Littérature étrangère - Étrangers parmi les étrangers
Anna Moï raconte l'Indochine
On connaît de l'Indochine surtout celle de L'Amant et de Barrage contre le Pacifique, immortalisée par Marguerite Duras. Inoubliables, aussi, les images du film Indochine de Régis Wargnier, avec Catherine Deneuve. Où sont passés les cent ans de colonialisme français, redouté des Vietnamiens autant que la force japonaise, telle que déployée en 1945? Pour les Occidentaux, il est surtout resté la guerre du Vietnam, puis l'image du champ libre au communisme. Ce fut d'abord une résistance, à partir de 1941; celle-ci servit les Alliés. Puis en 1954, elle mit un terme à la pénétration française, domination qui mit en oeuvre un rapport à l'interculturel plus que défaillant.
En dehors du fait francophone, dans ce pays au charme indéniable, un fort ressentiment n'a cessé de gronder. Pourquoi? Et qu'en est-il de l'ancienne division de l'opinion française face à l'impérialisme de ses dirigeants? Rien de moins simple, vu de Paris ou d'Hanoi. D'un côté, on trouve des romans comme ceux de Daï Sijie, où l'image flatteuse d'une culture française libérale soutient les droits de l'homme. De l'autre côté, certains romans de l'Afrique noire — qu'on pense au Camerounais Mongo Beti —, du Maghreb, de l'Égypte, du Liban... cernent les effets peu reluisants de la colonisation.
C'est dans cette seconde catégorie que se tient Anna Moï. Journaliste à Hanoi, sa langue n'atteint pas toujours l'ampleur voulue dans l'écriture. Mais au-delà de son économie d'expression, du pointillisme de son récit, Gallimard force la diffusion de son message. À juste titre. La parole est donnée à l'autre, qui veut la prendre, si longtemps tenu dans l'incapacité de faire valoir ses droits.
Une vitalité surprenante
Dans Rapaces, Anna Moï montre son sens des identités en transit. Elle y fait valoir les contradictions en mouvance à travers plusieurs personnages qui s'adaptent. La jeune romancière — qui a déjà signé Riz noir (Gallimard), une histoire véridique de bagne à Poulo Condor — réussit ainsi un second roman intéressant. La toile historique du Vietnam, étoffée de documentation et de faits véridiques, apparaît à travers des personnages typiques et exemplaires. Un sculpteur de faucons, employé par la riche Mission chrétienne, incarne le petit peuple qui s'enrichit.
L'habileté de Moï s'étend au récit d'épisodes crus et plus que troubles, qu'elle chapeaute de citations. Des extraits de mémoires de l'amiral Decoux, qui était à la barre de l'Indochine au moment de la grande famine, font valoir les arguments de son autorité malsaine et la gravité de ce qui s'ensuivit.
Comment la population du Vietnam survécut-elle, du bouddhisme au capitalisme économique? Par de multiples violences qui poussèrent Français, Américains et autres convoitises hors de là. Les désastres vietnamiens — inondations, fléaux, séquelles politiques, épreuves incroyables — ne se comptent pas.
Rapaces aide à rendre l'histoire plus claire. Le roman décrit l'épouvantable famine qui, en 1944-45, décima, dit-elle, deux millions de Vietnamiens. On mourait dans la rue; les cadavres béaient sous le bec des oiseaux de proie; on brûla des villages vidés de leurs âmes. La famine fut l'un des maux découlant de la guerre. L'Indochine en est tatouée comme certaines îles du bagne. Moï, avec son sens du détail, en rapporte des moments hallucinants de désespoir.
Une lourde responsabilité
Le pire de cette tragédie? La manigance et l'arrogance des maîtres, aveugles au pays. Le riz, réquisitionné et vendu à bas prix à l'allié de Pétain, le Japon, était stocké en suffisance. Impossible à livrer, il se mit à pourrir. L'injustice ne put pas perdurer, en dépit des mots de la prétendue diplomatie.
Comment le peuple se releva-t-il des violences esclavagistes qui lui furent imposées? Bien des militaires français furent décapités par les Japonais. Que serait devenu le stratagème colonialiste, opératoire tant sur le plan idéologique que sur le plan religieux, sans la nouvelle donne mondiale?
Moï, sans se prononcer, jette une lumière précieuse sur les faits, sur la psychologie des «ralliés» (qui ne sont plus des étrangers), comme sur les mensonges de la propagande; sur les fumeries d'opium et sur le maquis. À l'ancien rapport de force se substitue une saisie complexe des relations d'altérité. Une tension existe, dans son écriture heurtée, qui laisse entendre que tout n'est pas réglé.
