'empire
L'Amérique française! L'empire français du XVIIe siècle en Amérique du Nord! Lionel Groulx, lui, y voyait un paradis perdu et le chantait: «Fait merveilleux par les dimensions de l'entreprise, par l'infime poignée d'hommes qui l'ont accomplie, par le type humain qui s'y est forgé: type d'énergie physique, type de négociants audacieux.» Non, nous n'avions pas toujours été petits, loin de là, et nos ancêtres pouvaient, oui, servir de héros à une jeunesse en quête de modèles. Dans Notre grande aventure, le vieux maître écrivait: «J'ai cru que cette histoire où des hommes de leur race cédant, sans doute, à des impératifs économiques et politiques, mais aussi aux sortilèges d'une nature exaltante et à la volonté de faire plus grand qu'eux-mêmes, j'ai cru, dis-je, que ces magnifiques exemplaires d'humanité pourraient peut-être réapprendre à la jeunesse de chez nous la véritable notion de l'héroïsme et le goût des grands et beaux risques.»
Dans un registre beaucoup plus sobre, c'est à cette même épopée que nous convient Alain Beaulieu et Yves Bergeron avec Amérique française: l'aventure, un ouvrage richement illustré de la belle collection «Images de sociétés», réalisé dans le cadre de l'exposition permanente Amérique française, du musée du même nom, qui a cours depuis 1996.
Il y a actuellement entre 19 et 20 millions de personnes d'origine française réparties sur tout le territoire de l'Amérique du Nord. D'où viennent-elles? Comment expliquer leur présence à la grandeur des territoires canadien et états-unien? C'est à ces questions que tentent de répondre les auteurs en suivant «les traces de ce rêve d'un empire français en Amérique du Nord» du XVIe siècle à aujourd'hui.
En résumant, à gros traits mais de belle façon, l'histoire des Français des Maritimes devenus Acadiens, des Français de la Louisiane devenus Cadiens, des Français d'ici devenus Québécois et celle des Canadiens français devenus, ailleurs au pays, Franco-Ontariens, Francos de l'Ouest métis ou, plus au sud, Franco-Américains, Beaulieu et Bergeron évoquent autant la nostalgie d'une grande nation canadienne-française que la réalité de «la diversité culturelle de la francophonie nord-américaine», mise en évidence dans les années 1960, à la faveur de la territorialisation de la question nationale au Québec.
La carte nord-américaine du XVIIe siècle qu'ils dépeignent, «aux larges espaces couverts du rose de la présence française», écrit le préfacier Pierre Nora, «fait rêver». Ce à quoi il s'empresse d'ajouter: «Le traité d'Utrecht de 1713 et celui de Paris de 1763 sont heureusement là pour nous réveiller et nous ramener à ce que nous sommes devenus, nous autres hexagonaux à l'étroit, vous autres francophones menacés. Mais de cet égarement d'un moment, on ne peut que remercier Alain Beaulieu et Yves Bergeron. Ils ont su envelopper du charme de la rêverie historique l'intérêt puissant de la réalité.»
Nous savons maintenant que les empires ne sont pas pour nous, que, aux quatre coins du continent, la langue française est un souvenir plus qu'une réalité, mais nous savons aussi que l'aventure lancée par Cartier et Champlain n'est pas achevée pour autant et que la suite nous appartient.
HONTEUX PERSONNAGES DE L'HISTOIRE DU QUÉBEC
Faits troublants sur nos élites et nos héros, de 1600 à 1900
Guy Giguère
Éditions Stanké
Montréal, 2002, 240 pages
AMÉRIQUE FRANÇAISE: L'AVENTURE
Alain Beaulieu et Yves Bergeron
Éditions Fides
Montréal, 2002, 128 pages
Léger, comique et instructif dans la mesure où la «vérité» qui émane des faits divers peut nous instruire sur la «nature humaine», ce divertissement à saveur historique «devrait nous permettre de nous rendre compte que nos très chers ancêtres vénérés, autant que nous aujourd'hui, buvaient, tuaient, fraudaient, abusaient, scandalisaient».
On y rencontre donc des minables (Jean Duval en tête) qui complotent pour assassiner Champlain afin de s'enrichir, des huiles (Mgr de Laval et le gouverneur Pierre de Voyer d'Argenson) rongées par l'orgueil et la vanité, des ménages à trois sulfureux et des médecins et notaires batteurs de femmes. La célèbre Corriveau y trouve aussi sa place, de même que Madeleine de Verchères, pionnière dans l'achat d'esclaves en 1709, activité rendue légale la même année par l'intendant Jacques Raudot.
L'ineffable intendant Bigot entre lui aussi dans le portrait de famille à titre de héraut, en Amérique française, d'un «principe fort simple et utilisé par les fraudeurs depuis la nuit des temps: comme administrateur public, vous attribuez les contrats d'achats de biens pour l'État à des compagnies dans lesquelles vous possédez secrètement des actions, sous un prête-nom, et, bien sûr, vous vous assurez que les prix payés soient plus élevés que les coûts normaux du marché».
