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Roman français - Juste ciel

Christian Desmeules   23 juillet 2005  Livres
Le premier roman de Stéphane Audeguy, poétique et érudit, s'ouvre comme une éclaircie dans un ciel sombre. «Vers les cinq heures du soir, tous les enfants sont tristes: ils commencent à comprendre ce qu'est le temps. Le jour décline un peu. Il va falloir rentrer pourtant, être sage, et mentir.» La suite de La Théorie des nuages est fidèle à cette amorce, elle nous entraîne de surprises en étonnements.

Tiepolo, Constable et Turner les ont peints, des scientifiques ont essayé de les comprendre, avec parfois le rêve bien bourgeois de les domestiquer et de verdir les déserts. De toute éternité, de simples mortels les ont regardés défiler dans le ciel. Les nuages fascinent, enveloppent, terrorisent: ils peuvent avoir la forme d'un moulin à vent, d'une girafe ou d'un champignon radioactif. Comme une page blanche en mouvement.

Couturier japonais célèbre qui vit depuis longtemps à Paris, grand amateur de prostituées françaises et de contemplation du ciel, Akira Kumo est l'un des rares survivants de la tragédie d'Hiroshima. Au dernier étage de l'hôtel particulier de la rue Lamarck où il habite, il possède la plus belle collection privée d'ouvrages météorologiques. Au crépuscule de sa vie, Akira Kumo engage une jeune bibliothécaire pour mettre de l'ordre dans sa riche collection.

Durant de longues heures, le vieil homme raconte ainsi à Virginie Latour des histoires de «chasseurs de nuages» — scientifiques rêveurs ou peintres visionnaires. Et puis, peu à peu, elle comprend. «Elle comprend qu'au début du dix-neuvième siècle quelques hommes anonymes et muets, disséminés dans toute l'Europe, ont levé les yeux au ciel.»

Mais sur le Japon, rien à dire. Ou si peu. Pas plus que pour la zone grise de douze années qui troue sa biographie. «Pour ne pas répondre à de telles questions il s'est construit, avec le temps, une pantomime aussi simple qu'efficace: le regard franchement planté dans celui de son interlocuteur, il feint d'entrouvrir la bouche pour répondre, brusquement la referme sans avoir prononcé un mot.» Pas un mot non plus (du moins de sa part) sur Hiroshima, «instant unique dans un siècle de fer et de feu, dans le silence d'un ciel sans nuages».

Fou inventif

Mais il saura intéresser la jeune femme à ses histoires — histoires de scientifiques et de peintres, personnages inventés ou parfaitement réels —, avant de lui confier la mission délicate de mettre la main sur un document qui viendrait couronner sa collection: le Protocole Abercrombie.

Fou inventif, maniaque d'ordre, «délirant organisé», toujours vierge à l'âge de quarante-trois ans (il croyait la chasteté nécessaire à l'épanouissement de son génie), Richard Abercrombie reçoit une véritable révélation un jour de 1891 dans la jungle de Bornéo. Du coup, le roman devient l'histoire un peu folle de cet aristocrate anglais qui, au lieu de répertorier et de classer les nuages à travers le monde afin de prouver l'une de ses théories, s'est mis à faire du plaisir de la chair un art de vivre et à photographier le sexe de toutes les femmes qui s'offraient à lui — «simplement, frontalement, tranquillement». Laissant à sa mort un manuscrit mythique et convoité qui tient autant du journal personnel que de l'inventaire pornographique.

La guerre, la folie légère ou désespérante des hommes, le taoïsme, l'art, le sexe et la science forment la trame de ce roman au style précis, imagé et coulant. Un bonheur d'intelligence et d'art, d'invention et de savoir maîtrisé, au bout duquel il ne nous reste plus qu'à refermer le livre, à sortir si l'on n'est pas déjà dehors et à lever les yeux vers le ciel.

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