Littérature - Les bifurcations de Florence Delay
Où est le vrai, où est le faux? Qu'y a-t-il sous le paraître? Peut-on changer de cap sans se renier ni menacer son équilibre? Et sans frivolité? Faut-il croire les affirmations bien envoyées sous la belle allure de ceux qui donnent le change en toutes circonstances?
Florence Delay répond à ces questions dans Trois désobéissances. Elle y monte trois histoires, bâties sur des revirements d'êtres: ceux-ci ne s'en portent pas plus mal, bien au contraire. Pourtant, s'ils ont saisi la chance, c'est au vol, presque involontairement. Tant pis pour l'entorse à ce qu'on attendait d'eux.
Qui aurait lu Dit Nerval de Florence Delay, paru en 1999 dans la collection «L'un et l'autre» de Gallimard, se souviendra de l'histoire de la famille Delay, l'un chirurgien l'autre psychiatre, père et fils «débordés» par l'enchanteur Nerval. Florence, fille et petite-fille, les rassemblait tous trois dans un même imaginaire, où ils composaient en harmonie une jolie compagnie. Sans distinction de raison ni diagnostic de pathologie, ils vivaient de concert.
Mission impossible?
Dans Trois désobéissances, le professeur Delay prouve encore son aisance à se tenir tout près du merveilleux. On y croit, aux apparitions et aux circonstances bizarrement enchaînées de la vie.
Madame Arzola a des vertiges. Elle consulte un médecin spécialiste, avant de partir au Pérou. Pourquoi entend-elle, au creux d'elle-même, que ce docteur lui donne un rendez-vous tout personnel après son retour? Parce qu'elle est profondément troublée. D'ailleurs, elle confond bien des choses, comme le passé et l'avenir. Ne se rend-elle pas à Lima pour actualiser une illusion, demander pardon à un mari décédé? Elle pensait l'avoir oublié. Mais sa mort change tout; elle ressent un vertige.
Le ton est ainsi donné à une écriture de la bousculade. Place à l'émotion, à l'inconscient, à l'inconnu de l'utile remords. L'intuition qui fait agir l'héroïne, aux prises avec son trouble, équivaut-elle à un rendez-vous avec la mémoire? C'est plus encore: et si l'amour commençait une fois cet homme disparu? Seule une enquête de terrain — une aventure humaine — reconstruira la part manquante. Un portrait d'absent se bâtit alors en filigrane. Les souvenirs cèdent le pas à la découverte d'un pays, et plus encore d'un monde, jusqu'alors ignoré par l'ex-épouse. Le nouveau réel est plus riche que l'ancien. Et la mort ne signifie pas qu'il soit trop tard pour être aimée.
Chassé-croisé
En parallèle se déroule l'histoire concomitante d'un médecin qui ouvre les premières pages de Mobby Dick. Bientôt, une autre lecture s'enchaîne: l'épisode biblique de Jonas, l'homme qui résista à Dieu, dans le ventre de la baleine. Le lecteur juif remonte les pistes des causes et découvre un homme qui, lui aussi, désobéit. Le voici éveillé, troublé par cette situation énigmatique.
Une autre histoire vient encore perturber et croiser la première. Celle de Laborde, un professeur de littérature qui, en écoutant soutenir un mémoire de maîtrise, se découvre, à travers une série de copies et de plagiats, la tentation d'en faire autant. Voilà que Laborde se laisse aller à l'exercice, glissant dans la littérature universelle avec des entrechats de comparatiste. Plaisir inconnu, immense. Et s'il préférait, se dit-il bientôt, plutôt qu'à vivre sa routine, plagier les frasques d'un roman libertin? L'étudiant va lui retourner la leçon...
Tout se déroule en vingt-quatre heures, autour du réveillon de Noël. Le point de vue romanesque habituel éclate: faute de durée, le principe des enchaînements des péripéties se trouve perturbé. D'où des surprises de lecture. Ce roman cabriole et culbute de rebondissements en trouvailles, au gré d'une émotion qui n'en finit pas de se diffracter.
Du vertige
Comment chacun réussit-il à rompre l'usage et les conventions, en ce moment si codé? Tous sont si naïfs... Chacun se dit: c'est Noël, qu'est-ce qui me ferait plaisir? Et chacun d'oser, un peu de honte étant vite passé. Mais la narration prend un autre tournant. Tel n'est pas celui qu'on croyait en train de raconter! Il y a une main cachée, qui active tous les personnages. Et derrière la manipulation, une conscience de la cause qui les retient, à leur insu, entre les mêmes pages.
Sur le plan narratif, ce roman est habile, expert, léger. Le but de l'exercice n'est jamais révélé. À peine voit-on la mère de madame Azola entrer en scène et déplacer des acteurs secondaires au premier plan. Pourtant, la partie, sur l'échiquier romanesque, avance. Ils sont bien là, ces êtres sympathiques, avec leurs règles de déplacement — leurs manies, habitudes, territoire, desseins.
Est-ce le hasard, la providence, qui les rend attachants? Un petit guide indien ou un conservateur du Louvre suffisent à changer le monde... Foin de l'arbitraire romanesque. La nécessité est celle de la fête, et la vie quotidienne virevolte, dans ce livre, entre les falbalas du grand jeu qui nous échappe. Qu'il y faille un docteur en vertige, on le comprend; mais, ma foi, il est aussi atteint d'une belle étourderie, qui lui fait préférer au tangible le raffinement des tourments imaginaires!
