Le coeur plein de tumulte
L'ambiguïté sexuelle, la dualité identitaire font régulièrement retour dans l'oeuvre de Robert Lalonde. Pour la première fois, le romancier aborde de manière frontale ce qui a fait souche et donné naissance à son oeuvre: une douleur longtemps étouffée et tenue captive, le secret d'un amour incestueux. La part manquante de cette oeuvre forte de dix-huit livres (romans, carnets, poésie, théâtre) depuis vingt-cinq ans.
Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure n'a de cesse de circonscrire cette blessure d'enfance, de lentement venir l'occuper, de la transfigurer dans une fiction romanesque qui a pour cadre la vie de collège d'un adolescent de treize ans. La petite musique Lalonde, insistante, tendre, ineffaçable, prend possession lentement mais sûrement du lecteur.
Enfermement
L'univers clos d'un collège québécois au début des années 1960. Le narrateur, le coeur plein de tumulte, plonge dans des rêveries infinies pour échapper à la vie revêche et contrariée du pensionnat. Il s'envole vers la baie de son enfance, qui sent «l'eau, la sève, le jonc, la framboise d'automne». L'adolescent se roule en boule sous les trois grands pins qui se dressent devant. Le lecteur devine derrière chaque phrase du livre que le héros doit à la nature sa prédisposition au rêve éveillé.
Retour en classe. Le jeune élève s'ennuie profondément. De temps à autre, il s'ébroue, se secoue. «J'attrape un mot lâché par le professeur, une image dans mon manuel d'histoire, des simagrées sur le tableau noir, un assourdissant accord d'orgue et je tente, avec ça, de revenir dans la classe, à la chapelle, avec les autres.»
Son désespoir va et vient. «L'adolescence est bête et elle est inconsolable. Elle veut mettre le feu à tout, y compris à elle-même.» Il rage à l'idée d'être entraîné dans le destin étriqué de ses parents, de voir comme eux ses rêves brisés. Son désir d'échapper au conformisme social est absolu. Quand, après la mort de Duplessis, il lit dans les journaux: «Maîtres chez nous! À bas les vieux partis! Fini le temps des moutons!», il ne croit pas aux changements annoncés. Les hommes de pouvoir restent menaçants, et le mensonge, si convenu. «Les réformateurs foulent nos rêves à chaque enjambée, afin que coûte que coûte soit maintenu l'ordre ancien, déguisé en monde nouveau.» La recherche d'identité personnelle et la quête d'identité culturelle québécoise s'exposent sur une même page.
Au collège, les jours se rattachent les uns aux autres sans événement particulier et finissent par se ressembler. Heureusement, il y a les camarades avec qui il partage de «courtes joies»: les empoignades féroces dans le foin, les fous rires, la connivence, «l'amitié qui réchauffe». L'air soudain devient plus léger. En même temps, leur présence réveille des «tendresses malaisées», renvoie le narrateur à la blessure originelle, au désir farouche de son père, à son regard chagrin: «Il promène ses mains sur moi... ça soulage et en même temps ça fait mal. Ça console, ça étourdit, ça remet au monde, et puis ça tue.»
La vision brouillée par l'émotion, l'adolescent cherche à se détacher de ce passé attaché à lui. Comment avancer dans sa propre histoire, se libérer du poids amer «des vérités difficiles à dire», de la part d'ombre timidement exposée au grand jour? Nelson, son meilleur ami, dont le frère est mort noyé, lui porte secours: «Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, on se console pas. Il faut pas se consoler. On construit du solide avec le chagrin, quand on lui survit [...] On se console pas, on invente [...] on invente une suite, on travaille.»
Imaginaire sensitif
Un gros livre, La Flore laurentienne, vient à la rescousse de l'étudiant désoeuvré. Il passe des heures dans ce livre, apprend par coeur les noms merveilleux des plantes. Il s'en inspire pour écrire ses premiers poèmes dans les marges de ses manuels et sur de petits papiers carrés qu'il enfouit au fond de ses poches. Le lecteur lit entre les lignes les signes annonciateurs d'une écriture naissante, d'un sauvetage par la littérature.
La découverte de la musique de Jean-Sébastien Bach le rend patient, confiant, «presque consolé: elle m'avait empêché de m'endormir, de mourir peut-être». Le coeur soumis mais non résigné, le narrateur se remet à désirer, à espérer, à attendre.
Le désir «d'une seconde naissance» pousse, irrépressible. Sa voix se fait précipitée: «On ne naissait pas le jour où l'on venait au monde. On naissait le jour où l'on s'adoptait soi-même [...] Il me fallait m'estimer, avec mes manquements, mes défaillances.» Pour l'adolescent en révolte, le mouvement vers la clarté, la vie, l'affirmation de soi, s'amorce. La volonté de ne plus se sentir sur le qui-vive triomphe.
S'inspirant d'un vers («Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure?») écrit en novembre 1860 par Victor Hugo durant ses années d'exil et de solitude aux îles de Jersey et de Guernesey, Robert Lalonde compose une délicate, une touchante, une subtile approche de cette période si ballottée et si vacillante que représente l'adolescence, avec ses doutes et ses fulgurances, où rien n'est certain, rien n'est assuré.
Outre le travail de la langue, soulignons les trouvailles stylistiques, un talent à parsemer le texte de métaphores poétiques et sensuelles et surtout un imaginaire terriblement sensitif. Loin de parachever l'oeuvre de l'écrivain, Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure? relance la lecture de ses précédents romans.
