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Roman québécois - Nouvelle-France... les millions en moins

Christian Desmeules   20 novembre 2004  Livres
Québec, 1759. L'intendant Bigot et sa clique de marchands sans scrupules se remplissent les poches, tandis que les soldats se font massacrer pour une guerre perdue d'avance. Les Anglais sont aux portes de la ville, les citoyens sont affamés lentement.

Dans ce contexte de petite apocalypse, la grande histoire se fond à la petite. Marie-Loup Carignan, fille de meunier, jeune veuve de vingt-quatre ans et mère d'une fillette de huit ans, femme libre et sensible à toutes les injustices, tombe amoureuse de François Le Gardeur — aventurier, mélange de coureur des bois et de gentilhomme lettré —, fils d'un gros marchand de Québec.

Dans l'odeur de moisi d'une fin de règne, alors que la débâcle française en Amérique est plus qu'imminente, Le Gardeur décide de se rendre secrètement en France afin de convaincre quelques personnages haut placés (rien moins que Voltaire dans son château de Ferney et la marquise de Pompadour à Versailles) d'intervenir en sa faveur pour que la France envoie plus de renforts à sa colonie assiégée.

Une lettre de François, interceptée par le curé de Preux — secrètement épris de Marie-Loup — aurait suffit aux amoureux pour prendre la mer ensemble. Mais, sans nouvelles de François après la Conquête, Marie-Loup accepte à contrecoeur d'épouser Maillard en secondes noces («La vie est dure dans ce pays... surtout pour une femme seule»). Alcoolique, violent, l'homme dégoûte rapidement la jeune femme. Puis, les deux amants se retrouvent et projettent de s'enfuir à nouveau. Après la mort violente du mari, la jeune femme sera arrêtée et jugée de façon expéditive par les nouveaux maîtres anglais. Malgré le manque de preuves.

«La vie d'une petite Canadienne illettrée, c'est là un bien petit prix pour obtenir la collaboration de l'Église aux politiques de l'État. Do you not think so?», affirmera le nouveau gouverneur, James Murray. Marie-Loup sera enfermée dans une cage de fer et pendue jusqu'à ce que mort s'ensuive — qui n'est pas sans rappeler l'histoire de la Corriveau.

Récit d'une double trahison, Nouvelle-France «défend» une vision singulière et plutôt controversée de la Conquête anglaise. C'est-à-dire que le peuple «canadien» aurait en quelque sorte été libéré des méchants Français dégénérés et corrompus par les «Lumières» de la démocratie britannique. Une vision de la Conquête anglaise déjà défendue par Laurier Lapierre, dans 1759: The Battle for Canada (McClelland & Stewart, 1990), et par Jacques Godbout, avec son documentaire Le Sort de l'Amérique. «J'ai longtemps cru que les Anglais étaient les principaux ennemis des Canadiens. Ils sont les plus visibles, certes — et en conséquence les moins dangereux», fait dire l'auteur à François Le Gardeur.

De la corruption du régime français autour de l'intendant Bigot, du rôle du clergé dans la transition avec les Anglais, de la place des Amérindiens et des femmes dans la société «canadienne» de l'époque, Pierre Billon s'intéresse à l'envers de l'histoire — sans doute la plus intéressante pour un romancier — et la mêle étroitement aux événements plus visibles. Il s'agit là sans doute de la réussite la plus convaincante de l'auteur de L'Enfant du cinquième Nord et de L'Ultime Alliance (Seuil, 1982 et 1990).

Tiré du scénario du film Nouvelle-France, «fiction historique» de Jean Beaudin dotée du plus gros budget de l'histoire du cinéma québécois avec ses 33 millions de dollars, le roman de Pierre Billon (déjà scénariste de Séraphin, de Charles Binamé), arrive presque à faire oublier la danse des millions, les grosses têtes, le mélange mal assorti des accents et le jeu discutable des comédiens.

Sur papier, il ne reste plus qu'une histoire d'amour efficace et bien écrite, tentative parfaitement manucurée de rendre vivante et humaine l'histoire «avec sa grande hache» (Perec). Une histoire où on regrettera seulement certains télescopages historiques, des personnages peu nuancés répondant à quelques archétypes hollywoodiens, un manque évident de chair autour des mots. Un produit dérivé, certes, mais un produit dérivé de qualité.






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