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L'État de la culture

Caroline Montpetit   21 septembre 2002  Livres
C'est une brique, une somme. Les domaines couverts sont nombreux, les textes courts, ouvrant sur d'autres pistes de recherche encore. Traité de la culture, qui paraît ces jours-ci aux Éditions de l'IQRC, est une oeuvre ambitieuse. Dirigé par Denise Lemieux, l'ouvrage explore l'ensemble de la recherche sur la culture menée au Québec depuis 25 ans.

La culture est abordée ici dans un sens très large. Elle couvre autant les phénomènes de l'immigration que les dynamiques liées aux bibliothèques et aux librairies, la tradition orale que l'architecture, les beaux-arts que la société de consommation, la danse que le cinéma. À travers une cinquantaine de textes et à peu près autant de signatures, l'ouvrage décortique, synthétise, explore les dimensions diverses de la culture québécoise.

Les chercheurs qui signent ces textes ont été recrutés pour leur compétence dans chacun des secteurs abordés. On les a trouvés, principalement, dans les universités. Chacun devait faire un bilan de la recherche effectuée depuis un quart de siècle dans chacun des domaines. Et leurs articles se sont parfois transformés en essais.

Dans Essai sur le Québec pluriel, par exemple, Gilles Bibeau se lance dans une analyse des implications d'une «distinction québécoise». Son texte, intitulé «Accueillir "l'autre" dans la distinction», fait notamment référence à Régine Robin, qui estime que le Québec pluriel serait impossible, à cause de la «"fascination de la souche" qu'elle débusque dans les actes manqués, les lapsus, les gaffes, et dans la nostalgie d'une Gemeinshaft [communauté] imaginaire».

Bibeau constate cependant qu'il s'est bâti au Québec une authentique société pluraliste, «à Montréal surtout, à partir des pratiques quotidiennes d'ouverture aux Autres, de la vie partagée dans les quartiers et dans les milieux de travail et de la présence de plus en plus forte des néo-Québécois dans l'espace public».

Dans un article sur la culture régionale, Fernand Harvey s'interroge par exemple sur l'existence de «littératures régionales» au Québec. À ce sujet, il relate que des interrogations fondamentales ont été soulevées: «Faut-il avoir un lien quelconque avec une région (naissance, résidence ou choix de sujet) pour être qualifié d'auteur régional? Ou encore, la littérature régionale doit-elle être réservée aux auteurs dits "régionalistes", c'est-à-dire à ceux qui valorisent leur coin de pays dans une perspective identitaire?» Ce sont des questions qui demeurent encore en grande partie sans réponse.

Dans un article intitulé «Les femmes et la création culturelle», Denise Lemieux relève, quant à elle, l'accroissement de la participation des femmes à la production artistique québécoise au cours des cinquante dernières années. Entre 1941 et 1981, par exemple, la proportion de femmes chez les auteurs est passée de 9,8 % à 39,1 %. Dans le domaine des arts, au Canada en général, la participation des femmes est passée de 31 % à 41 % entre 1971 et 1981. Son article n'est pas sans ignorer la création d'un théâtre féminin au Québec au cours des années 70. Dans l'industrie du cinéma, cependant, des travaux statistiques indiquent que les femmes, qui comptent pour 30 % de la main-d'oeuvre, sont sous-représentées dans les postes de décision et de création.

Les Anglo-Québécois

Jack Jedwab, dans un article intitulé «La Révolution tranquille des Anglo-Québécois», cite le journaliste Alexander Norris, de The Gazette, qui avance que les nombreux métissages qui ont lieu au Québec vont finir par diluer l'image que les Québécois de langue anglaise ont d'eux-mêmes en tant qu'anglophones. Jedwab relève par ailleurs que les anglophones de l'extérieur de Montréal vivent une situation différente de celle des Montréalais. Entourés de francophones, les premiers sont plus sujets au métissage. Par ailleurs, ce sont ceux-là qui, majoritairement, comptent des Britanniques parmi leurs ancêtres.

Ces mentions n'offrent évidemment qu'une infime portion des travaux menés dans le cadre de ce traité de plus de mille pages. Étant donné la quantité de sujets abordés, les auteurs ont aussi dû s'efforcer de réduire leur texte, si possible, à quelque 25 pages. Vingt-cinq pages, c'est peu pour survoler le monde du cirque au Québec, pour embrasser le patrimoine, pour jauger les migrations et les relations ethniques depuis la Révolution tranquille. Les auteurs ont cependant été disciplinés, et la lecture de ces articles a l'immense avantage d'être succincte tout en étant formidablement documentée. Chaque article est en effet accompagné d'une bibliographie sélective.

«J'avais proposé de faire un traité qui permettrait d'aller chercher les connaissances, non seulement dans les domaines de sociologie de la culture ou d'histoire de la culture [...], mais d'aller dans les départements de lettres, entre autres, faire un peu le tour des savoirs», dit Mme Lemieux.

Ouvrage universitaire, sorte de recherche sur la recherche, ce traité s'ouvre sur la culture, aussi bien en tant que champ d'études anthropologiques qu'en tant que somme de productions culturelles.

La culture, selon l'encyclopédie Britannica, pourrait être définie «comme étant un comportement propre à l'être humain, ainsi que les objets matériels utilisés dans le cadre de ce comportement. Plus spécifiquement, la culture est constituée du langage, des idées, des croyances, des habitudes, des codes, des institutions, des outils, des techniques, des oeuvres d'art, des rituels, des cérémonies, etc.».

Dans ce traité, la partie anthropologique vise plus à fixer un contexte, à établir un cadre, qu'à épuiser la recherche dans les secteurs donnés.

«On voulait des articles de contexte qui nous donnaient un peu, disons, l'état du Québec, sur les plans anthropologique et historique. Il y a des articles où on va chercher des choses sur la ruralité, notamment, ou sur la ville, sur le patrimoine ou les musées», dit Mme Lemieux. La partie du livre qui s'intéresse aux productions culturelles vise, quant à elle, à faire le tour du sujet.

«Cette partie couvre beaucoup de secteurs. Les secteurs classiques, comme la littérature, par exemple, sur laquelle il y a beaucoup d'articles. Mais cela couvre aussi de nouveaux secteurs, comme la théâtrologie, le design. Ce sont des domaines dont on parle beaucoup dans les journaux mais sur lesquels il n'y avait pas d'ouvrage.»

L'ouvrage a d'ailleurs également pour but de donner des idées de recherche aux étudiants intéressés par les sujets culturels.

Le projet a d'abord vu le jour en 1997, sur l'impulsion de Denise Lemieux. La collection dans laquelle il devait s'insérer regroupait déjà deux titres: un Traité de l'anthropologie médicale et un Traité des problèmes sociaux. Ces ouvrages sont principalement dédiés à l'enseignement, mais on espère que le Traité de la culture pourra servir autant aux chercheurs qu'aux créateurs, praticiens de la culture, planificateurs, professeurs, étudiants et publics spécifiques gravitant autour de chaque secteur.

TRAITÉ DE LA CULTURE
Publié sous la direction de Denise Lemieux
Les Éditions de l'IQRC
Québec, 2002, 1095 pages
 
 
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