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Littérature française - Incandescence de Guyotat

Guylaine Massoutre   3 septembre 2005  Livres
Lorsque Progénitures, de Pierre Guyotat, est sorti chez Gallimard (2000), 800 pages de versets scandés, la lecture, quasi impossible en raison des ellipses affectant la syntaxe et l'orthographe, exigea plus que de la patience: une dévotion à la musique de la langue, aux pulsions de l'auteur et au spectacle du sens nié. Sons heurtés, avalés, amputés, froissés, déjections et divagations sonores sur papier, il fallait supporter des pages d'élan radical.

Cette écriture brute trouve sa plénitude dans la performance scénique. Artaud hante toujours les grands. Toute envahie par le corps, par ses organes explosés, sexués, et par les échafaudages d'une narration impossible, l'écriture met en branle une langue inventée, créolisée, arabisante et franco-occitane, un argot traversé par des lieux, des figures, des bribes d'action, des figures. Un enregistrement de Guyotat lisant les premières pages accompagnait l'ouvrage. L'exploit ne passa pas inaperçu, débordant les milieux savants lorsque France-Culture le diffusa en série.

Guyotat n'était pas un inconnu. Comme jadis Genet, défendu par Sartre, il devint vite un auteur hors norme. À l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine, on l'a impliqué dans la «visitation» de ses carnets. Pourquoi cet honneur? Parce que dès Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967) et Éden, Éden, Éden (1970), interdit jusqu'en 1981, Guyotat se démarquait. Denis Roche, Sollers, Louis-René des Forêts, Klossowski, Foucault l'ont saisi très vite.

Guyotat livrait là l'expérience d'une écriture non pas automatique, mais non censurée, introspective et solitaire, marquée par la révolte et le témoignage sur le monde. On en retient surtout sa participation à la guerre d'Algérie, qui lui valut arrestation, internement en cachot et condamnation pour atteinte au moral de l'armée. Mais il y eut aussi Cuba et le communisme. Aujourd'hui, sa prose se veut fédératrice et voluptueuse.

Le Verbe musclé

Trois nouveaux ouvrages le font mieux connaître. Ashby, écrit dans la vingtaine, est un de ses premiers romans. Publié en 1964, il se passe en Écosse et fait écho à un amour de jeunesse, vécu en 1955. Rédigé au début en Kabylie, où Guyotat se rebelle contre la guerre coloniale, sa fiction shakespearienne porte déjà tous les signes du monde cruel dont il saisit le matériau.

Sur un cheval, sa première fiction, publiée en 1961, peint durement le monde familial. Ce n'est rien à côté de ce qu'il va inventer pour tenter, par-delà la folie de sa gorge cascadant les consonnes, de libérer l'esclave du maître et de rendre le dernier homme, selon ses voeux, «propriétaire de son corps et de son organe», «d'un sexe et de la pensée de ce sexe».

Faut-il le préciser, le viol est omniprésent. «Le sexe ne m'intéresse pas, écrit-il. Je suis un politique, je traque l'esclave absolu.» Bernard Comment, éditeur de ces textes introuvables, jadis refusés au Seuil, rend hommage à cet irréductible pourfendeur de la liberté. Le barbare — un homme «joueur et sombre, exigeant et tendre, chaleureux et timide», comme le dépeint Catherine Brun —, né en 1940 en Haute-Loire, sait dès l'âge de 14 ans qu'il sera écrivain.

Dans la matrice

Le second ouvrage, Carnets de bord, est le premier volume de ses notes, remontant aux années 60. Quoique non rédigées, ces pages documentent la mémoire collective et une oeuvre qui colle aux événements. Tensions, ondulations, griffures, ce journal intime et carnet de voyage forme l'assise de l'oeuvre jusqu'à Éden, Éden, Éden.

Ces Carnets se lisent aussi pour ce qu'ils sont: des notes prises dans l'action par un soldat d'une France en guerre, par un militant à Cuba, enfin, par un témoin détaché des événements de Mai 68. Échos de vie, notes de lecture, architecture en cours, refrains d'une esthétique qui se pense, le «texte sauvage» face au «texte publié» déborde d'audace. Au point qu'en 1967 il déclare: «La fiction dépasse de loin sa vérification historique.» En somme, ces carnets de projets inventent le réel, la vie, la réalité charnelle: «Mes textes sont de vrais chants d'amour.»

En notant «seule l'épopée et un théâtre dont le rythme reste à établir peuvent rendre compte d'un monde "démoralisé". Une exploration de la subversion fait mieux ressentir l'âme universelle», Guyotat ne professe aucune théorie. Mais il réalise un programme.

V. Lallement, éditeur de ces inédits, a eu fort à faire. Rien n'est omis, ratures, alinéas. Les caractères d'imprimerie facilitent la lecture de ce reportage. Tellement vivant! On évoque, en introduction, des prises de vue caméra au poing. Lieux, scènes et visages croqués dans la rue, au bordel, rêves et jeux, fulgurances verbales, cette mine de mots au quotidien éveille une énergie en prise sur le XXe siècle. Elle relance l'idée d'une littérature sublime. «Quand création belle, tremblement. Je me jette dans le verbe comme dans la mort. Création, infinie tendresse pour la mort. Peut-être pour la mort, état nécessaire à toute naissance.»

Pour traverser indemnes — et plus intelligents — les pages préliminaires au Tombeau, comme pour démêler la fiction du souvenir, il est bon de se munir de la biographie de Catherine Brun. Établie grâce à Guyotat, elle permet d'aller très loin dans cette aventure bouleversante. De comprendre ce qu'une telle fureur esthétique doit à l'histoire de famille et aux engagements qui, depuis toujours, sous-tendent sa pensée.

L'intellectuel artiste n'a pas écrit dans le désert. Un climat de débats et de polémiques a soutenu et poussé l'irrépressible nomade à franchir les limites de son corps. La parole personnelle et survoltée qui en découle, un étonnant sabir au coeur des tornades à Tel Quel, le propulse, avec des soubresauts, en avant de la grand-scène éditoriale. La charge symbolique de Guyotat est considérable.

AsHby,

suivi de Sur un cheval

Pierre Guyotat

Le Seuil

Paris, 2005, 208 pages

Carnets de bord

Vol. I, 1962-1969

Pierre Guyotat

Lignes & Manifeste, 2005,

637 pages

Pierre Guyotat,

essai biographique

Catherine Brun

Léo Scheer

Paris, 2005, 509 pages
 
 
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