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Roman français - La tyrannie mensongère de la beauté

Guylaine Massoutre   22 octobre 2005  Livres
Il y a eu un temps où la physionomie décidait de la personnalité. Puis des analyses cinglantes de sociologues ont mis à plat préjugés, modes et conformisme. L'habit ne ferait plus le moine? En 1991, Denoël publiait le Martyre des affreux de Jean Héritier. La tyrannie de la beauté y était dénoncée sous un angle original.

Si le sujet a été peu repris depuis, les modèles du corps acceptable se sont bel et bien multipliés. À sa manière, Richard Millet reprend la question dans Le Goût des femmes laides, au titre provocant et ambigu. Poursuivant l'étonnante mise en fiction de son minuscule village corrézien, Viam, nommé Siom dans l'oeuvre, il donne la parole à l'un de ses disgracieux habitants qui, doté d'une sensibilité d'artiste, n'en constitue pas moins un avatar de Siomois.

Avec l'art de surprendre, Millet possède le talent de se fondre dans la peau de son personnage — une constante dans ses livres. Comment pense celui que la nature tient loin de la séduction qui le hante? Comment fera-t-il bonne figure, affligé d'un visage aux traits ingrats ou quelconques, face à la concurrence de l'homme vamp, sophistiqué et parisien? Ce roman senti et habité en nombre ne prône pas pour autant la métamorphose de l'affligé.

Le conte de l'homme laid

Millet a habitué ses lecteurs au traitement approfondi d'une situation. Sa narration réussit à effacer la limite entre auteur et personnage. Non qu'il y ait de confusion à faire, mais la question de l'humiliation, à qui se voit refusé un immense besoin, dépasse la vision du personnage. Mal-être ou maîtrise du désir, pudibonderie ou mensonge pieux, le laid transporte sa tristesse comme un destin maudit. En somme, un personnage de Millet est un humain, point.

Il est inouï — comme dans Vies minuscules de Pierre Michon — qu'un petit village aux moeurs plutôt austères et méfiantes envers le «progrès» réussisse à figurer, dans le drame de chacun, l'omnipotente transformation de l'Occident. Dans Le Goût des femmes laides, le personnage frotte ses désirs au monde qui le repousse ou qui l'accepte par défaut. Et toute perception d'un tel être de désir est entachée par le miroir de la laideur, qui restreint les penchants, fait avorter les rêves, limite la vie sexuelle, bref, entrave la jouissance. La conscience, elle, applique sa dérision, son ironie aux frustrations qui renvoient leurs grimaces au narcisse en miroir.

Ainsi, le vilain petit canard — «le limassou», «le crapounaud», comme on dit encore dans ces terres hautes — fait son initiation à l'instar des autres personnages de Millet. Il s'aperçoit que son orgueil mortifié peut bâtir un édifice de haine sur lequel compter. Étrange dignité compensatoire, la douleur de vivre trouve à se fixer sur la disgrâce des oubliés, des rougeauds et des benêts.

Expiation de l'éternel tourment

On dira que Millet retourne trop le couteau dans la plaie, tant cette fatalité, ce défaitisme pèse lourd sur ses pages centrées. Quand Amélie Nothomb a traité le sujet, dans Attentat (1997), elle appliquait sa verve corrosive à une monstruosité, appelant un rire cathartique. Millet se garde d'un tel excès. Plutôt épuiser la résignation et l'effroi de son bonhomme en lectures et en relations avec sa soeur, des prostituées et des laiderons!

Non qu'il n'y ait quelque sourire en coin. Mais la mélancolie recouvre tout autre éclat, pourtant latent, tordu par une impossibilité — définitive, semble-t-il — à s'accorder au temps, aux autres. Précisons. Siom n'est pas un paradis perdu, mais un microcosme que la littérature agrandit. Ici, il permet l'exploration d'une sensibilité stendhalienne — écrivain à la laideur insigne —, un pays assez vaste pour accueillir, sous ses mille formes de torture, la vindicte publique et le jugement.

L'«homme au visage dévoré de nuit» traîne donc son désespoir existentiel, avatar des handicaps décrivant les Siomois: bâtardise, arriération, dégénérescence, coliques et autres atteintes du corps à l'âme. Les voisins, ceux des livres précédents, Lauve, les soeurs Piale, Pythre, défilent en silence avec leurs chagrins. Si les forces obscures sont impénétrables, comme le dit la tradition autour de la petite église, cela vaut à chacun un talent minuscule, que seuls certains exploitent: la musique, l'écriture ou l'art. Admirable, la verve de Millet épouse les ramifications intelligentes de la laideur souterraine aux perceptions. La faute originelle y pousse comme un chêne, jetant ses ombres archaïques sur des créatures douées. Que faire de ces corps imparfaits, dans lequel le chaos jette aussi la connaissance de la beauté?

Un monsieur attendait

Réponse sur un autre plan chez Robert Bober, qui publie Laissées-pour-compte. Histoire faussement naïve de trois vestes bien taillées dans le quartier juif du Sentier, le récit campe un Paris de Prévert et Queneau ressuscités. Chansons toutes simples et refrains populaires, ambiances de cabaret et de films, Bober se souvient de tout ce Paris des tailleurs, rescapés de l'Holocauste comme Bober enfant orphelin.

On se rappelle la Pologne des hassidim, on tâte les tissus, on nomme les modèles, les petites mains courent entre essayages et transactions. Rien de plus précis que cette mémoire des choses sans prix, sauf à dire le bonheur des petits riens. Cet ouvrage, qui fait suite au précieux et modeste Quoi de neuf sur la guerre?, paru il y a onze ans, rappelle que Bober fut l'ami de Georges Perec. Il y a de l'un dans l'autre, encore là pour évoquer un vrai Paris des quartiers, où il n'était pas nécessaire de naître beau pour frapper l'oeil d'un Doisneau.

Collaboratrice du Devoir

Le Goût des femmes laides

Richard Millet, Gallimard, Paris, 2005, 197 pages

Laissées-pour-compte

Robert Bober, P.O.L., Paris, 2005, 236 pages
 
 
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