Docteur Kinsey et Mister Prok
Je me trouvais à Joliette à un congrès de Chevaliers de Colomb et m'étais réfugié dans un café lorsque Dominique Cornellier, le frère du chroniqueur dont vous pouvez contempler, ailleurs dans ces pages, la sagace physionomie, m'est tombé dessus à la fin de l'après-midi. Lunettes noires et sourire de crooner des années 50. «As-tu lu le dernier T. C. Boyle?», qu'il me lance.
Puis il éclate d'un rire sardonique. Pas pour me vanter, que je lui réponds du tac au tac, mais je suis justement en train de... Domdom et sa blonde sont des fans du vieux T. C. Ils me parlent d'America, chef-d'oeuvre steinbeckien à les entendre. Je leur rétorque que 25 histoires d'amour ne m'a pas du tout impressionné. J'aime bien discuter le bout de gras autour d'un verre avec un des Cornellier. Quelle famille! On ne s'ennuie pas une seconde avec eux. N'empêche que Boyle écrit comme un pied. Un écrivain comme lui a besoin d'avoir tout un sujet entre les mains pour arriver à mériter mon attention. Ce qui est le cas du Cercle des initiés...
Boyle a écrit une sorte de roman historique. En effet, tout comme la génération du Refus global, au Québec, préparait le terrain à la Révolution tranquille, la révolution sexuelle des années 60 est sans doute impensable sans cette véritable bombe scientifique, avec dommages collatéraux du côté de la morale, que fut la parution du célébrissime rapport Kinsey. Prok (pour «professeur Kinsey») sera le premier à appliquer au domaine de la sexualité humaine, royaume par excellence du tabou et du préjugé, les critères d'objectivité et les méthodes jusque-là réservés aux insectes et aux crocodiles, entre autres. Le Kinsey que réanime la plume du romancier s'indigne d'une telle hypocrisie: «Nous connaissons mieux les moeurs sexuelles de la mouche de Hesse, la cécidomiye, que celles de notre propre espèce!»
De fait, on apprend dans ce livre que le mystérieux docteur Kinsey est d'abord un zoologiste, grand spécialiste universitaire d'une minuscule créature appelée cynips (si minuscule d'ailleurs que je n'arrive pas à la retrouver dans mon exemplaire de l'ouvrage et suis obligé de me fier à ma mémoire... ). Tout commence à l'université de l'Indiana, au coeur de l'Amérique normale, par un «cours de physiologie du mariage» qui sert dans les faits de couverture au redoutable étalage de pornographie que proposent les diapositives du bon maître face à des gradins bondés de jeunes gens aux joues soudain brillantes (pas difficile de tirer les étudiants du lit, ces matins-là... ). La grande aventure de l'enquête Kinsey, technique romanesque oblige, sera vécue de l'intérieur grâce à un de ces étudiants rouges d'émoi et le coeur emballé qui, traîné dans cet ancêtre de cours de sexo par une fille dotée d'un physique de cheftaine des meneuses de claque de l'équipe locale, va se laisser aspirer dans la fascinante orbite du docteur Prok et du groupe de recherche que ce dernier vient de mettre sur pied et qui s'apprête à bouleverser l'histoire des moeurs occidentales.
La bête noire
L'hypothèse qui fonde tout le travail de Kinsey est la suivante: il n'y a pas de sexualité anormale. Comme en linguistique, c'est l'usage qui crée la norme. Le reste est statistiques. Première question: dans l'Amérique d'Eisenhower, est-il permis de jeter ce regard véritablement objectif sur la bête noire de toujours des puritains? Kinsey sera d'abord démonisé par la communauté universitaire, connaîtra la gloire avec son fameux rapport sur la sexualité des hommes (un best-seller) et sera de nouveau démonisé lorsqu'il commettra l'impardonnable sacrilège d'appliquer ses techniques d'investigation impies à la fidèle ménagère américaine. Seconde question (et c'est là que ça devient intéressant): quels sont les quatre étapes de la méthode scientifique? Observation, formulation d'une hypothèse, expérimentation, et une autre que j'oublie... La quête de Kinsey sera d'abord descriptive. Au moyen d'innombrables entrevues confidentielles, ses acolytes et lui violeront en douce le secret des chambres à coucher états-uniennes. Mais — et c'est là pour moi, qui ne me suis pas tapé les biographies auxquelles a puisé le romancier, une surprise — Kinsey et les jeunes gens de son équipe vont aussi, sacrifiant pour ainsi dire leurs vies personnelles sur l'autel de la science, généreusement verser dans l'expérimentation... Quels joyeux lurons! Affranchi des conventions, Kinsey se fout à poil à la première occasion. Bisexualité et échangisme tiennent à la fois du fantasme réalisé et de la technique d'investigation. Et ceux qui, comme moi, croyaient les années 50, ici comme là-bas, profondément enfouies sous des couches et des couches de pesante routine conjugale en éprouveront une sorte de choc, équivalent à celui naguère ressenti lorsqu'on découvrit que le frère Marie-Victorin écrivait des lettres suggestives à ses bonnes amies.
On trouve dans ce livre des moments forts, comme la première fois que John Milk (!), le narrateur, se fait emprunter sa femme, ou la rencontre de ce véritable champion toutes catégories qui, sexagénaire, se masturbe en moyenne quatre fois par jour et, hommes, femmes, enfants, ne fait aucune différence. Occasion, donc, pour Boyle d'aborder un problème moral complexe et de poser la question qui nous ramène sans cesse à l'éternel Science sans conscience de Rabelais. Si l'interprétation scientifique de la réalité suffisait à faire notre bonheur et à assurer notre développement, que faire alors des abuseurs de chanteuses préadolescentes et autres bonhommes Sept-Heures de l'actualité?
C'est donc là une riche matière, mais d'une lecture parfois lassante. Parce que, je le répète, Boyle écrit assez souvent n'importe comment, donnant l'impression, ici et là, de diluer son propos dans l'insignifiance et un agaçant bavardage. Mais peut-être que s'il paie la prochaine tournée de marteaux (tout ce que je sais, c'est qu'il y a de la crème de menthe), frère Cornellier va finir par me convaincre du contraire.
Le Cercle des initiés
T. C. Boyle
Traduit de l'américain par Bernard Turle
Grasset
Paris, 2005, 503 pages
Puis il éclate d'un rire sardonique. Pas pour me vanter, que je lui réponds du tac au tac, mais je suis justement en train de... Domdom et sa blonde sont des fans du vieux T. C. Ils me parlent d'America, chef-d'oeuvre steinbeckien à les entendre. Je leur rétorque que 25 histoires d'amour ne m'a pas du tout impressionné. J'aime bien discuter le bout de gras autour d'un verre avec un des Cornellier. Quelle famille! On ne s'ennuie pas une seconde avec eux. N'empêche que Boyle écrit comme un pied. Un écrivain comme lui a besoin d'avoir tout un sujet entre les mains pour arriver à mériter mon attention. Ce qui est le cas du Cercle des initiés...
Boyle a écrit une sorte de roman historique. En effet, tout comme la génération du Refus global, au Québec, préparait le terrain à la Révolution tranquille, la révolution sexuelle des années 60 est sans doute impensable sans cette véritable bombe scientifique, avec dommages collatéraux du côté de la morale, que fut la parution du célébrissime rapport Kinsey. Prok (pour «professeur Kinsey») sera le premier à appliquer au domaine de la sexualité humaine, royaume par excellence du tabou et du préjugé, les critères d'objectivité et les méthodes jusque-là réservés aux insectes et aux crocodiles, entre autres. Le Kinsey que réanime la plume du romancier s'indigne d'une telle hypocrisie: «Nous connaissons mieux les moeurs sexuelles de la mouche de Hesse, la cécidomiye, que celles de notre propre espèce!»
