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Histoire - Comprendre le siècle des images

Michel Lapierre   29 octobre 2005  Livres
Les historiens, qui par vocation se doivent d'avoir le dernier mot même avec beaucoup de retard, se sont crus malins lorsqu'ils ont mis en avant l'histoire intellectuelle, «électroencéphalogramme» de la société, selon l'expression de l'un des meilleurs d'entre eux: Jean-François Sirinelli. Mais auraient-ils négligé l'électrocardiogramme?

Sirinelli estime que oui. Selon lui, seule l'histoire culturelle, plus globalisante, plus complexe et plus difficile à écrire que la simple histoire intellectuelle, permet, grâce au tracé des battements du coeur de la société, d'interpréter les fluctuations imprévues et, au premier coup d'oeil, totalement irrationnelles de la vie collective. C'est l'idée maîtresse qui se dégage sûrement, mais pas aisément, de Comprendre le XXe siècle français, recueil de textes de Sirinelli, éparpillés dans des ouvrages collectifs et des revues spécialisées.

L'acuité du regard de l'historien compense l'inévitable manque d'unité du livre, de sorte qu'un bel exemple saute aux yeux du lecteur pour illustrer la nécessité de l'histoire culturelle. Si des marginaux, comme l'Allemand Herbert Marcuse et l'Autrichien Wilhelm Reich, tous deux issus du marxisme et exilés aux États-Unis, avaient souhaité la révolution des moeurs des années soixante et soixante-dix, le marxisme français ne l'avait pas prévue. Même un intellectuel de gauche aussi nuancé et aussi peu orthodoxe que Sartre voyait, en 1964, dans le phénomène yé-yé, dimension musicale de la révolution sexuelle, une simple «dépolitisation de la jeunesse» au lieu du symptôme d'un profond bouleversement historique.

Pour analyser ce drôle de bouleversement, qui était en fait celui de la sensibilité occidentale, l'histoire culturelle, discipline aventureuse, doit prendre le relais de l'histoire des idées, discipline rigide, froide et réductrice. C'est vers 1965, signale Sirinelli, qu'a éclaté ce que le sociologue Henri Mendras a osé appeler «la Seconde Révolution française», mouvement sans doctrine définie et surtout sans Terreur, mais révolution plus efficace que la première. Au lieu de renverser les institutions politiques, juridiques et religieuses, cette révolution sournoise a bouleversé les mentalités par des moyens en apparence dérisoires.

Comme le souligne Sirinelli, en s'appuyant sur une étude sociologique d'Edgar Morin, le passage du bal guindé, réservé aux enfants des classes aisées, à la surboum, ouverte à tous les jeunes et propice à des privautés plus impudiques que le flirt bourgeois, a transformé la société jusque dans le milieu rural. Si l'historien avait davantage le sens du raccourci audacieux, il aurait pu affirmer que la libération sexuelle et l'engouement pour la musique populaire rythmée ont, ne serait-ce qu'au chapitre de l'image, réalisé l'idéal de l'égalité pour la première fois dans l'histoire de la France.

Sirinelli est pourtant convaincu du pouvoir des images, ce cauchemar des historiens traditionnels. Il se plaît à citer le mot malicieux d'Alain: «Il y a deux sortes d'hommes, les intelligents et les historiens.» Tout compte fait, le plus grand événement du XXe siècle aura été la naissance de la culture de masse, qui reflète les images plus que les faits et les idées. C'est la conclusion que Sirinelli nous suggère lorsqu'il pense que cette culture visuelle est en train de devenir une «culture-monde» depuis le 11 septembre 2001.

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