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Petites fables noires

Des nouvelles de Marie Hélène Poitras

Christian Desmeules   8 octobre 2005  Livres
Elle aime les chevaux, la musique, Nabokov, Raymond Carver et les photographies en angle mort de Nan Goldin. Les images, les êtres et les mots qui parlent à la vie.

Pour Marie Hélène Poitras, écrivaine lauréate du prix Anne-Hébert en 2003 avec un premier roman audacieux et prometteur intitulé Soudain le Minotaure (Triptyque, 2002), journaliste et chef de section musique à l'hebdomadaire culturel Voir, l'heure est à la nouvelle. Douze histoires de perte d'innocence sur fond de sordide poétique. Des «fables noires», comme elle en parle elle-même. Et un plaidoyer sans fard en faveur de l'imaginaire.

Parmi cette douzaine de nouvelles à l'humanité sensible que signe la jeune femme de 30 ans, dont la moitié ont déjà été publiées dans des revues (p-45, Jet d'encre, Zinc ou Moebius), on trouve des personnages de chevaux fatigués, d'animaux sauvages trahis par l'homme et d'enfants sages qui se doutent parfois des laideurs que réserve la vie. Sa géographie est complexe: les paysages y sont vastes comme des terrains vagues échoués au bord du fleuve ou comprimés entre les murs ternes d'une piquerie du Centre-Sud.

Des images fortes

Une vieille jument de calèche s'enfuit à travers le centre-ville de Montréal au petit matin, ivre de liberté, avant d'aller s'étendre pour mourir dans un terrain de baseball abandonné. Mortelle randonnée aux accents tolstoïens sur un air de Goldfrapp, La Mort de Mignonne ouvre le recueil et donne le ton. Un sublime morceau de tension entre le particulier et l'universel: «Chaque cheval qui tombe est un petit drame dans l'univers, un tremblement de terre invisible équivalent à la coupe d'un arbre, à la naissance d'un éléphant, à la fonte d'un iceberg.»

La Beauté de Gemma, plus loin, décrit la trajectoire en étoile filante d'une adolescente à la beauté atypique, de sa petite ferme en Saskatchewan jusqu'aux passerelles des défilés de mode new-yorkais où elle avançait «sans sourire, lookée, incandescente». Des jeux innocents dans les ruisseaux clairs aux images trop crues qui brûlent les cils et renversent l'âme.

Grunge nous entraîne dans le sillage d'adolescents de la fin du secondaire qui s'offrent un party «open house» décadent et apocalyptique: «Le monde, confie la jeune narratrice, m'apparaissait peuplé de gens qui savaient des choses qui m'étaient interdites... » Au milieu du chaos indescriptible d'un lendemain de veille encore fumant, un jeune déficient intellectuel repart main dans la main avec l'adolescente qui cherche à le protéger. Leur pureté intacte malgré tout. Intacte, mais peut-être fissurée...

Les images fortes se succèdent: une caléchière héroïnomane (Protéger Lou), une rangée de poupées la tête couverte d'un sac en plastique dans l'appartement que partagent une obèse et une sourde-muette (Ruth en rose). On a aussi droit à une éclatante mise au point sur la liberté de l'écrivain (Lettre aux habitants de Rivière-Bleue), adressée aux citoyens d'un petit village choqués par la latitude prise par l'écrivaine dans l'une de ses nouvelles, une mise au point où Marie Hélène Poitras «réitère ce droit précieux d'écrire en dehors de l'obsession du réel».

L'âge de l'innocence

Ailleurs, le discours se fait un peu plus appuyé. Dans Fées et princesses au bout de leur sang, la narratrice s'inquiète pour sa petite soeur de sept ans, qui devine un peu trop vite à son goût les secrets du monde. Doit-elle lui dire que le monde n'est pas comme elle le voit? «Qu'on s'attache à ceux qui nous repoussent et qu'on rejette ceux qui s'approchent. Que ça devient étourdissant, que ça fait vieillir prématurément.

Qu'à vingt-cinq ans on en a quarante, que les enfants qui naissent désexualisent les corps, et qu'en cette ère du Botox, le défi consiste à rester désirable le plus longtemps possible pour baiser — mal — avec des gens que nous n'aimerons pas, tout en fantasmant sur quelqu'un qui n'est pas plus en mesure d'aimer.» Peut-être la nouvelle-manifeste du recueil, celle où s'exprime sans retenue un désarroi certain à propos du monde moderne, de l'amour intoxiqué par la porno, de l'innocence corrompue, du temps qui passe. Mais la nouvelle s'éteint dans le rire sans retenue de la petite à la vue de deux clowns amoureux qui se tiennent par la main: «Par le trou de sa dent manquante, on pouvait voir jusqu'à sa luette rose bonbon qui s'agitait.»

Dans Sur la tête de Johnny Cash, un cachalot échoué dans un village du Saguenay, le même jour où Johnny Cash passait l'arme à gauche, bouleverse la petite communauté qui y voit une occasion inespérée pour se sortir du marasme et retrouver sa dignité perdue. Selon Elsie, cinq ans, qui a fait l'étonnante découverte, l'énorme cétacé est mort «parce que l'eau goûte trop fort maintenant».

À travers de nombreuses échappées poétiques, ses courtes histoires nous promènent souvent entre le cru et le cuit. Et Marie Hélène Poitras anime ses personnages, tire les ficelles du choquant ou du sordide sans jamais moraliser, toujours un peu nostalgique devant la pureté souillée — «J'ai horreur qu'on me fasse la morale», faisait-elle déjà dire à Mino Torres, le violeur en série sans remords et rêveur impénitent de Soudain le Minotaure.

Avec La Mort de Mignonne, Marie Hélène Poitras nous apporte la confirmation d'un talent que l'on devinait bien réel, parfaitement balancé entre la sensibilité, l'invention et la profondeur. Une oeuvre forte et cohérente qui s'impose à sa manière.

Collaborateur du Devoir

LA MORT DE MIGNONNE ET AUTRES HISTOIRES

Marie Hélène Poitras

Triptyque

Montréal, 2005, 172 pages
 
 
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