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Philippe Poloni - Le Waterloo du peintre

Caroline Montpetit   21 septembre 2002  Livres
Philippe Poloni
Photo : Jacques Grenier
Philippe Poloni
Philippe Poloni aime profondément les arts. Avant de devenir romancier, il a été peintre, photographe, «artiste en arts visuels». Il a fréquenté, à New York, le monde des galeries de Soho, et il est encore installateur d'expositions au Musée d'art contemporain. Convaincu qu'il ne serait jamais un grand peintre, il a décidé un jour de se mettre à l'écriture. La peinture, il se contente désormais de l'aimer, de la regarder. L'art, c'est le thème de son dernier roman, Des truites à la tomate, qui vient de paraître chez Québec Amérique.

Cosmo Maffia, son héros, est un peintre structuraliste. Demeuré longtemps obscur, il connaît enfin la notoriété grâce à la collaboration d'un galeriste, dans un Soho rongé par la spéculation sur l'art. Encouragé par un public enthousiaste, son avenir professionnel semble au beau fixe lorsque les quelques traits d'un critique, réputé pour sa férocité, le mènent à sa perte. Faisant référence à une oeuvre du peintre structuraliste russe Kasimir Malevitch, le critique prédit, dans la revue Art in North America, que «le jeune peintre Cosmo Maffia va fatalement rencontrer son Carré blanc sur fond blanc comme Napoléon son Waterloo».

C'est ici que l'histoire inventée prend appui sur l'histoire vraie. Car Le Carré blanc sur fond blanc, c'est la dernière oeuvre du peintre russe Kasimir Malevitch, pionnier de l'art abstrait, qui, à la fin de sa vie, avait atteint là l'aboutissement de son oeuvre. Il disait avoir peint dans ce carré «le monde de l'absence d'objet», «la manifestation du rien dévoilé», explique Le Petit Robert.

«Dans le cas de Malevitch, ce qui est intéressant, c'est que ce n'est pas une fiction, c'est le réel. On a vraiment un tableau qui s'est retourné contre son peintre parce que, après ce tableau-là, Malevitch n'a plus jamais été capable de peindre», explique Poloni en entrevue.

Enthousiaste devant son capuccino bien mousseux, Philippe Poloni l'écrivain retrace la biographie de Kasimir Malevitch, né à Kiev en 1878.

«Dans sa carrière, il a commencé très jeune à faire des nus, à croquer des moments de vie, une scène de village, un monsieur qui fume la pipe sur un banc. Puis, à un moment donné, il a commencé à faire du constructivisme. Il a fait des carrés, il a fait un carré noir sur fond blanc qui a estomaqué tous ses contemporains. Puis il a poussé plus loin le carré noir sur fond blanc: il a fait le carré blanc sur fond blanc. Après, il n'a plus été capable de peindre parce qu'il se disait: qu'est-ce que je vais faire après ce carré blanc sur fond blanc? Cela l'a complètement anéanti. Et cela a été l'un des éléments qui ont accéléré une crise profonde artistique, une dépression, comme on dit aujourd'hui, qui a précipité sa mort en 1937.»

Le roman de Poloni, c'est donc aussi une réflexion sur la relation entre l'oeuvre et son créateur.

«Cela faisait longtemps que je voulais faire quelque chose avec Malevitch, je trouvais ça intéressant de voir comment on avait poussé le langage pictural à sa limite totale et comment cette limite-là a été capable d'entraîner les personnes qui étaient derrière l'oeuvre d'art et de les emmener vers la mort. Ça, j'ai trouvé ça très beau», dit-il.

