L'aire des idées - Le 11 septembre et la fin de la béatitude niaise de l'après-guerre froide
Une entrevue avec Alexandre Adler
Photo Joseph Rodriguez
Alexandre Adler est une vraie machine à interpréter les relations internationales. À l'image de Courrier international, qu'il dirige, il connaît tout de tout et tout sur tout. Érudition qui le pousse parfois à des rapprochements douteux (comme le duplessisme et l'islamisme, dans l'entretien qui suit). Reste que son livre J'ai vu finir le monde ancien est une tentative brillante de mettre en relief quelques lignes-forces déterminantes du monde à venir. C'est-à-dire, d'abord, le pôle russo-américain, renversement radical par rapport à la période précédente. Et la puissance de l'islamisme. Prégnance qui, à terme, ne fait peut-être que préparer une démocratisation plus générale du monde arabo-musulman. Autrement dit, le 11 septembre ou la fin de la béatitude niaise des années 90, le retour du politique. Un point de vue somme toute assez optimiste.
Le Devoir. N'exagère-t-on pas la césure du 11 septembre 2001? Le vrai monde nouveau n'avait-il pas commencé avec la chute du mur de Berlin et la fin de l'empire soviétique?
Alexandre Adler. Je ne dirais pas cela, parce que les dix années qui ont suivi, jusqu'en 1999 environ, c'est l'époque Clinton, les «roaring nineties». Décennie importante, certes, mais au fond un peu passive, baignant dans un calme idéologique relatif. Bien des aspects du XXe siècle finissant étaient encore déterminants. Certains prédisaient par exemple constamment le «retour du communisme» et ont été évidemment démentis par les faits. Le 11 septembre: bien sûr, on peut relativiser la date. Je veux bien que l'intifada des mosquées, d'une part, entre Israéliens et Palestiniens, et le rapprochement spectaculaire, mais encore un peu masqué, des États-Unis et de la Russie de Poutine, dès l'élection de Bush, au printemps 2001, mais aussi la prise de pouvoir du prince Abdallah en Arabie Saoudite, qui date elle aussi de 2000-01, soient les véritables événements qui ont redistribué les cartes. Un «événement» historique est toujours déterminant. Reste qu'on peut quand même parler du 11 septembre 2001, à cause de la révélation de la vulnérabilité des États-Unis, de la puissance du courant intégriste, de la tempête qui a, à ce moment-là, balayé l'ensemble de la planète, comme le grand tournant et le début de notre siècle.
Le Devoir. Le mot «vulnérabilité», malgré les attentats d'il y a un an, n'est pas celui qu'on entend le plus souvent à propos des États-Unis, plus que jamais seuls à être une puissance mondiale. En France, on parle d'hyperpuissance.
A. A. Hyperpuissance, c'est là une invention astucieuse, mais malheureuse, de mon ami Hubert Védrine [ancien ministre français des Affaires étrangères]. Il a voulu ainsi décrire une situation ponctuelle, qui à bien des égards peut se discuter. Sur le simple plan de la seule richesse, par exemple, les États-Unis sont bien moins puissants par rapport au reste du monde aujourd'hui qu'ils ne l'étaient dans la première moitié des années 50, où l'Europe et le Japon étaient à peine reconstruits, où la Chine n'existait pas. Certes, les États-Unis se sont spécialisés, dans les dernières années, dans la puissance militaire. Mais comme on l'a vu à de nombreuses reprises récemment, sa portée et ses moyens d'utilisation sont restreints. Certains parlent des «gendarmes du monde», mais il y a mieux comme taux de réussite! Saddam Hussein, Kadhafi, Kim Jong-il, etc., ils se portent tous bien!
Le Devoir. Même le mot «empire», régulièrement utilisé, vous semble impropre.
A. A. Je sais bien que le terme «Empire américain» a eu depuis fort longtemps une grande fortune. C'est même le titre d'un des meilleurs films québécois des vingt dernières années! Mais non seulement l'Amérique n'est pas un empire, c'est le modèle des républiques fondé sur la séparation des pouvoirs. Jamais une telle puissance n'a été aussi contrôlée et aussi limitée par la démocratie que les États-Unis. On frémit à l'idée qu'une Allemagne comme celle de Guillaume II ou la France aient disposé à un moment de leur histoire du potentiel comparable à celui dont jouissent actuellement les États-Unis.
Le Devoir. Parlons de l'islamisme. Vous vous inscrivez en faux contre les thèses des spécialistes tels Gilles Kepel et Olivier Roy, qui prétendent que l'islam politique est en régression.
