Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Livres - Michel Tremblay: Les dessous d'une ville propre

    20 novembre 2004 |Caroline Montpetit | Livres
    Michel Tremblay
    Photo: Jacques Grenier Michel Tremblay
    En 1967, année de l'exposition universelle, Montréal voulait être une ville propre. Pour recevoir la grande visite des touristes étrangers, l'administration municipale avait fait fermer tous les établissements louches du centre-ville. Tous? Peut-être pas. Dans son dernier roman, intitulé Le Cahier rouge, Michel Tremblay invente un bordel de travestis, Le Boudoir, où travaille comme hôtesse une narratrice presque naine mais pleine de tendresse pour ses proches, Céline.

    Nous nous rencontrons au cabaret Chez Mado, haut lieu montréalais des spectacles de travestis. À 11 heures du matin, l'endroit est évidemment désert, sous les boules en miroir qui scintillent au plafond. Ce soir-là, on pourra y voir Miss Butterfly dans un spectacle intitulé Dalida l'immortelle. Les soirées chez Mado ont la réputation d'être drôles. On s'y croira peut-être en plein roman de Tremblay.

    Dans la mémoire de l'écrivain, qui est aussi la matière première de son oeuvre, l'exposition universelle de 1967 à Montréal était un événement trop astiqué, trop poli à son goût. Il a donc décidé, sur le tard, d'y ajouter une goutte de subversion.

    Mais tout bordel qu'il soit, Le Boudoir du Cahier rouge est un endroit chaleureux. On y retrouve l'éternel esprit de famille de Tremblay, avec ses affections, ses coups de coeur, ses coups bas et ses coups de théâtre. Tremblay a une fascination pour les autres, et ce sont eux qui engendrent les êtres colorés de son oeuvre. «J'ai exploité le côté ludique des travestis», dit-il. Quand on s'en étonne, il répond que le sordide n'existe pas, qu'il n'est que le produit d'un jugement que l'on porte sur les gens. En entrevue, il fait d'ailleurs cette confidence: l'oncle Édouard, alias la Duchesse de Langeais, travesti de son état et que l'on retrouve encore dans Le Cahier rouge, est le seul personnage de la jeunesse de Tremblay qui soit complètement inventé.

    «J'ai éliminé quelques oncles que je n'aimais pas tellement pour les remplacer par la Duchesse, qui était beaucoup plus drôle», explique-t-il.

    «Je me suis longtemps servi des travestis comme de personnages qui ont des problèmes d'identité. La Duchesse était quelqu'un qui, pour survivre, se donnait en spectacle. C'était quelqu'un qui vendait des chaussures le jour. C'était une espèce de rêveur. Y a-tu quequ' chose de plus loin d'un vendeur de chaussures que la duchesse de Langeais de Balzac?», se souvient-il.

    Aspirante écrivaine, femme parmi les travelos, intello plantée dans le peuple, Céline a fait son apparition dans l'oeuvre de Tremblay avec Le Cahier noir, premier de la série des cahiers de Céline, paru l'an dernier, dans lequel elle quitte d'ailleurs son job de waitress au Sélect pour entrer au Boudoir. Alors que Le Cahier noir était celui de la honte d'être différent, explique Tremblay, Le Cahier rouge est celui de l'apprentissage de la liberté.

    Au moment de l'Expo, Michel Tremblay, qui frisait les 25 ans, était un jeune auteur avec l'avenir devant lui. Quittant un emploi d'imprimeur dans lequel il ne se sentait pas à sa place, il commence à travailler à la boutique qui fournit les costumiers de Radio-Canada en tissus. Sa pièce Les Belles-soeurs est refusée en 1966 par le jury du Festival d'art dramatique du Canada.

    «Les gens qui s'intéressaient aux Belles-soeurs n'avaient pas les moyens de la produire. Les gros théâtres n'en voulaient pas», dit-il. Seulement deux ans plus tard, c'est le triomphe.

    Aussi Tremblay a-t-il pris soin de doter son personnage de Céline d'un talent d'écrivain. «C'est un cadeau que je lui ai fait», dit-il, pour lui permettre de survivre aux difficultés de l'existence qui se présentent. Et en ce sens, le personnage de Céline lui ressemble beaucoup, particulièrement dans Le Cahier noir.

    «J'ai souvent dit que j'ai choisi une naine parce que j'avais besoin de quelqu'un qui avait un physique extrême, de façon à ce que ce personnage soit toujours en marge, même de la pire des marginalités. C'est ça qui lui arrive de bien et de mauvais. Quoi qu'elle fasse, elle va toujours être à part des autres. Et c'est un peu comme ça que je me sentais quand j'ai quitté l'imprimerie, quand j'ai rencontré [André] Brassard. J'étais une espèce d'inadapté dans mon métier [...] Et j'étais un fils d'ouvrier avec une onzième année forte. Et comme Céline, j'étais petit et en marge de ce monde-là [du théâtre] dont je rêvais de faire partie [...] À moi, il n'était rien arrivé encore», se souvient-il.

    À l'époque, rappelle-t-il, Brassard disait qu'ils étaient «des fils d'ouvriers avec des goûts bourgeois».

    «Comme la culture appartenait à la bourgeoisie, on pensait qu'il y avait un côté négatif à notre amour et à notre intérêt pour la culture, des goûts de symphonie, d'opéra et de théâtre», dit-il.

    Il se souvient d'ailleurs précisément que c'est après avoir vu le film Cain avec Réal Giguère, où on parlait un mélange improbable de français et de québécois, qu'il a décidé d'écrire ses premiers dialogues en joual.

    Or Céline a, tout com me lui, une passion pour la culture, elle qui lit assidûment des livres et des journaux.

    «J'étais loin d'être une érudite moi-même, mais à côté d'elles [les travestis], je pouvais passer pour un prix Nobel!», dit-elle dans Le Cahier rouge.

    Car les cahiers se déploient tous sous la plume de Céline. Après Le Cahier noir de la honte et Le Cahier rouge de la liberté, celle-ci pourrait écrire un cahier bleu de l'amour. Tremblay affirme d'ailleurs que toute son oeuvre est «une lettre qu'il s'écrit à lui-même». Puisant dans sa mémoire comme dans un puits, il se sert du texte pour comprendre la vie.

    ***

    Le cahier rouge

    Michel Tremblay

    Leméac

    Montréal, 2004, 335 pages
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel