Roman québécois - Petite fille laide
Avec Crimes horticoles, Mélanie Vincelette n'évite pas les écueils habituels de la première oeuvre longue: la tentation d'en mettre trop
Court roman décousu dont le fil mince est prétexte à mille et une rêveries exotiques, Crimes horticoles, le premier roman de Mélanie Vincelette, évoque la fin d'un monde en trois mois d'été de tous les dangers. La vie d'une enfant de douze ans qui bascule du rêve à la réalité.
Émile, une fillette dégourdie de douze ans au prénom de garçon, habite un motel désaffecté planté en marge de La Conception, un village du Nord irrigué par la rivière Rouge. Posée entre, d'un côté, un père taxidermiste qui cultive le pavot, le cannabis et les relations adultères, et, de l'autre, une mère astrologue qui fidélise ses clients en leur servant du thé à l'opium et qui travaille aussi le jour comme cuisinière chez Miss Patate, Émile au destin de garçon n'est pas la plus jolie du patelin.
Abonnée depuis longtemps à l'école buissonnière, elle a pour tuteur un voisin avec qui elle passe le plus clair de son temps, un artiste peintre septuagénaire, grand voyageur et ami de ses parents. «Liam, assis sur une chaise pliante orangée, flattant d'une main Shakespeare, son chien à trois pattes, me dit que nous sommes tous filles et fils de voleurs de pièces d'or, d'hommes qui ont égorgé leur femme à l'aide d'un coupe-chou et de petits argentiers véreux.» Le vieil homme lui raconte le monde et cache un faux Van Gogh sous son lit.
Il y a aussi Nila, la voisine, l'amie, la soeur et la compagne des premiers jeux interdits. «J'aime Nila et, quand je pense à elle, j'ai l'impression d'avaler le Pacifique.» Un jeune vicaire brésilien (Eduardo Luna) récemment arrivé au village fera aussi se cristalliser, plus sérieusement, ses premiers émois amoureux durant ces quelques mois d'été. Suivront à la queue leu leu toute une série de péripéties: la découverte du corps de la mère de Nila (disparue et égorgée depuis toujours), les premières règles, la naissance d'un petit frère, le spectacle souvent triste des passions adultes et des trafics clandestins.
Avant de précipiter le lecteur dans une drôle de fin un peu tronquée, la mort subite du vieux Liam la laissera seule avec ses rêves. «Je n'ai plus de protecteur. Je suis une caverne vide. Je n'ai plus personne avec qui écouter la pluie tomber, la nature bouger. Rien. Il ne me reste que son cimetière dans ma poitrine.»
La phrase de Mélanie Vincelette, on le savait déjà, est précise et pleine de rythme. Sa prose est saccadée et encyclopédique, pleine de trouvailles et d'étincelles qui virevoltent. C'est tantôt Le Petit Robert des noms propres. Tantôt une introduction à l'ethnologie. Un survol télescopé de la Flore laurentienne. Ou bien des allers-retours à donner le tournis à un globe terrestre: Tahiti et ses îles, les chutes du Zambèze, Tanger, l'Islande ou Taipei. « Après nos rondes, j'ouvre la porte de la grange et découvre Liam plongé dans un songe aborigène. Il a de la peinture de guerre sur les joues. Il écoute du sitar indien et du tabla en fumant des kreteks, des cigarettes indonésiennes au clou de girofle. Devant lui trône une immense statue longiligne à trois têtes. Il me dit qu'il fête la Netra, un événement dont il a été témoin à Ceylan, où il a vu de faux vampires, des empreintes de sangliers vieilles de plusieurs millénaires, des femmes aux pupilles blanches recluses dans le noir depuis des décennies. Netra signifie oeil. »
Mais la jeune et talentueuse auteure a trop souvent la main lourde et l'érudition «épicée». Brillante nouvelliste, Prix Adrienne-Choquette de la nouvelle pour Qui a tué Magellan? (Leméac, 2004), avec Crimes horticoles Mélanie Vincelette n'évite toutefois pas les écueils habituels de la première oeuvre longue: la tentation d'en mettre trop. Trop d'images fortes, trop d'anecdotes, trop de science et de virtuosité, tandis que la voix de sa narratrice y semble mal perchée, hésitant quelque part entre la candeur et la profondeur. Au risque de confiner cet univers éclaté et plein de vie à la caricature. Dommage.
Collaborateur du Devoir
Émile, une fillette dégourdie de douze ans au prénom de garçon, habite un motel désaffecté planté en marge de La Conception, un village du Nord irrigué par la rivière Rouge. Posée entre, d'un côté, un père taxidermiste qui cultive le pavot, le cannabis et les relations adultères, et, de l'autre, une mère astrologue qui fidélise ses clients en leur servant du thé à l'opium et qui travaille aussi le jour comme cuisinière chez Miss Patate, Émile au destin de garçon n'est pas la plus jolie du patelin.
Abonnée depuis longtemps à l'école buissonnière, elle a pour tuteur un voisin avec qui elle passe le plus clair de son temps, un artiste peintre septuagénaire, grand voyageur et ami de ses parents. «Liam, assis sur une chaise pliante orangée, flattant d'une main Shakespeare, son chien à trois pattes, me dit que nous sommes tous filles et fils de voleurs de pièces d'or, d'hommes qui ont égorgé leur femme à l'aide d'un coupe-chou et de petits argentiers véreux.» Le vieil homme lui raconte le monde et cache un faux Van Gogh sous son lit.
Il y a aussi Nila, la voisine, l'amie, la soeur et la compagne des premiers jeux interdits. «J'aime Nila et, quand je pense à elle, j'ai l'impression d'avaler le Pacifique.» Un jeune vicaire brésilien (Eduardo Luna) récemment arrivé au village fera aussi se cristalliser, plus sérieusement, ses premiers émois amoureux durant ces quelques mois d'été. Suivront à la queue leu leu toute une série de péripéties: la découverte du corps de la mère de Nila (disparue et égorgée depuis toujours), les premières règles, la naissance d'un petit frère, le spectacle souvent triste des passions adultes et des trafics clandestins.
Avant de précipiter le lecteur dans une drôle de fin un peu tronquée, la mort subite du vieux Liam la laissera seule avec ses rêves. «Je n'ai plus de protecteur. Je suis une caverne vide. Je n'ai plus personne avec qui écouter la pluie tomber, la nature bouger. Rien. Il ne me reste que son cimetière dans ma poitrine.»
La phrase de Mélanie Vincelette, on le savait déjà, est précise et pleine de rythme. Sa prose est saccadée et encyclopédique, pleine de trouvailles et d'étincelles qui virevoltent. C'est tantôt Le Petit Robert des noms propres. Tantôt une introduction à l'ethnologie. Un survol télescopé de la Flore laurentienne. Ou bien des allers-retours à donner le tournis à un globe terrestre: Tahiti et ses îles, les chutes du Zambèze, Tanger, l'Islande ou Taipei. « Après nos rondes, j'ouvre la porte de la grange et découvre Liam plongé dans un songe aborigène. Il a de la peinture de guerre sur les joues. Il écoute du sitar indien et du tabla en fumant des kreteks, des cigarettes indonésiennes au clou de girofle. Devant lui trône une immense statue longiligne à trois têtes. Il me dit qu'il fête la Netra, un événement dont il a été témoin à Ceylan, où il a vu de faux vampires, des empreintes de sangliers vieilles de plusieurs millénaires, des femmes aux pupilles blanches recluses dans le noir depuis des décennies. Netra signifie oeil. »
Mais la jeune et talentueuse auteure a trop souvent la main lourde et l'érudition «épicée». Brillante nouvelliste, Prix Adrienne-Choquette de la nouvelle pour Qui a tué Magellan? (Leméac, 2004), avec Crimes horticoles Mélanie Vincelette n'évite toutefois pas les écueils habituels de la première oeuvre longue: la tentation d'en mettre trop. Trop d'images fortes, trop d'anecdotes, trop de science et de virtuosité, tandis que la voix de sa narratrice y semble mal perchée, hésitant quelque part entre la candeur et la profondeur. Au risque de confiner cet univers éclaté et plein de vie à la caricature. Dommage.
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