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Roman québécois - Des pigeons et des colons

Christian Desmeules   8 octobre 2005  Livres
Dans La Blasphème (Trois-Pistoles, 2003), où Anick Fortin collectionnait les personnages de légende, les détraqués et les originaux, une fillette de huit ans — maltraitée et laissée à elle-même — tuait sa mère cancéreuse d'une balle de revolver dans la tête. La folie y était à la fois la conséquence et la condition d'un regard sans voile sur le monde.

Dans son second roman, Les Colons de village, elle joue sensiblement les mêmes numéros (aliénation, violence, vulgarité), mais perd sa mise. Elle s'y offre une fiction vaguement faulknérienne qui s'enroule autour d'un bestiaire de personnages seuls au monde. Quelques êtres défaits, parfaitement cadenassés dans leur armure, qui prennent tour à tour la parole pour nous composer une narration en forme de courtepointe. Dans un petit village de l'arrière-pays gaspésien, un homme désoeuvré qui rumine ses frustrations passe pour un fou: il tue les pigeons (exactement «huit cent quarante-deux pigeons») et parle tout seul la plupart du temps. C'est pourquoi tous l'ont surnommé «Le Pigeon». «Au milieu de cette infiniment grande bande de trous du cul, dira-t-il, je préfère être ce fou qu'ils veulent que je sois. Je préfère tuer mes pigeons que de mettre le feu à ce village maudit, débordant de honte.» Au milieu de cette atmosphère étouffante, Anick Fortin fait alterner les voix. Celle d'un jeune garçon maltraité par son père. Celles d'un couple de lesbiennes aigries qui passent leur temps à se chercher des poux et à se réjouir des malheurs de leurs voisins. Celle d'une prostituée à qui Le Pigeon écrit ses rêves d'amour. Chacune de leurs histoires viendra emmêler peu à peu les destins.

On a déjà fait couler un peu d'encre sur la vulgarité qui marque l'écriture d'Anick Fortin. Dans son premier roman, exposant un credo qui rallierait à coup sûr un bon nombre d'humoristes et d'animateurs de télévision qui se soucient du naturel autant que de la vérité, elle écrivait: «[L]a vulgarité n'est-elle pas le moyen idéal pour rendre claires ses pensées et ses opinions?» Les Colons de village nous entraîne dans la même voie: «Après le déjeuner, je suis allé dans ma shed. Il y avait, là sur mon établi, le pigeon d'avant-hier que j'avais oublié de pitcher par terre. En le prenant dans ma main et en l'effoirant un peu plus, j'ai eu une bonne idée. J'ai eu envie d'éjaculer sur le pigeon, de taponner sa viande dans ma main pleine de sperme. Alors, j'ai baissé ma fly... »

Mais, vulgarité ou vérité, Les Colons de village apparaît d'emblée nettement moins réussi que le premier roman de Fortin. Dans La Blasphème, la langue était cassante et «punchée», enveloppée dans un monologue épuré à la Beckett. Cette fois, des motivations floues et une structure boiteuse, qui n'ont pas la chance d'être portées à bout de bras par une écriture forte, semblent annuler tous les effets de provocation.

La jeune Matanaise de 23 ans, étudiante en enseignement des mathématiques à l'Université du Québec à Rimouski, n'a pas réussi à aller jusqu'au bout de ses visions de déchéance et de rédemption. Une construction ambitieuse qu'elle ne maîtrise pas, trop de personnages mal esquissés, des destins flous ne nous donnent malheureusement, au final, qu'un roman qui s'évapore.

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