Littérature étrangère - Des cerfs-volants au pays des talibans
Chaque hiver à Kaboul, les enfants organisaient autrefois des concours de cerfs-volants. Des jours durant, ils découpaient, sciaient, assemblaient ce qui deviendrait le plus beau et le plus résistant des cerfs-volants. Les rues se remplissaient d'Afghans qui, les yeux rivés vers le ciel, admiraient ces drôles d'oiseaux et attendaient le vainqueur. Au printemps 1999, Khaled Hosseini, Afghan immigré à San Francisco depuis plus de vingt ans, apprend à la télévision que les talibans viennent d'interdire la danse, les chansons, le cinéma, mais surtout les cerfs-volants. «Ça m'a tellement touché que j'ai écrit une nouvelle en huit heures; le roman, c'est cette nouvelle qui a grandi», raconte celui qui a déjà vendu des milliers d'exemplaires de ce livre bouleversant.
Comme Amir son héros, Khaled Hosseini est né à Kaboul, y a vécu dans une famille privilégiée, avant de suivre son père diplomate en France, puis en exil aux États-Unis. À Kaboul, la vie est heureuse pour le jeune Amir. Son ami et complice Hassan l'accompagne au cinéma voir les derniers films américains, Amir lui lit les premières nouvelles qu'il écrit et ils préparent ensemble les concours de cerfs-volants.
Amir est pachtoune et bien né. Hassan est Hazara, son père et lui sont les domestiques de la famille d'Amir. Pourtant, ils sont inséparables et se baptisent eux-mêmes, comme le font parfois les enfants: «les sultans de Kaboul». Leur amitié résiste à toutes ces différences. L'un apprenait à écrire et savait qu'il pouvait rêver; l'autre, analphabète, serait serviteur comme son père. «Nous en étions arrivés à nous persuader qu'un jouet fait de papier de soie, de colle et de bambou pouvait combler le fossé entre nous.»
Mais le soir où les deux amis gagnent le très prisé concours de cerfs-volants, leur vie bascule. Hassan se fait violer par un autre adolescent, admirateur d'Hitler et défenseur de la supériorité du peuple pachtoune. Terrorisé et lâche, Amir ne fait rien et assiste au martyre de son ami. Au même moment, l'Afghanistan bascule dans l'instabilité politique. La monarchie est renversée, le chaos s'installe et bientôt les Soviétiques envahissent le pays. Chassés par la folie meurtrière, Amir et son père partent vers les États-Unis, laissant derrière eux leur vie.
Prétexte au retour au pays
Des années plus tard, celle-ci se rappelle à Amir alors qu'il est devenu écrivain, marié, mais toujours hanté par la culpabilité et la honte. Il reçoit cet appel de Kaboul: «Viens. Il existe un moyen de te racheter.» Lorsqu'il retrouve l'Afghanistan des talibans, Amir se sent étranger. Ce pays n'est plus le sien. «Revenir à Kaboul me procurait la même sensation que lorsqu'on rencontre par hasard un vieil ami perdu de vue et qu'on le découvre sans abri, démuni et durement éprouvé par la vie», écrit Hosseini. Lors de son propre retour au pays en mars 2003, l'auteur a éprouvé ce même sentiment et une émotion très vive face aux atrocités de la guerre. «J'ai ressenti la culpabilité des gens de la diaspora, parce que je suis très chanceux d'avoir vécu en Afghanistan avant la guerre et d'être parti.»
Ce livre a finalement été pour Khaled Hosseini le prétexte au voyage vers ce pays délaissé, par lui et sa famille et aussi par le monde qui ne s'y intéresse finalement que depuis les attentats du 11 septembre 2001. «Je reçois beaucoup de lettres de gens qui, après avoir lu ce livre, ont beaucoup plus de compassion et comprennent mieux ce pays», remarque l'auteur, qui se sent après ce voyage plus à même de répondre aux questions des lecteurs ou des journalistes.
Même si la saveur du roman est largement autobiographique, Khaled Hosseini n'est pas Amir. Et pourtant, impossible de ne pas rapprocher la passion de l'écriture d'Amir de celle de l'auteur. Il confie lui-même: «Dès l'âge de huit, neuf ans, j'étais toujours en train d'écrire. Par exemple, la petite nouvelle qu'Amir écrit pour Hassan, je l'avais écrite pour moi, je la lisais à mon père et à ma mère qui m'encourageaient à écrire.»
Les pages de l'arrivée en Amérique, avec le père grand marchand prospère qui devient pompiste, la grande villa de Kaboul qui laisse la place à l'appartement plus que modeste en Californie, sont d'une justesse que seule l'histoire personnelle de l'auteur peut expliquer. «Les chapitres aux États-Unis sont ceux qui ressemblent le plus à ma propre vie. Si les cerfs-volants sont l'image centrale des premiers chapitres, le marché aux puces devient celle des suivants, parce que mon père avait vraiment un camion avec lequel on allait faire ces marchés», confie-t-il.
L'émouvant dénouement, lors du retour à Kaboul, puise aussi sa force dans le tableau précis que Khaled Hosseini fait du pays dévasté. Ce qu'il a vu là-bas correspond aux récits de ceux qui y sont retournés et qu'il a revus aux États-Unis. «Pendant des années j'ai rencontré des Afghans qui parlaient de politique, de ce qu'ils avaient vécu, je notais ces anecdotes et elles m'ont servi pour décrire le pays dans les derniers chapitres.»
