Littérature québécoise - Le labyrinthe des familles
En 1984, l'écrivain italien Italo Calvino est invité par l'université Harvard à prononcer une série de six conférences, sur un sujet littéraire de son choix, dans le cadre des prestigieuses Charles Eliot Norton Poetry Lectures. Calvino meurt cependant peu de temps avant son départ pour les États-Unis; il avait alors rédigé cinq des six conférences, qu'il avait finalement choisi de faire porter sur «quelques valeurs ou qualités ou spécificités littéraires» dont il comptait qu'elles seraient l'avenir même de la littérature: la légèreté, la rapidité, l'exactitude, la visibilité, la multiplicité. La «consistance» devait clore la série.
Publiées sous le titre Leçons américaines - Aide-mémoire pour le prochain millénaire (Gallimard, «Folio», 1992), ces conférences constituent le point de départ du roman de Jean-François Chassay, L'Angle mort, en une forme d'hommage implicite qui tient aussi du «cahier des charges» cher à Georges Perec (dont Chassay, professeur de littérature à l'UQAM, est un spécialiste reconnu). C'est en effet à partir de ces valeurs — ou qualités, ou spécificités — transformées en canevas que Chassay raconte l'histoire de ses personnages, un frère et une soeur ainsi qu'un troisième protagoniste dont l'identité se révélera peu à peu, narrateurs à tour de rôle d'un récit familial dont on comprend d'entrée de jeu qu'il contient quelque secret et court vers quelque dévoilement. L'histoire emprunte le parcours brisé d'un labyrinthe à travers souvenirs et confessions, chacun des personnages égrenant au passage ses commentaires syncopés sur les idées du temps.
Toutefois, ni le jeu de déchiffrement que l'intrigue vient à installer ni cette série de commentaires en surimpression ne comptent ici pour l'essentiel. L'intérêt du livre repose sur une idée plus générale et plus troublante, soit celle même de son titre, l'«angle mort», cet espace bien connu des automobilistes, qui échappe au champ visuel et absorbe, comme dans un éther, toute présence au monde: «Scène magique. Une tonne ou deux de matières passent à côté de soi et soudain s'évaporent. Cela va si vite. Même quand la voiture avance lentement, elle va vite, toujours trop vite. On la voit dans le rétroviseur, puis elle s'évapore et toute la réalité devient évanescente. Puis la voilà à nouveau. C'est possible, mais néanmoins inimaginable.» Or les angles morts sont partout présents dans nos vies et nos usages. Ceux des conversations téléphoniques, dont les témoins n'entendent jamais qu'une moitié, occupent ici une place emblématique, de même que les énigmes de la statistique ou les raisonnements par l'absurde, qui nous rappellent qu'à toute réflexion il manque toujours un lien, une donnée, un aspect (encore là, nous ne sommes pas très loin de Perec, dont le roman La Vie, mode d'emploi, qui suit la vie des occupants d'un immeuble, a pour point de fuite la case vide d'un appartement manquant).
La mémoire
Parmi les angles morts les plus puissants, il faut compter ceux de la mémoire. Aux côtés des trois protagonistes — qui, à l'occasion d'un anniversaire, remontent le fil de leur vie — s'agite le souvenir des disparus, tous morts trop tôt, éclipsés pour toujours, sauf pour les images lancinantes qu'en gardent les survivants, étonnés d'être là et de poursuivre leur course sans eux, ne trouvant à se rassurer de leur propre présence au monde que par un «renversement» de l'angle mort: «J'ai déjà eu 8 ans, 15 ans, 22 ans. J'aurai peut-être un jour 37, 46, 77, 99 ans. Dans tous les cas de figure, il s'agit de quelqu'un d'autre. Je ne suis moi que du lieu où je parle, actuellement [...].» Faible recours, puisque les espaces de l'évaporation ou de la suspension ne cessent de se multiplier, jusqu'à peupler toujours un peu plus les vies et les consciences, à l'instar de cet immense gratte-ciel, imaginé par un des personnages, qui ne contiendrait plus que des puits d'ascenseurs tellement seraient nombreux les individus devant s'y déplacer.
Il ne faut toutefois pas se fier à ce genre de détours; parmi tous les trous d'oubli, le plus anodin et le plus familier se révèle aussi le plus terrible, soit l'aveuglement ordinaire aux êtres et aux choses entraînant les pertes les plus invraisemblables. Il serait facile de s'en désoler, de voir dans ces ratages autant de drames de la «communication», comme celui qui empêche toute une famille de voir derrière une froideur apparente l'intarissable chagrin d'un enfant à la mort de son cousin. Mais ce serait oublier que malgré les accidents qu'ils peuvent engendrer, les angles morts sont aussi les espaces précieux du secret, du quant-à-soi, de la réserve, en un mot de la pudeur. C'est parce qu'ils évitent le piège des révélations à tout prix et des confessions qui soulagent (entre eux du moins, et même pour le lecteur, qui ne saura jamais tout) que les personnages se sauvent ici de ce qui les rendrait prévisibles. De tous les commentaires sur les idées du temps, cet éloge de la disparition est, de loin, le plus heureux. Et l'on ne peut s'empêcher de rêver que dans la «consistance», cette partie à jamais occulte de l'aide-mémoire légué par Calvino, serait contenu tout ce que manquent la légèreté, la rapidité, l'exactitude, la multiplicité et la visibilité.
