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    Essais québécois: Pour que la simplicité soit vraiment volontaire

    Louis Cornellier
    2 juillet 2005 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Les porte-parole les plus consciencieux de la simplicité volontaire — et Dominique Boisvert en fait partie — sont des gens plutôt sympathiques. Ils privilégient l'être au lieu de l'avoir, ils respectent l'environnement, ils ont l'esprit communautaire, ils souhaitent sincèrement contribuer au bonheur de chacun et, dans l'esprit de notre époque un peu molle, ils proposent au lieu de sermonner. Tous ceux qui, un jour ou l'autre, ont eu du mal à joindre les deux bouts, ont été stressés par le rythme de leur vie et ont réfléchi au sens de la vie, ne peuvent que se reconnaître un peu dans ces sages des temps postmodernes qui leur proposent de ralentir pour mieux se réapproprier leur propre vie.

    Dans L'Abc de la simplicité volontaire, Dominique Boisvert leur rappelle délicatement que l'argent ne fait pas le bonheur, qu'on peut, avec un peu de bonne volonté, résister à l'envahissement publicitaire et à la surconsommation pour renouer avec des valeurs plus enrichissantes sur le plan humain. Difficile, là-dessus, de le contredire: le désencombrement de l'existence, pour la plupart d'entre nous, est une opération salutaire qu'il faudrait avoir le courage de mener plus souvent.

    Mais peut-on parler, pour autant, au sujet de la simplicité volontaire, d'un «véritable courant philosophique», comme le suggère le préfacier Serge Mongeau? Est-on là en face, comme l'avance Boisvert à son tour, d'un mouvement social qui mériterait qu'on lui consacre nos énergies de militants en quête de justice sociale? Il me semble que ce serait là beaucoup s'illusionner et confondre une modeste sagesse pratique avec un combat politique plus essentiel.

    Bien conscient de ces enjeux, Boisvert n'hésite pas à poser la question de front: «Faut-il changer d'abord le coeur des individus ou les structures collectives?» Il répond: «Et si c'était les deux à la fois, indissociablement?» Son argumentation n'est pas inintéressante: «Des individus qui cherchent, dans leur agir propre, à améliorer le sort du monde vont nécessairement appuyer aussi les changements collectifs ou structurels nécessaires.» En effet, pourrait-on conclure, mais le problème n'est pas aussi simple.

    En insistant sur le caractère d'abord individuel de la démarche de simplicité volontaire (chacun à son rythme, à sa façon, à sa mesure), les tenants de ce courant donnent dans un relativisme dont le potentiel mobilisateur risque de s'épuiser rapidement. Si, par exemple, par souci environnemental, les membres de ma famille et moi choisissons de nous limiter à l'usage d'une seule petite automobile, il n'est pas dit que notre voisin, qui en a quatre grosses, choisira de suivre notre exemple. Pour lui, la simplicité volontaire signifiera peut-être de se limiter à deux grosses voitures et deux petites. Ainsi, la seule chose que nous partagerons sera notre bonne conscience respective, mais, à moyen terme, un problème d'équité risque de surgir et d'entraîner notre démobilisation (à quoi bon? nous dirons-nous) ou notre ressentiment (il ne comprend rien, celui-là). Nous serons peut-être, malgré tout, plus heureux que lui, mais le sort du monde, lui, ne s'en portera guère mieux. Faute d'horizons communs clairement établis et de contraintes démocratiquement définies visant à les réaliser, le militantisme s'enferme dans une démarche personnelle peut-être réconfortante mais tristement inoffensive quant à l'objectif de justice sociale.

    Dans le même sens, quand Dominique Boisvert écrit: «Si vous avez besoin de 50 000 $ par an, votre dépendance à l'égard du travail sera forcément plus grande que si vous n'avez besoin que de 25 000 $», il énonce une vérité de La Palice qui laisse en plan l'essentiel, c'est-à-dire la notion de la juste rétribution. Si je travaille au salaire minimum (environ 15 000 $ par année), que dois-je faire? Ajuster ma vie en fonction de ce salaire de misère ou lutter pour améliorer mon sort et celui de mes semblables? Boisvert répondra que la première option ne concerne pas son discours puisqu'il s'agirait, dans ce cas, d'une simplicité involontaire. Mais, justement, cela ne confirme-t-il pas que la voie qu'il propose demeure l'apanage de ceux qui ont déjà plus que le nécessaire et qu'il est franchement abusif de prétendre que «rien ne vous empêche de reprendre le contrôle de votre propre vie si vous le voulez vraiment»? La simplicité volontaire, suggère-t-il, peut être un instrument de justice. Ne faudrait-il pas plutôt renverser cette logique et dire que la justice est la condition préalable à la pratique de la simplicité volontaire?

    Comprenons-nous bien. Il ne s'agit pas de discréditer la simplicité volontaire, dont les fondements, comme sagesse pratique, présentent une évidente valeur. Il s'agit toutefois de reconnaître qu'il y aurait un moralisme indécent à faire miroiter aux pauvres qu'ils y sont invités sur un pied d'égalité avec les autres puisque quand on veut, on peut... à notre mesure.

    La quête de la justice sociale — et cela s'applique aussi aux enjeux écologiques —, qu'on le veuille ou non, passe par le politique, qui n'est pas soluble dans le lifestyle, aussi noble et bien intentionné soit-il. Si la conscience des valeurs vraiment humanistes et écologiques est un moteur nécessaire d'un sain militantisme, leur mise en pratique exige des structures collectives pour être rendue possible. Selon Boisvert, la conscience doit dès maintenant engendrer des pratiques qui mèneront à des structures. Cette logique, malheureusement, avorte toujours avant l'atteinte de ses finalités politiques et réserve ainsi le privilège de la sagesse pratique à ceux qui en ont les moyens. La logique militante politique moderne sait bien, elle, que, pour donner une chance à l'universalisation du désir de sagesse pratique, la lutte, inspirée par la conscience, doit d'abord engendrer des structures de justice qui fixent les contours d'un monde commun.

    La simplicité volontaire ne précédera pas la justice sociale qui en est la condition; elle sera peut-être son enfant. En attendant, s'ils n'oublient pas que sagesse n'est pas lutte, rien n'interdit aux volontaires de se désencombrer.

    Collaborateur du Devoir

    louiscornellier@parroinfo.net

    L'ABC de la simplicité volontaire

    Dominique Boisvert

    Préface de Serge Mongeau

    Écosociété

    Montréal, 2005, 160 pages












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