On ne peut résister, malgré une écriture un peu convenue, à cette descente dans les abîmes des sentiments humains. Il y a là le terreau pour un scénario poignant. Le cinéaste Sam Mendes (American Beauty) travaille d'ailleurs sur l'adaptation au grand écran de cette histoire d'enfance. «Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l'enfance, elle, y est quasi inexistante», écrit Khaled Hosseini, qui leur dédie son livre parce qu'ils portent l'avenir de ce pays. Et que demain, ils auront peut-être de nouveau envie de faire voler des cerfs-volants.
Collaborateur du Devoir
Les cerfs-volants de Kaboul
Khaled Hosseini
Éditions Belfond
Paris, 2005, 396 pages
Comme Amir son héros, Khaled Hosseini est né à Kaboul, y a vécu dans une famille privilégiée, avant de suivre son père diplomate en France, puis en exil aux États-Unis. À Kaboul, la vie est heureuse pour le jeune Amir. Son ami et complice Hassan l'accompagne au cinéma voir les derniers films américains, Amir lui lit les premières nouvelles qu'il écrit et ils préparent ensemble les concours de cerfs-volants.
Amir est pachtoune et bien né. Hassan est Hazara, son père et lui sont les domestiques de la famille d'Amir. Pourtant, ils sont inséparables et se baptisent eux-mêmes, comme le font parfois les enfants: «les sultans de Kaboul». Leur amitié résiste à toutes ces différences. L'un apprenait à écrire et savait qu'il pouvait rêver; l'autre, analphabète, serait serviteur comme son père. «Nous en étions arrivés à nous persuader qu'un jouet fait de papier de soie, de colle et de bambou pouvait combler le fossé entre nous.»
Mais le soir où les deux amis gagnent le très prisé concours de cerfs-volants, leur vie bascule. Hassan se fait violer par un autre adolescent, admirateur d'Hitler et défenseur de la supériorité du peuple pachtoune. Terrorisé et lâche, Amir ne fait rien et assiste au martyre de son ami. Au même moment, l'Afghanistan bascule dans l'instabilité politique. La monarchie est renversée, le chaos s'installe et bientôt les Soviétiques envahissent le pays. Chassés par la folie meurtrière, Amir et son père partent vers les États-Unis, laissant derrière eux leur vie.
Prétexte au retour au pays
Des années plus tard, celle-ci se rappelle à Amir alors qu'il est devenu écrivain, marié, mais toujours hanté par la culpabilité et la honte. Il reçoit cet appel de Kaboul: «Viens. Il existe un moyen de te racheter.» Lorsqu'il retrouve l'Afghanistan des talibans, Amir se sent étranger. Ce pays n'est plus le sien. «Revenir à Kaboul me procurait la même sensation que lorsqu'on rencontre par hasard un vieil ami perdu de vue et qu'on le découvre sans abri, démuni et durement éprouvé par la vie», écrit Hosseini. Lors de son propre retour au pays en mars 2003, l'auteur a éprouvé ce même sentiment et une émotion très vive face aux atrocités de la guerre. «J'ai ressenti la culpabilité des gens de la diaspora, parce que je suis très chanceux d'avoir vécu en Afghanistan avant la guerre et d'être parti.»
Ce livre a finalement été pour Khaled Hosseini le prétexte au voyage vers ce pays délaissé, par lui et sa famille et aussi par le monde qui ne s'y intéresse finalement que depuis les attentats du 11 septembre 2001. «Je reçois beaucoup de lettres de gens qui, après avoir lu ce livre, ont beaucoup plus de compassion et comprennent mieux ce pays», remarque l'auteur, qui se sent après ce voyage plus à même de répondre aux questions des lecteurs ou des journalistes.
Même si la saveur du roman est largement autobiographique, Khaled Hosseini n'est pas Amir. Et pourtant, impossible de ne pas rapprocher la passion de l'écriture d'Amir de celle de l'auteur. Il confie lui-même: «Dès l'âge de huit, neuf ans, j'étais toujours en train d'écrire. Par exemple, la petite nouvelle qu'Amir écrit pour Hassan, je l'avais écrite pour moi, je la lisais à mon père et à ma mère qui m'encourageaient à écrire.»
Les pages de l'arrivée en Amérique, avec le père grand marchand prospère qui devient pompiste, la grande villa de Kaboul qui laisse la place à l'appartement plus que modeste en Californie, sont d'une justesse que seule l'histoire personnelle de l'auteur peut expliquer. «Les chapitres aux États-Unis sont ceux qui ressemblent le plus à ma propre vie. Si les cerfs-volants sont l'image centrale des premiers chapitres, le marché aux puces devient celle des suivants, parce que mon père avait vraiment un camion avec lequel on allait faire ces marchés», confie-t-il.
L'émouvant dénouement, lors du retour à Kaboul, puise aussi sa force dans le tableau précis que Khaled Hosseini fait du pays dévasté. Ce qu'il a vu là-bas correspond aux récits de ceux qui y sont retournés et qu'il a revus aux États-Unis. «Pendant des années j'ai rencontré des Afghans qui parlaient de politique, de ce qu'ils avaient vécu, je notais ces anecdotes et elles m'ont servi pour décrire le pays dans les derniers chapitres.»
On ne peut résister, malgré une écriture un peu convenue, à cette descente dans les abîmes des sentiments humains. Il y a là le terreau pour un scénario poignant. Le cinéaste Sam Mendes (American Beauty) travaille d'ailleurs sur l'adaptation au grand écran de cette histoire d'enfance. «Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l'enfance, elle, y est quasi inexistante», écrit Khaled Hosseini, qui leur dédie son livre parce qu'ils portent l'avenir de ce pays. Et que demain, ils auront peut-être de nouveau envie de faire voler des cerfs-volants.
Collaborateur du Devoir
Les cerfs-volants de Kaboul
Khaled Hosseini
Éditions Belfond
Paris, 2005, 396 pages
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