Collaboratrice du Devoir
Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure ?
Robert Lalonde
Boréal
Montréal, 2005, 160 pages
Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure n'a de cesse de circonscrire cette blessure d'enfance, de lentement venir l'occuper, de la transfigurer dans une fiction romanesque qui a pour cadre la vie de collège d'un adolescent de treize ans. La petite musique Lalonde, insistante, tendre, ineffaçable, prend possession lentement mais sûrement du lecteur.
Enfermement
L'univers clos d'un collège québécois au début des années 1960. Le narrateur, le coeur plein de tumulte, plonge dans des rêveries infinies pour échapper à la vie revêche et contrariée du pensionnat. Il s'envole vers la baie de son enfance, qui sent «l'eau, la sève, le jonc, la framboise d'automne». L'adolescent se roule en boule sous les trois grands pins qui se dressent devant. Le lecteur devine derrière chaque phrase du livre que le héros doit à la nature sa prédisposition au rêve éveillé.
Retour en classe. Le jeune élève s'ennuie profondément. De temps à autre, il s'ébroue, se secoue. «J'attrape un mot lâché par le professeur, une image dans mon manuel d'histoire, des simagrées sur le tableau noir, un assourdissant accord d'orgue et je tente, avec ça, de revenir dans la classe, à la chapelle, avec les autres.»
Son désespoir va et vient. «L'adolescence est bête et elle est inconsolable. Elle veut mettre le feu à tout, y compris à elle-même.» Il rage à l'idée d'être entraîné dans le destin étriqué de ses parents, de voir comme eux ses rêves brisés. Son désir d'échapper au conformisme social est absolu. Quand, après la mort de Duplessis, il lit dans les journaux: «Maîtres chez nous! À bas les vieux partis! Fini le temps des moutons!», il ne croit pas aux changements annoncés. Les hommes de pouvoir restent menaçants, et le mensonge, si convenu. «Les réformateurs foulent nos rêves à chaque enjambée, afin que coûte que coûte soit maintenu l'ordre ancien, déguisé en monde nouveau.» La recherche d'identité personnelle et la quête d'identité culturelle québécoise s'exposent sur une même page.
Au collège, les jours se rattachent les uns aux autres sans événement particulier et finissent par se ressembler. Heureusement, il y a les camarades avec qui il partage de «courtes joies»: les empoignades féroces dans le foin, les fous rires, la connivence, «l'amitié qui réchauffe». L'air soudain devient plus léger. En même temps, leur présence réveille des «tendresses malaisées», renvoie le narrateur à la blessure originelle, au désir farouche de son père, à son regard chagrin: «Il promène ses mains sur moi... ça soulage et en même temps ça fait mal. Ça console, ça étourdit, ça remet au monde, et puis ça tue.»
La vision brouillée par l'émotion, l'adolescent cherche à se détacher de ce passé attaché à lui. Comment avancer dans sa propre histoire, se libérer du poids amer «des vérités difficiles à dire», de la part d'ombre timidement exposée au grand jour? Nelson, son meilleur ami, dont le frère est mort noyé, lui porte secours: «Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, on se console pas. Il faut pas se consoler. On construit du solide avec le chagrin, quand on lui survit [...] On se console pas, on invente [...] on invente une suite, on travaille.»
Imaginaire sensitif
Un gros livre, La Flore laurentienne, vient à la rescousse de l'étudiant désoeuvré. Il passe des heures dans ce livre, apprend par coeur les noms merveilleux des plantes. Il s'en inspire pour écrire ses premiers poèmes dans les marges de ses manuels et sur de petits papiers carrés qu'il enfouit au fond de ses poches. Le lecteur lit entre les lignes les signes annonciateurs d'une écriture naissante, d'un sauvetage par la littérature.
La découverte de la musique de Jean-Sébastien Bach le rend patient, confiant, «presque consolé: elle m'avait empêché de m'endormir, de mourir peut-être». Le coeur soumis mais non résigné, le narrateur se remet à désirer, à espérer, à attendre.
Le désir «d'une seconde naissance» pousse, irrépressible. Sa voix se fait précipitée: «On ne naissait pas le jour où l'on venait au monde. On naissait le jour où l'on s'adoptait soi-même [...] Il me fallait m'estimer, avec mes manquements, mes défaillances.» Pour l'adolescent en révolte, le mouvement vers la clarté, la vie, l'affirmation de soi, s'amorce. La volonté de ne plus se sentir sur le qui-vive triomphe.
S'inspirant d'un vers («Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure?») écrit en novembre 1860 par Victor Hugo durant ses années d'exil et de solitude aux îles de Jersey et de Guernesey, Robert Lalonde compose une délicate, une touchante, une subtile approche de cette période si ballottée et si vacillante que représente l'adolescence, avec ses doutes et ses fulgurances, où rien n'est certain, rien n'est assuré.
Outre le travail de la langue, soulignons les trouvailles stylistiques, un talent à parsemer le texte de métaphores poétiques et sensuelles et surtout un imaginaire terriblement sensitif. Loin de parachever l'oeuvre de l'écrivain, Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure? relance la lecture de ses précédents romans.
Collaboratrice du Devoir
Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure ?
Robert Lalonde
Boréal
Montréal, 2005, 160 pages
Haut de la page

