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Essai - Chevrier contre l'homme fini

Louis Cornellier   30 avril 2005  Livres
Le Temps de l'homme fini, du politologue Marc Chevrier, est un essai au sens noble du terme, au sens littéraire, c'est-à-dire un essai qui ne porte pas nécessairement sur la littérature mais qui est en lui-même littérature, un essai qui refuse de choisir entre la pensée et le style pour mieux se vautrer dans l'une et dans l'autre à la fois, convaincu qu'il s'agit là de la seule façon d'avancer à la rencontre du monde. Cela est souvent pompeux, verbeux, précieux, mais ce l'est avec une grâce qui a bien des charmes.

Ronchonneur de classe, Marc Chevrier part à l'assaut d'une modernité étourdie, dévoyée, qui met tous ses oeufs dans le panier d'un individualisme creux confinant à un narcissisme triomphant sur un fond de détresse noyée dans le divertissement. L'homme fini du titre, c'est l'homme «enfermé dans son moi, son identité et ses droits, qui ne tolère aucune référence étrangère à ses désirs, à son corps et à ses origines», c'est l'homme privé du «sens de l'idéal» et de repères, celui qui ne se trouve plus en s'arrachant à lui-même par un effort, un travail culturel inspiré par un idéal, mais plutôt dans l'enfermement tristement jouissif de son propre moi.

Sur le plan politique, il trouve sa boussole dans le sondage, puisqu'il est convaincu que «l'opinion publique ne découlerait pas de la délibération collective, ni du choc des idées et des expériences, mais tout simplement de l'énonciation de ce qu'un "moi" pense et ressent, coupé du monde dans l'intimité de son salon».

Sur le plan psycho-social, cultivant un souci de soi oublieux de la société, il se réfugie dans un communautarisme (social, sexuel, ethnique) à l'intérieur duquel «l'identité affirme plutôt une manière d'être dont le seul mérite est d'exister, telle qu'elle est, reçue sans effort ou arrachement à sa condition».

Sur le plan culturel, il ne tolère, malgré les apparences, que ce qui lui renvoie du Même. Sur le plan pédagogique, il appelle violence tout horizon qui lui renvoie autre chose que sa propre image: «En centrant l'enseignement sur les "besoins" de l'enfant, sur l'expression de son vécu, [la pédagogie moderne] l'abandonne à sa subjectivité, au lieu de le pousser à s'en extraire pour comprendre le monde qu'il a en héritage.»

On pourrait croire qu'une telle obsession narcissique, si intensément cultivée, manifeste une satisfaction bon enfant issue de la victoire de l'idéal démocratique de liberté individuelle sur le poids des conventions et des héritages oppresseurs, mais Chevrier montre que cette complaisance relativiste constitue plutôt le terreau d'esclavages en habits neufs: «Dans les sociétés libérales où prospère cet atomisme, les individus vivent en état permanent de dissociation mentale: le discours public célèbre jusqu'à plus soif les libertés de l'individu et les érige en fondements du régime politique et de la vie sociale; dans les faits, l'individu, privé de repère moral et d'enracinement dans une histoire et une patrie, succombe au conformisme de la publicité, du marché, des modes, des tribus, des médias et du milieu de travail, toutes puissances où se déploie la Mimesis.»

Une tradition conservatrice

Critique féroce, mais néanmoins amusé, du défilé de la fierté gaie, où l'homme, «débarrassé de la gangue de la culture, [...] retrouve sa liberté et son être profond dans l'exaltation de ses fonctions vitales», de la pollution par le bruit, de la publicité, de la «laideur conviviale» de Montréal, de la disparition de la saine distinction entre les sphères publique et privée («Or, l'homme fini se résout à vivre dans un monde où la sphère publique est sans transcendance et la sphère privée sans discrétion») et des enivrements d'une science autoréférentielle qui s'abîme dans le culte de l'efficacité jusqu'à effacer tout horizon humaniste, Marc Chevrier renoue avec une tradition qu'il faut bien qualifier de conservatrice. Toutefois, précisons qu'il s'agit — n'ayons pas peur d'un oxymoron de plus en plus nécessaire — d'un conservatisme moderne (manière Arendt, Finkielkraut ou Grand'Maison), en ce sens qu'il souhaite conserver de la modernité les promesses d'avant les dérives.

L'essai, écrit-il, «se trouve en quelque sorte coincé entre le réel objectif de la science et le subjectif capricieux de l'art. Or, écrire un essai aujourd'hui, c'est encore principalement avoir la passion du vrai». Et ce vrai, qu'il s'agit d'explorer, où se trouve-t-il sinon dans l'écart qui existe entre le sujet et l'altérité qui l'habite et qui l'entoure, dans le mouvement qui pousse le premier à se lancer à la quête incessante de la seconde en espérant trouver, en chemin, un peu de l'essentiel qu'il poursuit? Mais il faut, pour cela, partir, c'est-à-dire accepter de briser la clôture du moi satisfait en prenant le risque d'un affrontement avec un idéal compromettant.

«La vie, écrit Chevrier, ne loge ni du côté de l'idéal, ni de celui du Même; elle se manifeste grâce à la tension irréductible entre les deux. La bêtise de l'homme fini est d'avoir pensé que, pour vivre, il faut abolir cette distance.» Penseur pessimiste guetté par la prétention et aux manières parfois agaçantes, l'essayiste du Temps de l'homme fini s'impose néanmoins comme un redoutable contempteur des Narcisse contemporains que nous sommes.

louiscornellier@parroinfo.net
 
 
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