Essais - En marge du 11 septembre
Faut-il chercher l'islam derrière les attentats du 11 septembre 2001? Certains commentateurs n'ont pas tardé, à la suite du drame, à déployer cette thèse. Religion de violence, d'intolérance et de conquête, ont-ils clamé, l'islam, c'était certain, jouait un rôle important dans la logique des terroristes.
Irrité par ce simplisme qui lui semblait faire écran à une véritable compréhension de l'événement, le professeur de philosophie J.-Claude St-Onge a résolu de revisiter «les textes sacrés des trois grandes religions monothéistes» afin d'approfondir la question. Résultat? Dieu est mon copilote, un essai un peu bancal qui attribue des torts aux trois traditions analysées tout en relativisant le rôle de la religion dans la genèse et le déclenchement des conflits humains.
Sur ce dernier aspect, St-Onge est assez clair: ce serait une erreur «de croire que la religion est la cause de tous les fléaux qui accablent l'humanité» et «les appels que Bush et ben Laden multiplient à l'endroit de Dieu et d'Allah voilent des réalités mercantiles. De l'exaltation religieuse se dégage une forte odeur de pétrole». Pour s'assurer d'être bien compris, l'essayiste résume ainsi son credo d'inspiration marxiste améliorée: «En tant que représentation du monde, ou idéologie, la religion est un produit de la conscience, et la conscience est elle-même produite par les conditions de vie économiques, politiques, sociales et existentielles.» Alors, chercher l'islam derrière les attentats? Non. Plutôt chercher les «intérêts bassement mercantiles» des élites et les conditions matérielles du peuple derrière le discours religieux. Pourtant, là-dessus, qui est peut-être l'essentiel dans la logique même de l'auteur, on n'en saura pas vraiment plus, et les motivations des pirates de l'air eux-mêmes resteront obscures.
Le gros de l'oeuvre de St-Onge, donc, se déploie en marge du coeur annoncé de son projet et consiste en une lecture très critique de la Bible, surtout, et du Coran. Ce dernier inciterait à la violence, a-t-on clamé? L'essayiste entend faire la preuve que la Bible ne donne pas sa place en ce sens.
Plus encore que le Coran, explique St-Onge, la Bible fourmillerait d'appels aux massacres, d'incitations au mépris de la vie et à la diffamation de l'être humain, en plus d'entretenir une vision dualiste de l'être qui contribue au dénigrement du corps et de la sexualité et un souverain mépris de la femme.
Par souci d'honnêteté, St-Onge multiplie les appels à la prudence envers une saisie «au pied de la lettre» des textes sacrés qu'il commente, mais il semble lui-même incapable de se plier à cet art de l'interprétation. Pleine d'anachronismes, sa lecture, de relative mauvaise foi pourrait-on dire, s'en tient presque toujours à la littéralité et repose sur une conception de la religion a priori négative, même s'il s'en défend bien. On se rend compte, au fil des pages, que Marx et Nietzsche sont passés par là auparavant et que la thèse de la religion comme opium culpabilisant du peuple détermine l'ensemble.
Quand St-Onge, par exemple, règle d'un trait de crayon la grande question du mal pensé dans une perspective chrétienne en décrétant qu'«il est impossible de réconcilier le mal avec l'existence d'un Dieu bon», on ne peut que constater que la réflexion ne lèvera pas. Plus loin, quand il donne raison à Marx qui aurait écrit «que les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris, l'avilissement, la servilité, "toutes les qualités de la canaille", alors que l'humanité a besoin de courage, de fierté, d'esprit d'indépendance et du sentiment de sa dignité», on se demande si l'homme sait qui est vraiment le Christ des Écritures.
Quand il pointe «l'équivoque et les contradictions» des idéologies religieuses et qu'il souligne le potentiel de danger de ces discours «instrumentalisables», quand il affirme que la Bible n'est pas plus exempte que le Coran de passages effrayants et douteux, St-Onge rappelle des vérités que les esprits étroits, gnangnan ou dogmatiques, ont la faiblesse d'oublier. Malheureusement, sa propre lecture plutôt primaire de ces traditions ne nous permet pas d'en soupeser les enjeux actuels, et son projet d'ensemble, mal défini, nous laisse sur notre faim.
Nos intellectuels face au 11 septembre
En marge, lui aussi, du 11 septembre, mais de manière mieux assumée, le professeur Jacques Pelletier, dans un document que publie la revue Possibles, analyse la réaction des intellectuels d'ici aux tragiques événements. Tous les textes sur lesquels il se penche ont paru dans Le Devoir.
Son hypothèse, assez peu originale, est la suivante: «[...] les intellectuels québécois ont réagi à la lumière de leurs engagements antérieurs, conformément aux clivages qui les divisent et les opposent à propos d'enjeux moins explosifs et significatifs.»
Ainsi, selon lui, les intellectuels d'obédience libérale (Jocelyn Létourneau, Daniel Jacques et Antoine Robitaille, inspirés par la figure tutélaire d'Alain Finkielkraut), en stigmatisant toute critique radicale de la domination américaine parce que ce point de vue, selon eux, légitimerait l'action terroriste, se sont transformés en faucons à la solde de la politique étrangère impérialiste des États-Unis.
