mardi 22 mai 2012 Dernière mise à jour 00h17
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Platon, taliban avant la lettre ?

Antoine Robitaille   17 août 2002  Livres
Retraduire La République, de Platon: travail herculéen qu'a effectué Georges Leroux, professeur de philosophie à l'UQAM mais aussi animateur inlassable, prolixe et généreux de notre scène intellectuelle (il collabore au Devoir). «Sa» République, résultat de presque une décennie de travail méticuleux, a été publiée ce printemps chez Garnier-Flammarion, dans la fameuse édition de poche — celle que les lycéens et étudiants de la francophonie se procurent le plus souvent. Livre fondateur de la philosophie politique occidentale, La République peut être considéré comme la première utopie politique. D'aucuns y voient des relents totalitaires. Qu'en est-il vraiment? Conversation sur l'actualité de Platon

Le Devoir. Dans La République, Platon s'interroge sur l'essence de la justice, mais se dit contre la démocratie. Pour nous, aujourd'hui, les deux vont de pair.

G. L. Son antidémocratisme, en partie dû à des circonstances historiques, nous choque, c'est évident. Et quand j'enseigne La République, il y a toujours un moment où, dans mes classes, je sens un certain tremblement: lorsque j'aborde la phrase de Platon disant «la démocratie est le seul régime où les fils peuvent insulter impunément leur père». Pour Platon, il était clair que la démocratie n'était pas le meilleur des systèmes parce qu'elle correspondait au règne des désirs de tous. Mais cette opinion si différente de la nôtre ne l'a pas empêché de nous révéler beaucoup de choses. Notamment le caractère insatiable du désir, qui peut mener à des injustices.

Le Devoir. Le projet politique que contient La République a souvent été taxé de totalitaire. Vous-même, dans une conférence récente, vous vous êtes exercé à infirmer la «comparaison scandaleuse» qui consisterait à dire: le régime des talibans était en quelque sorte platonicien.

G. L. Il y a dans La République deux trains de mesures autoritaires qu'il faut distinguer. Un premier qui s'adresse à tous et qui est essentiellement un programme esthétique politique. Ça touche par exemple le contrôle de la représentation et du son. Dans notre monde, Platon contrôlerait, voire bannirait, télévisions et radios. La seule musique recevable serait militaire. Sur ce plan, on peut rapprocher les talibans et le Platon de La République. Pour ce qui est de cette première catégorie de mesures, le mot de totalitarisme n'est pas trop fort. Mais il serait excessif pour la deuxième catégorie, qui ne s'adresse pas à toute la cité mais au seul corps d'élite que forment l'armée et les gardiens, lesquels n'ont ni vie ni propriété privées.

Il y a bien sûr des aspects indéfendables dans son projet politique, mais il faut voir que c'est contrebalancé par un ensemble de propositions antitotalitaires: l'égalité des hommes et des femmes, la confiance en la raison, la priorité à l'éducation. Tous éléments qui entrent en tension avec les prémisses totalitaires.

Le Devoir. Vous dites avoir tenté de faire ressortir l'aspect politique de La République. Cet aspect n'est-il pas évident?

G. L. Peut-être, mais il y a un courant très important aux États-Unis en ce moment selon lequel La République est creuse politiquement. On dirait que les Américains refusent d'y voir tout ce qui ne concorde pas avec leur libéralisme. Ils préfèrent que La République soit quelque chose comme un stoïcisme avant la lettre, ce qui accommode l'âme américaine, laquelle, au fond, aime se faire dire quoi? Que le vrai bonheur est individuel, qu'il faut s'occuper de soi et que la vraie vertu, c'est d'être juste, sur un plan personnel, d'être capable d'affronter Dieu à la mort et, surtout, d'obtenir les récompenses éternelles. Ce courant néglige pour ce faire toutes les composantes politiques du livre: la redistribution, la question de l'autorité, la question du pouvoir, la division de la société en classes, les privilèges de l'éducation, etc., bref, tout ce qui, dans La République, a trait à la justice.