Rappelons que l'auteur, académicienne depuis l'an 2000, lauréate de divers prix, a contribué à façonner le paysage romanesque français, chez Gallimard, au Femina, à la revue Critique et à la Sorbonne-Nouvelle, depuis plus de vingt ans.
Florence Delay répond à ces questions dans Trois désobéissances. Elle y monte trois histoires, bâties sur des revirements d'êtres: ceux-ci ne s'en portent pas plus mal, bien au contraire. Pourtant, s'ils ont saisi la chance, c'est au vol, presque involontairement. Tant pis pour l'entorse à ce qu'on attendait d'eux.
Qui aurait lu Dit Nerval de Florence Delay, paru en 1999 dans la collection «L'un et l'autre» de Gallimard, se souviendra de l'histoire de la famille Delay, l'un chirurgien l'autre psychiatre, père et fils «débordés» par l'enchanteur Nerval. Florence, fille et petite-fille, les rassemblait tous trois dans un même imaginaire, où ils composaient en harmonie une jolie compagnie. Sans distinction de raison ni diagnostic de pathologie, ils vivaient de concert.
Mission impossible?
Dans Trois désobéissances, le professeur Delay prouve encore son aisance à se tenir tout près du merveilleux. On y croit, aux apparitions et aux circonstances bizarrement enchaînées de la vie.
Madame Arzola a des vertiges. Elle consulte un médecin spécialiste, avant de partir au Pérou. Pourquoi entend-elle, au creux d'elle-même, que ce docteur lui donne un rendez-vous tout personnel après son retour? Parce qu'elle est profondément troublée. D'ailleurs, elle confond bien des choses, comme le passé et l'avenir. Ne se rend-elle pas à Lima pour actualiser une illusion, demander pardon à un mari décédé? Elle pensait l'avoir oublié. Mais sa mort change tout; elle ressent un vertige.
Le ton est ainsi donné à une écriture de la bousculade. Place à l'émotion, à l'inconscient, à l'inconnu de l'utile remords. L'intuition qui fait agir l'héroïne, aux prises avec son trouble, équivaut-elle à un rendez-vous avec la mémoire? C'est plus encore: et si l'amour commençait une fois cet homme disparu? Seule une enquête de terrain — une aventure humaine — reconstruira la part manquante. Un portrait d'absent se bâtit alors en filigrane. Les souvenirs cèdent le pas à la découverte d'un pays, et plus encore d'un monde, jusqu'alors ignoré par l'ex-épouse. Le nouveau réel est plus riche que l'ancien. Et la mort ne signifie pas qu'il soit trop tard pour être aimée.
Chassé-croisé
En parallèle se déroule l'histoire concomitante d'un médecin qui ouvre les premières pages de Mobby Dick. Bientôt, une autre lecture s'enchaîne: l'épisode biblique de Jonas, l'homme qui résista à Dieu, dans le ventre de la baleine. Le lecteur juif remonte les pistes des causes et découvre un homme qui, lui aussi, désobéit. Le voici éveillé, troublé par cette situation énigmatique.
Une autre histoire vient encore perturber et croiser la première. Celle de Laborde, un professeur de littérature qui, en écoutant soutenir un mémoire de maîtrise, se découvre, à travers une série de copies et de plagiats, la tentation d'en faire autant. Voilà que Laborde se laisse aller à l'exercice, glissant dans la littérature universelle avec des entrechats de comparatiste. Plaisir inconnu, immense. Et s'il préférait, se dit-il bientôt, plutôt qu'à vivre sa routine, plagier les frasques d'un roman libertin? L'étudiant va lui retourner la leçon...
Tout se déroule en vingt-quatre heures, autour du réveillon de Noël. Le point de vue romanesque habituel éclate: faute de durée, le principe des enchaînements des péripéties se trouve perturbé. D'où des surprises de lecture. Ce roman cabriole et culbute de rebondissements en trouvailles, au gré d'une émotion qui n'en finit pas de se diffracter.
Du vertige
Comment chacun réussit-il à rompre l'usage et les conventions, en ce moment si codé? Tous sont si naïfs... Chacun se dit: c'est Noël, qu'est-ce qui me ferait plaisir? Et chacun d'oser, un peu de honte étant vite passé. Mais la narration prend un autre tournant. Tel n'est pas celui qu'on croyait en train de raconter! Il y a une main cachée, qui active tous les personnages. Et derrière la manipulation, une conscience de la cause qui les retient, à leur insu, entre les mêmes pages.
Sur le plan narratif, ce roman est habile, expert, léger. Le but de l'exercice n'est jamais révélé. À peine voit-on la mère de madame Azola entrer en scène et déplacer des acteurs secondaires au premier plan. Pourtant, la partie, sur l'échiquier romanesque, avance. Ils sont bien là, ces êtres sympathiques, avec leurs règles de déplacement — leurs manies, habitudes, territoire, desseins.
Est-ce le hasard, la providence, qui les rend attachants? Un petit guide indien ou un conservateur du Louvre suffisent à changer le monde... Foin de l'arbitraire romanesque. La nécessité est celle de la fête, et la vie quotidienne virevolte, dans ce livre, entre les falbalas du grand jeu qui nous échappe. Qu'il y faille un docteur en vertige, on le comprend; mais, ma foi, il est aussi atteint d'une belle étourderie, qui lui fait préférer au tangible le raffinement des tourments imaginaires!
Rappelons que l'auteur, académicienne depuis l'an 2000, lauréate de divers prix, a contribué à façonner le paysage romanesque français, chez Gallimard, au Femina, à la revue Critique et à la Sorbonne-Nouvelle, depuis plus de vingt ans.
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