Publiées sous le titre Leçons américaines - Aide-mémoire pour le prochain millénaire (Gallimard, «Folio», 1992), ces conférences constituent le point de départ du roman de Jean-François Chassay, L'Angle mort, en une forme d'hommage implicite qui tient aussi du «cahier des charges» cher à Georges Perec (dont Chassay, professeur de littérature à l'UQAM, est un spécialiste reconnu). C'est en effet à partir de ces valeurs — ou qualités, ou spécificités — transformées en canevas que Chassay raconte l'histoire de ses personnages, un frère et une soeur ainsi qu'un troisième protagoniste dont l'identité se révélera peu à peu, narrateurs à tour de rôle d'un récit familial dont on comprend d'entrée de jeu qu'il contient quelque secret et court vers quelque dévoilement. L'histoire emprunte le parcours brisé d'un labyrinthe à travers souvenirs et confessions, chacun des personnages égrenant au passage ses commentaires syncopés sur les idées du temps.
Toutefois, ni le jeu de déchiffrement que l'intrigue vient à installer ni cette série de commentaires en surimpression ne comptent ici pour l'essentiel. L'intérêt du livre repose sur une idée plus générale et plus troublante, soit celle même de son titre, l'«angle mort», cet espace bien connu des automobilistes, qui échappe au champ visuel et absorbe, comme dans un éther, toute présence au monde: «Scène magique. Une tonne ou deux de matières passent à côté de soi et soudain s'évaporent. Cela va si vite. Même quand la voiture avance lentement, elle va vite, toujours trop vite. On la voit dans le rétroviseur, puis elle s'évapore et toute la réalité devient évanescente. Puis la voilà à nouveau. C'est possible, mais néanmoins inimaginable.» Or les angles morts sont partout présents dans nos vies et nos usages. Ceux des conversations téléphoniques, dont les témoins n'entendent jamais qu'une moitié, occupent ici une place emblématique, de même que les énigmes de la statistique ou les raisonnements par l'absurde, qui nous rappellent qu'à toute réflexion il manque toujours un lien, une donnée, un aspect (encore là, nous ne sommes pas très loin de Perec, dont le roman La Vie, mode d'emploi, qui suit la vie des occupants d'un immeuble, a pour point de fuite la case vide d'un appartement manquant).
La mémoire
Parmi les angles morts les plus puissants, il faut compter ceux de la mémoire. Aux côtés des trois protagonistes — qui, à l'occasion d'un anniversaire, remontent le fil de leur vie — s'agite le souvenir des disparus, tous morts trop tôt, éclipsés pour toujours, sauf pour les images lancinantes qu'en gardent les survivants, étonnés d'être là et de poursuivre leur course sans eux, ne trouvant à se rassurer de leur propre présence au monde que par un «renversement» de l'angle mort: «J'ai déjà eu 8 ans, 15 ans, 22 ans. J'aurai peut-être un jour 37, 46, 77, 99 ans. Dans tous les cas de figure, il s'agit de quelqu'un d'autre. Je ne suis moi que du lieu où je parle, actuellement [...].» Faible recours, puisque les espaces de l'évaporation ou de la suspension ne cessent de se multiplier, jusqu'à peupler toujours un peu plus les vies et les consciences, à l'instar de cet immense gratte-ciel, imaginé par un des personnages, qui ne contiendrait plus que des puits d'ascenseurs tellement seraient nombreux les individus devant s'y déplacer.
Il ne faut toutefois pas se fier à ce genre de détours; parmi tous les trous d'oubli, le plus anodin et le plus familier se révèle aussi le plus terrible, soit l'aveuglement ordinaire aux êtres et aux choses entraînant les pertes les plus invraisemblables. Il serait facile de s'en désoler, de voir dans ces ratages autant de drames de la «communication», comme celui qui empêche toute une famille de voir derrière une froideur apparente l'intarissable chagrin d'un enfant à la mort de son cousin. Mais ce serait oublier que malgré les accidents qu'ils peuvent engendrer, les angles morts sont aussi les espaces précieux du secret, du quant-à-soi, de la réserve, en un mot de la pudeur. C'est parce qu'ils évitent le piège des révélations à tout prix et des confessions qui soulagent (entre eux du moins, et même pour le lecteur, qui ne saura jamais tout) que les personnages se sauvent ici de ce qui les rendrait prévisibles. De tous les commentaires sur les idées du temps, cet éloge de la disparition est, de loin, le plus heureux. Et l'on ne peut s'empêcher de rêver que dans la «consistance», cette partie à jamais occulte de l'aide-mémoire légué par Calvino, serait contenu tout ce que manquent la légèreté, la rapidité, l'exactitude, la multiplicité et la visibilité.
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