Le Devoir. Avez-vous un livre préféré dans La République?

G. L. Le livre IV est un de ceux que je préfère. Platon y expose son intuition selon laquelle nous ne sommes jamais uniques. Tout sujet politique, tout sujet social est toujours double, dialogique. Il y a toujours un autre à l'intérieur de moi qui entre en conflit avec moi-même. Penser, c'est poser «A» et saisir immédiatement que quelqu'un à l'intérieur de moi dit «non-A». Et donc, selon l'analyse platonicienne du désir, qui est prodigieuse, désirer quelque chose, c'est immédiatement comprendre que j'ai en moi la capacité de réfréner mon désir. Je veux boire? Je peux m'interdire de le faire. Ce conflit, lorsqu'il n'est pas maîtrisé, conduit au chaos de l'immoralité et de l'injustice. C'est la matière sur laquelle le philosophe doit travailler.

Le Devoir. Comment imaginez-vous Platon? Après 10 ans de fréquentation intense, il est probable qu'il ait pris une forme dans votre esprit.

G. L. J'ai du mal à l'imaginer jeune puisque lui-même, dans son autobiographie — si elle est authentique — ne dépeint pas cette période autrement que par la rencontre et l'éloge de Socrate. La partie suivante de sa vie, on l'imagine beaucoup mieux. C'est celle des voyages en Sicile. Ici, on peut se le représenter assez facilement comme un idéaliste, qui croit qu'on peut changer les choses. Mais dans la lettre VII, il exprime sa grande déception à l'égard de ses amis de Sicile, qui n'ont finalement rien réformé. Il écrit en substance: «vous êtes en fin de compte comme tous les jeunes démocrates: la seule chose que vous aimez c'est de vous faire bronzer sur la plage!» C'est écrit tel quel!

Il y a enfin la troisième période, celle du philosophe qui conclut qu'il est vain de poursuivre un projet politique concret. Que lui, en tout cas, n'y parviendra pas. L'âge mais aussi son appartenance à l'aristocratie l'en empêchent. La seule chose qu'il peut espérer, c'est d'éduquer du mieux qu'il peut certains élèves, pour lesquels il va ouvrir l'Académie. C'est donc un homme assez désenchanté qui va tout donner dans l'écriture, laquelle sera chargée de recueillir ce qui ne sera pas réalisé dans son histoire.

Le Devoir. Et son programme d'éducation s'avérera très influent.

G. L. C'est devenu la base de l'éducation occidentale. Les écoles chrétiennes ont été les premières à l'accueillir et, à la Renaissance, les grands pédagogues, en particulier les jésuites, ont adapté parfaitement le programme de La République pour les collèges. Le cours classique est une application du programme de La République.

Le Devoir. Vous avez été le promoteur, à l'UQAM, d'un programme d'études des humanités qui se nomme Histoire, culture et société. Peut-on faire un lien entre cette réalisation et un certain platonisme?

G. L. Certainement. Je pense que, actuellement, le défaut principal de l'éducation post-secondaire, c'est l'absence de sa composante humaniste et critique. Le Québec a une grande chance: nous avons maintenu, alors que tout militait dans le sens contraire, l'enseignement obligatoire de la philosophie et de la littérature. Reste que nous ne nous prémunissons pas suffisamment contre les défauts qui viennent de l'excès de spécialisation de la formation universitaire, laquelle devient professionnalisante, très technique. Sans les préconiser pour tous, nous devons, comme à Concordia ou à McGill, maintenir des programmes libéraux. Des programmes permettant à l'étudiant de circuler, de s'aérer. Et qui favorisent l'acquisition de références communes qui empêchent l'atomisation de la société.

LA RÉPUBLIQUE

Platon

Traduit du grec, présenté

et annoté par Georges Leroux

GF Flammarion

Paris, 2002, 802 pages
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012