A. A. Ils nous promettent depuis 20 ans la fin de l'islamisme, mais ils se trompent. J'ai l'impression qu'à partir d'observations fondées sur des zones limitées — l'Algérie pour Kepel et l'Iran et l'Afghanistan pour Roy —, ils ont tiré des conclusions qui évidemment ne pouvaient que ravir les autorités politiques. Lorsque votre médecin vous dit: mais non, il n'y a aucune raison d'opérer, ça passera, vous êtes très content! Malheureusement, ici, les bonnes nouvelles ne sont pas fondées. Nous avons certes un recul spectaculaire de l'idéologie islamiste en Iran. Mais on assiste à une montée inexorable de l'islamisme sociétale en Égypte. Désarroi aidant, l'islamisme progresse en bien des lieux. Pensons au Maroc, à la Turquie, au Pakistan et, sous la mince croûte que représentent les dictatures baasistes, l'Irak et la Syrie. En revanche, là où je rejoins Kepel et compagnie, c'est dans le long terme. L'islamisme peut être vaincu par une dynamique propre à ces sociétés musulmanes, qui sont loin d'être unanimes. Mais ça prendra du temps.
Le Devoir. L'islamisme est-il une phase par laquelle les populations doivent passer pour accéder aux «lumières» de la démocratie?
A. A. Absolument. C'est une terrible chose que de le dire, mais nous avons connu quelque chose de similaire en Occident. La phase de transition est difficile toutefois. Pour faire un parallèle, disons que, dans le cadre des institutions démocratiques canadiennes, Maurice Duplessis a été digéré et que la Révolution tranquille a mis fin à ces formes d'autoritarisme clérical que nous avons connues aussi en France avec le régime de Vichy.
Le Devoir. Mais...
A. A. C'est un parallèle! Enfin, disons qu'en Allemagne, dans la république de Weimar, dans des conditions dramatiques, ces vagues populistes ont conflué dans un parti nazi dirigé par un fou dangereux et résolu: Hitler. De graves accidents ne sont pas improbables dans les sociétés démocratiques d'Occident. Pourquoi ne le seraient-ils pas dans le monde musulman? Mais avec l'aide du monde extérieur, ceux qui refusent cette situation peuvent l'emporter. Et parmi eux, je compte aujourd'hui le prince Abdallah, d'Arabie Saoudite. C'est le meilleur barrage à Oussama ben Laden.
Le Devoir. Hitler et ben Laden: vous n'hésitez pas à faire le rapprochement dans votre livre.
A. A. En effet. Et c'est fondé. Ils ont trois traits communs frappants. Le premier: une espèce d'intuition «luciférienne» des faiblesses de l'adversaire. Hitler avait compris que Hindenburg ne s'opposerait pas à sa prise du pouvoir, que l'Angleterre de Chamberlain le laisserait prendre la Tchécoslovaquie, etc. Ben Laden a le même génie. Il a vu la faiblesse d'une Amérique mercantile qui ne défend pas ses frontières, qui vit dans le compromis et qui va donc le laisser s'installer tranquillement en Afghanistan. Bref, il y a ce même mépris absolu qui conduit à des succès politiques. Or, chez ben Laden comme chez Hitler, tout cela est mis au service de fins dernières qui sont complètement folles. Ce que Hitler racontait sur le monde après la victoire des armées allemandes relève de la folie furieuse. De même, ben Laden et son programme de rétablissement islamique total est rigoureusement dément. Enfin, chez l'un comme chez l'autre, on perçoit des pulsions suicidaires qu'ils veulent faire partager à toute une collectivité. Hitler a presque provoqué un suicide de masse de la population allemande. C'est ce que voudrait bien sûr ben Laden avec les attentats suicide un peu partout, notamment en Palestine. Quant au sort qu'il réserve aux juifs, il est exactement celui que préconisait Hitler.
Le Devoir. Selon vous, le système russo-américain est l'une des clés de voûte possibles du XXIe siècle, mais on a découvert récemment ses accointances avec l'Irak.
A. A. Là, nous sommes devant un mystère politique qui va bientôt être révélé. Poutine a voulu envoyer un message aux États-Unis. Les Russes n'auraient pas concentré en une seule semaine ce contrat mirobolant avec l'Irak — qui n'aura d'ailleurs aucune suite effective sur le plan économique —, la promesse de sept réacteurs nucléaires à Bouchir en faveur de l'Iran et une réception généreuse de Kim Jong-il, le dictateur nord-coréen. Presque tous les représentants de l'axe du mal rencontrés en une semaine! Quand on sait que les Russes adorent le symbolisme, on comprend qu'il s'agit clairement d'une paire de claques administrée par Poutine à Bush. Pourquoi? Probablement parce que les Américains n'ont pas respecté des promesses faites aux Russes. J'ai l'impression qu'on n'a pas pris Poutine au sérieux. Qu'on n'a pas vu le grand pas en avant qu'il a fait le 12 septembre en décrétant, le premier, cinq minutes de silence en solidarité avec Manhattan et en donnant son appui total à la campagne antiterroriste en Afghanistan. Et je suis entièrement d'accord avec les Russes, qui n'ont pas été payés de retour.