De fait, on apprend dans ce livre que le mystérieux docteur Kinsey est d'abord un zoologiste, grand spécialiste universitaire d'une minuscule créature appelée cynips (si minuscule d'ailleurs que je n'arrive pas à la retrouver dans mon exemplaire de l'ouvrage et suis obligé de me fier à ma mémoire... ). Tout commence à l'université de l'Indiana, au coeur de l'Amérique normale, par un «cours de physiologie du mariage» qui sert dans les faits de couverture au redoutable étalage de pornographie que proposent les diapositives du bon maître face à des gradins bondés de jeunes gens aux joues soudain brillantes (pas difficile de tirer les étudiants du lit, ces matins-là... ). La grande aventure de l'enquête Kinsey, technique romanesque oblige, sera vécue de l'intérieur grâce à un de ces étudiants rouges d'émoi et le coeur emballé qui, traîné dans cet ancêtre de cours de sexo par une fille dotée d'un physique de cheftaine des meneuses de claque de l'équipe locale, va se laisser aspirer dans la fascinante orbite du docteur Prok et du groupe de recherche que ce dernier vient de mettre sur pied et qui s'apprête à bouleverser l'histoire des moeurs occidentales.
La bête noire
L'hypothèse qui fonde tout le travail de Kinsey est la suivante: il n'y a pas de sexualité anormale. Comme en linguistique, c'est l'usage qui crée la norme. Le reste est statistiques. Première question: dans l'Amérique d'Eisenhower, est-il permis de jeter ce regard véritablement objectif sur la bête noire de toujours des puritains? Kinsey sera d'abord démonisé par la communauté universitaire, connaîtra la gloire avec son fameux rapport sur la sexualité des hommes (un best-seller) et sera de nouveau démonisé lorsqu'il commettra l'impardonnable sacrilège d'appliquer ses techniques d'investigation impies à la fidèle ménagère américaine. Seconde question (et c'est là que ça devient intéressant): quels sont les quatre étapes de la méthode scientifique? Observation, formulation d'une hypothèse, expérimentation, et une autre que j'oublie... La quête de Kinsey sera d'abord descriptive. Au moyen d'innombrables entrevues confidentielles, ses acolytes et lui violeront en douce le secret des chambres à coucher états-uniennes. Mais — et c'est là pour moi, qui ne me suis pas tapé les biographies auxquelles a puisé le romancier, une surprise — Kinsey et les jeunes gens de son équipe vont aussi, sacrifiant pour ainsi dire leurs vies personnelles sur l'autel de la science, généreusement verser dans l'expérimentation... Quels joyeux lurons! Affranchi des conventions, Kinsey se fout à poil à la première occasion. Bisexualité et échangisme tiennent à la fois du fantasme réalisé et de la technique d'investigation. Et ceux qui, comme moi, croyaient les années 50, ici comme là-bas, profondément enfouies sous des couches et des couches de pesante routine conjugale en éprouveront une sorte de choc, équivalent à celui naguère ressenti lorsqu'on découvrit que le frère Marie-Victorin écrivait des lettres suggestives à ses bonnes amies.
On trouve dans ce livre des moments forts, comme la première fois que John Milk (!), le narrateur, se fait emprunter sa femme, ou la rencontre de ce véritable champion toutes catégories qui, sexagénaire, se masturbe en moyenne quatre fois par jour et, hommes, femmes, enfants, ne fait aucune différence. Occasion, donc, pour Boyle d'aborder un problème moral complexe et de poser la question qui nous ramène sans cesse à l'éternel Science sans conscience de Rabelais. Si l'interprétation scientifique de la réalité suffisait à faire notre bonheur et à assurer notre développement, que faire alors des abuseurs de chanteuses préadolescentes et autres bonhommes Sept-Heures de l'actualité?
C'est donc là une riche matière, mais d'une lecture parfois lassante. Parce que, je le répète, Boyle écrit assez souvent n'importe comment, donnant l'impression, ici et là, de diluer son propos dans l'insignifiance et un agaçant bavardage. Mais peut-être que s'il paie la prochaine tournée de marteaux (tout ce que je sais, c'est qu'il y a de la crème de menthe), frère Cornellier va finir par me convaincre du contraire.
Le Cercle des initiés
T. C. Boyle
Traduit de l'américain par Bernard Turle
Grasset
Paris, 2005, 503 pages
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