Quant à eux, les experts (Albert Legault, Charles-Philippe David), soi-disant neutres, ont manoeuvré avec plus de subtilité, mais ce fut, finalement, pour aboutir au même résultat: une position pro-américaine plus feutrée mais qui se contente de critiquer les modalités de la «guerre sainte» contre «l'axe du mal», sans remettre en cause ses fondements. Pelletier conclut donc «à une politique effective de démission face à la domination impériale».
Seuls certains journalistes du Devoir (Descôteaux, Sansfaçon, des Rivières, Leclerc, Dion et Courtemanche), en fin de compte, trouvent grâce aux yeux de Pelletier. Par leur «volonté de comprendre» et leur «refus d'une politique purement revancharde», par leur rejet d'une «logique militariste» dans la recherche d'une solution globale et durable «au déséquilibre mondial identifié comme principal facteur pouvant, sinon justifier, à tout le moins inspirer l'action terroriste», ils auraient incarné une «liberté d'esprit» absente chez les penseurs libéraux et les experts.
Jacques Pelletier n'échappe pas à sa propre hypothèse: il réagit lui-même aux réactions «à la lumière de [ses] engagements antérieurs». Parce que, pour lui, «l'hyperimpérialisme américain» ne fait pas de doute et détermine tout débat mettant en cause les États-Unis, toute posture pro-américaine est considérée, à ses yeux, comme une démission face au pouvoir. Les libéraux qu'il dénonce lui répondraient probablement que le 11 septembre ne permet plus ce raisonnement en forme de pente fatale, mais pour Pelletier, rien ne justifie cette révolution du regard critique. D'où son extrême sévérité à l'endroit des libéraux, un jugement qui reste à étoffer puisqu'il demeure fondé sur un à-priori qui n'est plus partagé, peut-être à tort, par certains qui, l'an dernier encore, l'acceptaient.
En ce sens, «Le 11 septembre des intellectuels québécois», première partie d'une analyse dont on annonce déjà la suite, pour être vraiment utile, devra quitter la marge et aller au fond des choses, c'est-à-dire expliquer ou rappeler, à ceux qui pensent le contraire, pourquoi le 11 septembre n'a rien changé à ce qui, d'un point de vue progressiste, justifie un antiaméricanisme de bon aloi.
DIEU EST MON COPILOTE
La Bible, le Coran et le 11 septembre
J.-Claude St-Onge
Éditions Écosociété
Montréal, 2002, 192 pages
«LE 11 SEPTEMBRE DES INTELLECTUELS QUƒBƒCOIS»
Jacques Pelletier
Dans Possibles, volume 26, numéro 4, automne 2002
louiscornellier@parroinfo.net
Irrité par ce simplisme qui lui semblait faire écran à une véritable compréhension de l'événement, le professeur de philosophie J.-Claude St-Onge a résolu de revisiter «les textes sacrés des trois grandes religions monothéistes» afin d'approfondir la question. Résultat? Dieu est mon copilote, un essai un peu bancal qui attribue des torts aux trois traditions analysées tout en relativisant le rôle de la religion dans la genèse et le déclenchement des conflits humains.
Sur ce dernier aspect, St-Onge est assez clair: ce serait une erreur «de croire que la religion est la cause de tous les fléaux qui accablent l'humanité» et «les appels que Bush et ben Laden multiplient à l'endroit de Dieu et d'Allah voilent des réalités mercantiles. De l'exaltation religieuse se dégage une forte odeur de pétrole». Pour s'assurer d'être bien compris, l'essayiste résume ainsi son credo d'inspiration marxiste améliorée: «En tant que représentation du monde, ou idéologie, la religion est un produit de la conscience, et la conscience est elle-même produite par les conditions de vie économiques, politiques, sociales et existentielles.» Alors, chercher l'islam derrière les attentats? Non. Plutôt chercher les «intérêts bassement mercantiles» des élites et les conditions matérielles du peuple derrière le discours religieux. Pourtant, là-dessus, qui est peut-être l'essentiel dans la logique même de l'auteur, on n'en saura pas vraiment plus, et les motivations des pirates de l'air eux-mêmes resteront obscures.
Le gros de l'oeuvre de St-Onge, donc, se déploie en marge du coeur annoncé de son projet et consiste en une lecture très critique de la Bible, surtout, et du Coran. Ce dernier inciterait à la violence, a-t-on clamé? L'essayiste entend faire la preuve que la Bible ne donne pas sa place en ce sens.
Plus encore que le Coran, explique St-Onge, la Bible fourmillerait d'appels aux massacres, d'incitations au mépris de la vie et à la diffamation de l'être humain, en plus d'entretenir une vision dualiste de l'être qui contribue au dénigrement du corps et de la sexualité et un souverain mépris de la femme.