J'AI VU FINIR LE MONDE ANCIEN
Alexandre Adler
Grasset
Paris, 2002, 335 pages
Le Devoir. N'exagère-t-on pas la césure du 11 septembre 2001? Le vrai monde nouveau n'avait-il pas commencé avec la chute du mur de Berlin et la fin de l'empire soviétique?
Alexandre Adler. Je ne dirais pas cela, parce que les dix années qui ont suivi, jusqu'en 1999 environ, c'est l'époque Clinton, les «roaring nineties». Décennie importante, certes, mais au fond un peu passive, baignant dans un calme idéologique relatif. Bien des aspects du XXe siècle finissant étaient encore déterminants. Certains prédisaient par exemple constamment le «retour du communisme» et ont été évidemment démentis par les faits. Le 11 septembre: bien sûr, on peut relativiser la date. Je veux bien que l'intifada des mosquées, d'une part, entre Israéliens et Palestiniens, et le rapprochement spectaculaire, mais encore un peu masqué, des États-Unis et de la Russie de Poutine, dès l'élection de Bush, au printemps 2001, mais aussi la prise de pouvoir du prince Abdallah en Arabie Saoudite, qui date elle aussi de 2000-01, soient les véritables événements qui ont redistribué les cartes. Un «événement» historique est toujours déterminant. Reste qu'on peut quand même parler du 11 septembre 2001, à cause de la révélation de la vulnérabilité des États-Unis, de la puissance du courant intégriste, de la tempête qui a, à ce moment-là, balayé l'ensemble de la planète, comme le grand tournant et le début de notre siècle.
Le Devoir. Le mot «vulnérabilité», malgré les attentats d'il y a un an, n'est pas celui qu'on entend le plus souvent à propos des États-Unis, plus que jamais seuls à être une puissance mondiale. En France, on parle d'hyperpuissance.
A. A. Hyperpuissance, c'est là une invention astucieuse, mais malheureuse, de mon ami Hubert Védrine [ancien ministre français des Affaires étrangères]. Il a voulu ainsi décrire une situation ponctuelle, qui à bien des égards peut se discuter. Sur le simple plan de la seule richesse, par exemple, les États-Unis sont bien moins puissants par rapport au reste du monde aujourd'hui qu'ils ne l'étaient dans la première moitié des années 50, où l'Europe et le Japon étaient à peine reconstruits, où la Chine n'existait pas. Certes, les États-Unis se sont spécialisés, dans les dernières années, dans la puissance militaire. Mais comme on l'a vu à de nombreuses reprises récemment, sa portée et ses moyens d'utilisation sont restreints. Certains parlent des «gendarmes du monde», mais il y a mieux comme taux de réussite! Saddam Hussein, Kadhafi, Kim Jong-il, etc., ils se portent tous bien!
Le Devoir. Même le mot «empire», régulièrement utilisé, vous semble impropre.
A. A. Je sais bien que le terme «Empire américain» a eu depuis fort longtemps une grande fortune. C'est même le titre d'un des meilleurs films québécois des vingt dernières années! Mais non seulement l'Amérique n'est pas un empire, c'est le modèle des républiques fondé sur la séparation des pouvoirs. Jamais une telle puissance n'a été aussi contrôlée et aussi limitée par la démocratie que les États-Unis. On frémit à l'idée qu'une Allemagne comme celle de Guillaume II ou la France aient disposé à un moment de leur histoire du potentiel comparable à celui dont jouissent actuellement les États-Unis.
Le Devoir. Parlons de l'islamisme. Vous vous inscrivez en faux contre les thèses des spécialistes tels Gilles Kepel et Olivier Roy, qui prétendent que l'islam politique est en régression.
A. A. Ils nous promettent depuis 20 ans la fin de l'islamisme, mais ils se trompent. J'ai l'impression qu'à partir d'observations fondées sur des zones limitées — l'Algérie pour Kepel et l'Iran et l'Afghanistan pour Roy —, ils ont tiré des conclusions qui évidemment ne pouvaient que ravir les autorités politiques. Lorsque votre médecin vous dit: mais non, il n'y a aucune raison d'opérer, ça passera, vous êtes très content! Malheureusement, ici, les bonnes nouvelles ne sont pas fondées. Nous avons certes un recul spectaculaire de l'idéologie islamiste en Iran. Mais on assiste à une montée inexorable de l'islamisme sociétale en Égypte. Désarroi aidant, l'islamisme progresse en bien des lieux. Pensons au Maroc, à la Turquie, au Pakistan et, sous la mince croûte que représentent les dictatures baasistes, l'Irak et la Syrie. En revanche, là où je rejoins Kepel et compagnie, c'est dans le long terme. L'islamisme peut être vaincu par une dynamique propre à ces sociétés musulmanes, qui sont loin d'être unanimes. Mais ça prendra du temps.