Enfin, parmi les bons moments de ce petit livre noir de nos ancêtres, on retiendra aussi l'arnaque de Maria Monk, une prostituée déséquilibrée qui a publié, en 1836, un ouvrage délirant dans lequel elle accuse le clergé canadien-français de toutes les perversités sexuelles, ainsi que le meurtre, en 1839, du seigneur de Kamouraska, un crime de nature passionnelle qui a inspiré la romancière Anne Hébert.
Basées sur des sources fiables (le Dictionnaire biographique du Canada, les archives judiciaires du pays et des travaux d'historiens reconnus), ces reconstitutions de faits divers du passé détruisent le mythe d'un paradis perdu et rappellent que les élites n'ont jamais été au-dessus de tout soupçon. Il n'y a pas là grand-chose de nouveau, mais l'ensemble, sans prétention, n'en reste pas moins rafraîchissant.
Les aventuriers de l'empire
L'Amérique française! L'empire français du XVIIe siècle en Amérique du Nord! Lionel Groulx, lui, y voyait un paradis perdu et le chantait: «Fait merveilleux par les dimensions de l'entreprise, par l'infime poignée d'hommes qui l'ont accomplie, par le type humain qui s'y est forgé: type d'énergie physique, type de négociants audacieux.» Non, nous n'avions pas toujours été petits, loin de là, et nos ancêtres pouvaient, oui, servir de héros à une jeunesse en quête de modèles. Dans Notre grande aventure, le vieux maître écrivait: «J'ai cru que cette histoire où des hommes de leur race cédant, sans doute, à des impératifs économiques et politiques, mais aussi aux sortilèges d'une nature exaltante et à la volonté de faire plus grand qu'eux-mêmes, j'ai cru, dis-je, que ces magnifiques exemplaires d'humanité pourraient peut-être réapprendre à la jeunesse de chez nous la véritable notion de l'héroïsme et le goût des grands et beaux risques.»
Dans un registre beaucoup plus sobre, c'est à cette même épopée que nous convient Alain Beaulieu et Yves Bergeron avec Amérique française: l'aventure, un ouvrage richement illustré de la belle collection «Images de sociétés», réalisé dans le cadre de l'exposition permanente Amérique française, du musée du même nom, qui a cours depuis 1996.
Il y a actuellement entre 19 et 20 millions de personnes d'origine française réparties sur tout le territoire de l'Amérique du Nord. D'où viennent-elles? Comment expliquer leur présence à la grandeur des territoires canadien et états-unien? C'est à ces questions que tentent de répondre les auteurs en suivant «les traces de ce rêve d'un empire français en Amérique du Nord» du XVIe siècle à aujourd'hui.
En résumant, à gros traits mais de belle façon, l'histoire des Français des Maritimes devenus Acadiens, des Français de la Louisiane devenus Cadiens, des Français d'ici devenus Québécois et celle des Canadiens français devenus, ailleurs au pays, Franco-Ontariens, Francos de l'Ouest métis ou, plus au sud, Franco-Américains, Beaulieu et Bergeron évoquent autant la nostalgie d'une grande nation canadienne-française que la réalité de «la diversité culturelle de la francophonie nord-américaine», mise en évidence dans les années 1960, à la faveur de la territorialisation de la question nationale au Québec.
La carte nord-américaine du XVIIe siècle qu'ils dépeignent, «aux larges espaces couverts du rose de la présence française», écrit le préfacier Pierre Nora, «fait rêver». Ce à quoi il s'empresse d'ajouter: «Le traité d'Utrecht de 1713 et celui de Paris de 1763 sont heureusement là pour nous réveiller et nous ramener à ce que nous sommes devenus, nous autres hexagonaux à l'étroit, vous autres francophones menacés. Mais de cet égarement d'un moment, on ne peut que remercier Alain Beaulieu et Yves Bergeron. Ils ont su envelopper du charme de la rêverie historique l'intérêt puissant de la réalité.»
Nous savons maintenant que les empires ne sont pas pour nous, que, aux quatre coins du continent, la langue française est un souvenir plus qu'une réalité, mais nous savons aussi que l'aventure lancée par Cartier et Champlain n'est pas achevée pour autant et que la suite nous appartient.
HONTEUX PERSONNAGES DE L'HISTOIRE DU QUÉBEC
Faits troublants sur nos élites et nos héros, de 1600 à 1900
Guy Giguère
Éditions Stanké
Montréal, 2002, 240 pages
AMÉRIQUE FRANÇAISE: L'AVENTURE
Alain Beaulieu et Yves Bergeron
Éditions Fides
Montréal, 2002, 128 pages
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

