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Littérature française - Les lectures de Linda Lê

Une autobiographie et un nouveau roman de l'écrivaine d'origine vietnamienne

Guylaine Massoutre   30 avril 2005  Livres
Linda Lê se remarque par son style incisif et intense. Depuis l'âge de 21 ans, date de son premier livre, elle n'a fait que le peaufiner. Née au Vietnam en 1963, de sa jeunesse à Saigon elle garde le souvenir du communisme, régime des interdits, et les rêves d'une élite culturelle francophile.

À quatorze ans, laissant son père au pays natal, elle émigre avec les femmes de sa famille. Devient-elle apatride? Non. Exilée de l'intérieur au Vietnam, puis étrangère à Lille et à Paris, où elle complète une formation en lettres dont la solidité se mesure à ses textes, elle signe une oeuvre qu'elle aimerait éviter de voir étiquetée «francophone».

Dans Le Complexe de Caliban, elle s'explique. Avec une belle économie d'écriture, elle fait le tour d'une relation déterminante aux livres. Ces quelques romans interdits, qualifiés de «produits d'une culture jugée permissive et dégénérée», ont engendré «le désir d'autres livres, la recherche d'autres voix». Par l'étendue de ses références, Lê montre combien l'interdit de la dictature a aidé l'idéalisation. Comme chez Daï Siji, Les Misérables de Victor Hugo crée un appel d'être formidable. De même, Ann Redcliffe, rappelle Lê, éveilla cet appétit chez le tout jeune Dostoïevski.

Le rêve des uns

Le Complexe de Caliban sacrifie au genre de l'autobiographie intellectuelle d'écrivain. L'expérience d'une gestation venue de loin, racontée avec simplicité lorsqu'il s'agit du Vietnam, se complexifie au fur et à mesure que la migrante implante sa curiosité et ses choix.

Dans cet essai, Lê réussit à surprendre, par son usage de la mémoire — «L'écrivain est un lecteur de soi qui se subvertit lui-même», dit-elle dans les mots de George Steiner. La liberté de ses associations fait naître une bibliothèque vivante. Entre ses rayonnages, la figure paternelle, «le gredin», le nomme-t-elle, joue en clair obscur, ombre batailleuse se mesurant au visage sévère des autorités.

À la troisième personne, Lê va à l'essentiel: son propre combat. «Les mots devaient être sa patrie, l'écriture tenait lieu de racines. La grenouille, la métèque, tout ce qui en elle était en procès avec soi et avec le monde, trouvait l'apaisement dans la grammaire», explique-t-elle. On le voit, la cohabitation avec la langue acquise s'effectue sans honte ni ressentiment. Pour elle, l'intimité partagée entre lecteurs est un bonheur chuchoté. Comment tant de ses condisciples, s'étonne Lê, peuvent-ils s'en désintéresser?

Sa discipline vis-à-vis des lettres finit par payer. Lê salue en Cioran l'écrivain apatride, dont le mysticisme et la lucidité tranchante lui permettent de s'élever «à la volupté du silence». À force de côtoyer les grands, de Sylvia Plath à Akutagawa, en passant par Pasternak ou Dagerman, Nizon ou Tsvetaeva, une voix «criminelle» se fait entendre en elle: «J'avais tué le mandarin mais son fantôme hantait mon encrier.» La lecture d'une édition française polymorphe, qu'elle semble avoir avalée, la renvoie aujourd'hui à l'incontournable adage socratique. Connais-toi toi-même.

La vérité des autres

Lê n'échappe pas au tourbillon occidental. Au contraire, elle tend ces spirales de perdition au miroir oriental et frappe un écho de vide. Encore faut-il le sentir! Lorsqu'elle passe d'un ton de révolte à l'obéissance, ou des contes vietnamiens à la légende de Salomé réclamant la tête de Jean-Baptiste, il faut suivre la romancière chaussée de bottes de sept lieues. La voici en train de revêtir la pelisse changeante du comédien, du héros ou de la victime! Elle se libère des préjugés.

Dans ce tohu-bohu, Lê définit le complexe d'un romancier. Pour cela, elle se réfère à Caliban et à Ariel, les génies shakespeariens de La Tempête. L'un sans l'autre n'est rien. Mais chacun d'eux doit survivre, dit-elle, à la discorde essentielle qu'il entretient avec l'autre. La démonstration est brillante. La tension que Lê met au jour sans l'éviter résonne dans une coque vide. C'est intelligent, très stimulant.

La romancière publie aussi un roman, Conte de l'amour bifrons. Dans ce treizième ouvrage, la dualité précédente se retrouve. Non, Lê n'y formule pas une théorie de la littérature. Mais elle illustre avec une énergie impétueuse un mode d'être qui consiste à ouvrir promptement ses bagages: lorsqu'elle raconte, ses maîtres se montrent.

Conte, parabole, allégorie d'une autobiographie, ce puzzle mental est un résidu dudit complexe de Caliban. Le sujet funambulesque, au dire même de Lê, se casse le cou après quelques chapitres. Alors, le moi honni des Orientaux pointe le nez, et avec lui le combat entre deux pensées.

Entre cynisme et orgueil, exhibition et retrait du je, le récit recommence. Il tangue sans couler. Janus bifrons, le dieu de janvier à double face, s'empare du crayon. Il s'en dégage une obscurité, une énigme que le mythe incarne. Le noeud sourd à la source du récit. De l'intérieur. Ainsi, la preuve est faite: la voix de Lê se plie avec humilité à l'antagonisme. Mais, à la fin, quelque chose de disponible a progressé: «Elle va elle ne sait où rapporter elle ne sait quoi.» Elle, c'est la lectrice, personnage immatériel qui unit tous les livres.
 
 
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