Le Devoir. L'islamisme est-il une phase par laquelle les populations doivent passer pour accéder aux «lumières» de la démocratie?
A. A. Absolument. C'est une terrible chose que de le dire, mais nous avons connu quelque chose de similaire en Occident. La phase de transition est difficile toutefois. Pour faire un parallèle, disons que, dans le cadre des institutions démocratiques canadiennes, Maurice Duplessis a été digéré et que la Révolution tranquille a mis fin à ces formes d'autoritarisme clérical que nous avons connues aussi en France avec le régime de Vichy.
Le Devoir. Mais...
A. A. C'est un parallèle! Enfin, disons qu'en Allemagne, dans la république de Weimar, dans des conditions dramatiques, ces vagues populistes ont conflué dans un parti nazi dirigé par un fou dangereux et résolu: Hitler. De graves accidents ne sont pas improbables dans les sociétés démocratiques d'Occident. Pourquoi ne le seraient-ils pas dans le monde musulman? Mais avec l'aide du monde extérieur, ceux qui refusent cette situation peuvent l'emporter. Et parmi eux, je compte aujourd'hui le prince Abdallah, d'Arabie Saoudite. C'est le meilleur barrage à Oussama ben Laden.
Le Devoir. Hitler et ben Laden: vous n'hésitez pas à faire le rapprochement dans votre livre.
A. A. En effet. Et c'est fondé. Ils ont trois traits communs frappants. Le premier: une espèce d'intuition «luciférienne» des faiblesses de l'adversaire. Hitler avait compris que Hindenburg ne s'opposerait pas à sa prise du pouvoir, que l'Angleterre de Chamberlain le laisserait prendre la Tchécoslovaquie, etc. Ben Laden a le même génie. Il a vu la faiblesse d'une Amérique mercantile qui ne défend pas ses frontières, qui vit dans le compromis et qui va donc le laisser s'installer tranquillement en Afghanistan. Bref, il y a ce même mépris absolu qui conduit à des succès politiques. Or, chez ben Laden comme chez Hitler, tout cela est mis au service de fins dernières qui sont complètement folles. Ce que Hitler racontait sur le monde après la victoire des armées allemandes relève de la folie furieuse. De même, ben Laden et son programme de rétablissement islamique total est rigoureusement dément. Enfin, chez l'un comme chez l'autre, on perçoit des pulsions suicidaires qu'ils veulent faire partager à toute une collectivité. Hitler a presque provoqué un suicide de masse de la population allemande. C'est ce que voudrait bien sûr ben Laden avec les attentats suicide un peu partout, notamment en Palestine. Quant au sort qu'il réserve aux juifs, il est exactement celui que préconisait Hitler.
Le Devoir. Selon vous, le système russo-américain est l'une des clés de voûte possibles du XXIe siècle, mais on a découvert récemment ses accointances avec l'Irak.
A. A. Là, nous sommes devant un mystère politique qui va bientôt être révélé. Poutine a voulu envoyer un message aux États-Unis. Les Russes n'auraient pas concentré en une seule semaine ce contrat mirobolant avec l'Irak — qui n'aura d'ailleurs aucune suite effective sur le plan économique —, la promesse de sept réacteurs nucléaires à Bouchir en faveur de l'Iran et une réception généreuse de Kim Jong-il, le dictateur nord-coréen. Presque tous les représentants de l'axe du mal rencontrés en une semaine! Quand on sait que les Russes adorent le symbolisme, on comprend qu'il s'agit clairement d'une paire de claques administrée par Poutine à Bush. Pourquoi? Probablement parce que les Américains n'ont pas respecté des promesses faites aux Russes. J'ai l'impression qu'on n'a pas pris Poutine au sérieux. Qu'on n'a pas vu le grand pas en avant qu'il a fait le 12 septembre en décrétant, le premier, cinq minutes de silence en solidarité avec Manhattan et en donnant son appui total à la campagne antiterroriste en Afghanistan. Et je suis entièrement d'accord avec les Russes, qui n'ont pas été payés de retour.
J'AI VU FINIR LE MONDE ANCIEN
Alexandre Adler
Grasset
Paris, 2002, 335 pages
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