Piqué par cette critique, porté par la curiosité, Cosmo Maffia se rend au Musée d'art moderne, où est exposé le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. La vue de cette oeuvre qui l'obsède l'emmène à son tour à abandonner la peinture. En pleine crise existentielle, il rencontre une autre ex-peintre, Anita Braun, rongée par le cancer. Braun pousse Maffia à commettre des homicides en tant qu'oeuvres d'art. En fait, on se rend vite compte que Maffia est dupe d'une femme vengeresse qui désire anéantir les médecins qui l'ont traitée. Après des rebondissements pour le moins imprévisibles, le roman de Poloni se termine sur une pièce de théâtre, où il est difficile de distinguer la réalité des comédiens de celle des personnages qu'ils jouent.

«La pièce de théâtre qui est dans le texte, je l'avais déjà présentée, confesse Poloni. [...] Tous les commentaires positifs qui sont dans le livre sont des commentaires qui ont été écrits par des vrais spécialistes de théâtre et tous les commentaires négatifs sont des commentaires négatifs qui ont été écrits par des directeurs de théâtre.» Certains de ces commentaires auraient même été écrits tels quels par le dramaturge Wajdi Mouawad lui-même, au lendemain d'une audition demeurée sans suite.

La pièce, refusée, n'a jamais été jouée. Et c'est d'ailleurs dans sa description du cheminement d'un artiste, dans l'émerveillement qu'il voue à l'art, que le roman de Poloni est le plus fort.

Né à Paris, Philippe Poloni est d'origine italienne, plus précisément de la province de Venetto, et il revendique avidement cet héritage italien dans ses livres. Son premier roman, Olivo, Oliva, paru chez Lanctôt éditeur en 1998, avait suscité un enthousiasme remarquable de la critique. Il y relate notamment les invasions successives de la Sicile, qui ont jadis forcé les insulaires à se replier sur une mafia protectrice. Les romans de Poloni sont aussi truffés de tueurs à gages, de règlements de comptes, et l'huile d'olive et le vin italien y coulent à flots. Son Italie, c'est toujours, cependant, une Italie du passé, une Italie vue par des Italiens qui n'y habitent plus, qui l'ont quittée pour toujours pour s'installer en Amérique.

«C'est sûr que je suis un peu possédé par cette culture-là, enfin cette culture d'immigrants qui arrivent en Amérique du Nord», convient Poloni.

En bon Italien, cependant, Poloni fait lui-même son vin, même à Montréal. Et sa mère, qui vit près du marché Jean-Talon, fait sa pâte de tomates. Par solidarité avec le personnage principal de Cosmo Maffia, ou encore par un brin de patriotisme, l'écrivain ne boit plus que des crus italiens. «Dans un verre de vin italien, il y a beaucoup plus de soleil, il y a beaucoup plus de lyrisme.»

Quant à la mafia, elle fait aussi partie de la toile de fond de cette culture. «Pour moi, la mafia est une curiosité, comme les sopranos sont une curiosité. Mais en Sicile, il y a une culture de la mafia qui était très importante et qui était un peu indispensable. Si on connaît l'histoire de la Sicile, avec les 2000 ans d'occupation qu'il y a eus, depuis Carthage, les Grecs, jusqu'aux forces armées américaines qui y ont débarqué, la mafia, c'était un peu incontournable. C'était le seul espace d'identité pour les Siciliens qui n'étaient jamais maîtres ni de leur île, ni de leur destin, ni de leur histoire, ni de leur art», ajoute-t-il.

Dans ce contexte, la justice ne pouvait être remise entre les mains des envahisseurs.

«Le seul moyen d'avoir un pouvoir de justice, c'était de se tourner vers ces groupuscules qui étaient là justement pour protéger les insulaires. [...] Après, cela a dégénéré et on sait ce que c'est devenu aujourd'hui.»

Mais tout n'est pas que violence, maladie et déception dans l'univers éclaté de Philippe Poloni. Gastronome et bon vivant, l'auteur a ajouté à ses truites à la tomate un soupçon de réflexion philosophique, un zeste de commedia dell'arte et un océan de pinard italien.

DES TRUITES À LA TOMATE
Philippe Poloni
Québec Amérique
Montréal, 2002, 305 pages
 
 
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