Lourde des idéologies, quelles qu'elles soient, insensibles à l'humain, elle montre ce que survivre voulut dire quand de riches profiteurs de l'Orient, venus des quatre coins du monde, imposaient leurs besoins, croyances et caprices aux indigènes. Les uns avaient une valise toujours prête en cas d'orage. Les autres ne se plaignaient pas. Ils mouraient à tour de bras.
Collaboratrice du Devoir
En dehors du fait francophone, dans ce pays au charme indéniable, un fort ressentiment n'a cessé de gronder. Pourquoi? Et qu'en est-il de l'ancienne division de l'opinion française face à l'impérialisme de ses dirigeants? Rien de moins simple, vu de Paris ou d'Hanoi. D'un côté, on trouve des romans comme ceux de Daï Sijie, où l'image flatteuse d'une culture française libérale soutient les droits de l'homme. De l'autre côté, certains romans de l'Afrique noire — qu'on pense au Camerounais Mongo Beti —, du Maghreb, de l'Égypte, du Liban... cernent les effets peu reluisants de la colonisation.
C'est dans cette seconde catégorie que se tient Anna Moï. Journaliste à Hanoi, sa langue n'atteint pas toujours l'ampleur voulue dans l'écriture. Mais au-delà de son économie d'expression, du pointillisme de son récit, Gallimard force la diffusion de son message. À juste titre. La parole est donnée à l'autre, qui veut la prendre, si longtemps tenu dans l'incapacité de faire valoir ses droits.
Une vitalité surprenante
Dans Rapaces, Anna Moï montre son sens des identités en transit. Elle y fait valoir les contradictions en mouvance à travers plusieurs personnages qui s'adaptent. La jeune romancière — qui a déjà signé Riz noir (Gallimard), une histoire véridique de bagne à Poulo Condor — réussit ainsi un second roman intéressant. La toile historique du Vietnam, étoffée de documentation et de faits véridiques, apparaît à travers des personnages typiques et exemplaires. Un sculpteur de faucons, employé par la riche Mission chrétienne, incarne le petit peuple qui s'enrichit.
L'habileté de Moï s'étend au récit d'épisodes crus et plus que troubles, qu'elle chapeaute de citations. Des extraits de mémoires de l'amiral Decoux, qui était à la barre de l'Indochine au moment de la grande famine, font valoir les arguments de son autorité malsaine et la gravité de ce qui s'ensuivit.
Comment la population du Vietnam survécut-elle, du bouddhisme au capitalisme économique? Par de multiples violences qui poussèrent Français, Américains et autres convoitises hors de là. Les désastres vietnamiens — inondations, fléaux, séquelles politiques, épreuves incroyables — ne se comptent pas.
Rapaces aide à rendre l'histoire plus claire. Le roman décrit l'épouvantable famine qui, en 1944-45, décima, dit-elle, deux millions de Vietnamiens. On mourait dans la rue; les cadavres béaient sous le bec des oiseaux de proie; on brûla des villages vidés de leurs âmes. La famine fut l'un des maux découlant de la guerre. L'Indochine en est tatouée comme certaines îles du bagne. Moï, avec son sens du détail, en rapporte des moments hallucinants de désespoir.
Une lourde responsabilité
Le pire de cette tragédie? La manigance et l'arrogance des maîtres, aveugles au pays. Le riz, réquisitionné et vendu à bas prix à l'allié de Pétain, le Japon, était stocké en suffisance. Impossible à livrer, il se mit à pourrir. L'injustice ne put pas perdurer, en dépit des mots de la prétendue diplomatie.
Comment le peuple se releva-t-il des violences esclavagistes qui lui furent imposées? Bien des militaires français furent décapités par les Japonais. Que serait devenu le stratagème colonialiste, opératoire tant sur le plan idéologique que sur le plan religieux, sans la nouvelle donne mondiale?
Moï, sans se prononcer, jette une lumière précieuse sur les faits, sur la psychologie des «ralliés» (qui ne sont plus des étrangers), comme sur les mensonges de la propagande; sur les fumeries d'opium et sur le maquis. À l'ancien rapport de force se substitue une saisie complexe des relations d'altérité. Une tension existe, dans son écriture heurtée, qui laisse entendre que tout n'est pas réglé.
Lourde des idéologies, quelles qu'elles soient, insensibles à l'humain, elle montre ce que survivre voulut dire quand de riches profiteurs de l'Orient, venus des quatre coins du monde, imposaient leurs besoins, croyances et caprices aux indigènes. Les uns avaient une valise toujours prête en cas d'orage. Les autres ne se plaignaient pas. Ils mouraient à tour de bras.
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