Par souci d'honnêteté, St-Onge multiplie les appels à la prudence envers une saisie «au pied de la lettre» des textes sacrés qu'il commente, mais il semble lui-même incapable de se plier à cet art de l'interprétation. Pleine d'anachronismes, sa lecture, de relative mauvaise foi pourrait-on dire, s'en tient presque toujours à la littéralité et repose sur une conception de la religion a priori négative, même s'il s'en défend bien. On se rend compte, au fil des pages, que Marx et Nietzsche sont passés par là auparavant et que la thèse de la religion comme opium culpabilisant du peuple détermine l'ensemble.
Quand St-Onge, par exemple, règle d'un trait de crayon la grande question du mal pensé dans une perspective chrétienne en décrétant qu'«il est impossible de réconcilier le mal avec l'existence d'un Dieu bon», on ne peut que constater que la réflexion ne lèvera pas. Plus loin, quand il donne raison à Marx qui aurait écrit «que les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris, l'avilissement, la servilité, "toutes les qualités de la canaille", alors que l'humanité a besoin de courage, de fierté, d'esprit d'indépendance et du sentiment de sa dignité», on se demande si l'homme sait qui est vraiment le Christ des Écritures.
Quand il pointe «l'équivoque et les contradictions» des idéologies religieuses et qu'il souligne le potentiel de danger de ces discours «instrumentalisables», quand il affirme que la Bible n'est pas plus exempte que le Coran de passages effrayants et douteux, St-Onge rappelle des vérités que les esprits étroits, gnangnan ou dogmatiques, ont la faiblesse d'oublier. Malheureusement, sa propre lecture plutôt primaire de ces traditions ne nous permet pas d'en soupeser les enjeux actuels, et son projet d'ensemble, mal défini, nous laisse sur notre faim.
Nos intellectuels face au 11 septembre
En marge, lui aussi, du 11 septembre, mais de manière mieux assumée, le professeur Jacques Pelletier, dans un document que publie la revue Possibles, analyse la réaction des intellectuels d'ici aux tragiques événements. Tous les textes sur lesquels il se penche ont paru dans Le Devoir.
Son hypothèse, assez peu originale, est la suivante: «[...] les intellectuels québécois ont réagi à la lumière de leurs engagements antérieurs, conformément aux clivages qui les divisent et les opposent à propos d'enjeux moins explosifs et significatifs.»
Ainsi, selon lui, les intellectuels d'obédience libérale (Jocelyn Létourneau, Daniel Jacques et Antoine Robitaille, inspirés par la figure tutélaire d'Alain Finkielkraut), en stigmatisant toute critique radicale de la domination américaine parce que ce point de vue, selon eux, légitimerait l'action terroriste, se sont transformés en faucons à la solde de la politique étrangère impérialiste des États-Unis.
Quant à eux, les experts (Albert Legault, Charles-Philippe David), soi-disant neutres, ont manoeuvré avec plus de subtilité, mais ce fut, finalement, pour aboutir au même résultat: une position pro-américaine plus feutrée mais qui se contente de critiquer les modalités de la «guerre sainte» contre «l'axe du mal», sans remettre en cause ses fondements. Pelletier conclut donc «à une politique effective de démission face à la domination impériale».
Seuls certains journalistes du Devoir (Descôteaux, Sansfaçon, des Rivières, Leclerc, Dion et Courtemanche), en fin de compte, trouvent grâce aux yeux de Pelletier. Par leur «volonté de comprendre» et leur «refus d'une politique purement revancharde», par leur rejet d'une «logique militariste» dans la recherche d'une solution globale et durable «au déséquilibre mondial identifié comme principal facteur pouvant, sinon justifier, à tout le moins inspirer l'action terroriste», ils auraient incarné une «liberté d'esprit» absente chez les penseurs libéraux et les experts.
Jacques Pelletier n'échappe pas à sa propre hypothèse: il réagit lui-même aux réactions «à la lumière de [ses] engagements antérieurs». Parce que, pour lui, «l'hyperimpérialisme américain» ne fait pas de doute et détermine tout débat mettant en cause les États-Unis, toute posture pro-américaine est considérée, à ses yeux, comme une démission face au pouvoir. Les libéraux qu'il dénonce lui répondraient probablement que le 11 septembre ne permet plus ce raisonnement en forme de pente fatale, mais pour Pelletier, rien ne justifie cette révolution du regard critique. D'où son extrême sévérité à l'endroit des libéraux, un jugement qui reste à étoffer puisqu'il demeure fondé sur un à-priori qui n'est plus partagé, peut-être à tort, par certains qui, l'an dernier encore, l'acceptaient.
En ce sens, «Le 11 septembre des intellectuels québécois», première partie d'une analyse dont on annonce déjà la suite, pour être vraiment utile, devra quitter la marge et aller au fond des choses, c'est-à-dire expliquer ou rappeler, à ceux qui pensent le contraire, pourquoi le 11 septembre n'a rien changé à ce qui, d'un point de vue progressiste, justifie un antiaméricanisme de bon aloi.
DIEU EST MON COPILOTE
La Bible, le Coran et le 11 septembre
J.-Claude St-Onge
Éditions Écosociété
Montréal, 2002, 192 pages
«LE 11 SEPTEMBRE DES INTELLECTUELS QUƒBƒCOIS»
Jacques Pelletier
Dans Possibles, volume 26, numéro 4, automne 2002
louiscornellier@parroinfo.net
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