Salon du livre de Montréal - Appétit de la lecture
Pour grandir, pour évoluer, pour souligner l'importance culturelle que doivent avoir chez nous les salons du livre, Le Devoir vous propose cette semaine un grand cahier de 36 pages
Au moment où Montréal s'affaire en vue d'être sacré par l'UNESCO capitale mondiale du livre en 2005-06, son salon du livre annuel, deuxième en importance dans le monde francophone, décide de se consacrer tout entier à la cuisine. Après tout, nous disait-on lors de la conférence de presse de l'événement, ce sont ces livres-là qui, depuis toujours, apparaissent comme les plus lus...
A-t-on seulement besoin qu'un salon du livre soutienne les activités culinaires alors que la télé le fait si bien — et presque exclusivement il faut le dire — depuis quarante ans? Soeur Berthe, soeur Angèle et tous nos autres saints du fourneau ont grandi d'abord et avant tout, rappelons-le, comme des fleurs cathodiques plutôt que comme des fleurs de papier. Du reste, a-t-on besoin d'un salon devenu four à cuisson utilitariste pour vraiment encourager à lire et pour contribuer à réduire les inégalités culturelles toujours si criantes dans notre société?
La cuisine peut bien sûr aider à mieux nous comprendre. Il serait ainsi fort instructif d'envisager la société québécoise, d'un point de vue sociologique, à travers ses livres de recettes, ceux du moins qui y ont été le mieux accueillis, justement grâce à cette médiation télévisuelle. À travers ces ouvrages, on tirerait beaucoup d'enseignements sur notre système de valeurs dominant, sur les hiérarchies sociales en place, en un mot sur les rapports sociaux eux-mêmes.
Dans les vieilles éditions de l'Encyclopédie de Jehanne Benoît — ou peut-être est-ce dans Cuisine raisonnée —, on voit vite que la cuisson d'un bon rôti, les dimanches, garantit à la ménagère les joies d'une famille unie. La «ménagère avertie», précise-t-on par ailleurs, se doit de manifester sa compétence sociale par sa capacité de demander à son boucher des morceaux de viande «par leur nom». En somme, comme nous le rappellent ces témoins en papier de nos cuisines d'hier, les chaudrons relevaient d'abord de la femme, pour les plaisirs de l'homme, en fonction du maintien de valeurs familiales et sociales stéréotypées. Or une analyse du discours et de la présentation des livres de la cuisine d'aujourd'hui révélerait certainement aussi son poids de faits sociaux, pas forcément plus progressistes sous d'autres aspects.
Dans la même veine, on peut tout naturellement se demander ce qu'indique sur notre société le fait que son plus important salon du livre catalyse ainsi cette année toute son attention sur le seul univers des cuisines plutôt que sur la nécessité urgente de créer un appétit véritable pour la lecture. Dans nos pages, l'ex-éditeur Alain Stanké signale justement cette semaine qu'au Québec, les problèmes de l'analphabétisme, de la pauvreté des bibliothèques publiques et scolaires, sans compter le taux de retour et de destruction effarant des livres neufs, manifestent un terrible problème social auquel il faut réagir avec vigueur, au plus vite.
Dès le plus jeune âge, c'est dans la cuisine, sur la table commune, que l'enfant apprend d'ordinaire à tracer les lettres de l'alphabet, à décoder peu à peu les syllabes, puis à lire des mots et à constituer avec eux des phrases. Armé de vieux mots, il sent vite la possibilité de ponctuer des phrases nouvelles. La cuisine peut ainsi bien vite conduire à tout, à condition de commencer par en sortir. On y revient alors, armé d'un savoir sur le monde, mais avec en tête les repas de Gargantua, les descriptions festives d'Alexandre Dumas, les gourmandises de Colette, la bonhomie de Marie Calumet, et bien d'autres instruments qui nous situent ailleurs que dans un espace trop étroit.
Pour grandir, pour évoluer, pour souligner l'importance culturelle que doivent avoir chez nous les salons du livre, Le Devoir offre cette semaine deux imposants cahiers spéciaux qui présentent un panorama de quelques-uns des livres récents ainsi que de l'actualité littéraire.
Au moment où Montréal s'affaire en vue d'être sacré par l'UNESCO capitale mondiale du livre en 2005-06, son salon du livre annuel, deuxième en importance dans le monde francophone, décide de se consacrer tout entier à la cuisine. Après tout, nous disait-on lors de la conférence de presse de l'événement, ce sont ces livres-là qui, depuis toujours, apparaissent comme les plus lus...
A-t-on seulement besoin qu'un salon du livre soutienne les activités culinaires alors que la télé le fait si bien — et presque exclusivement il faut le dire — depuis quarante ans? Soeur Berthe, soeur Angèle et tous nos autres saints du fourneau ont grandi d'abord et avant tout, rappelons-le, comme des fleurs cathodiques plutôt que comme des fleurs de papier. Du reste, a-t-on besoin d'un salon devenu four à cuisson utilitariste pour vraiment encourager à lire et pour contribuer à réduire les inégalités culturelles toujours si criantes dans notre société?
La cuisine peut bien sûr aider à mieux nous comprendre. Il serait ainsi fort instructif d'envisager la société québécoise, d'un point de vue sociologique, à travers ses livres de recettes, ceux du moins qui y ont été le mieux accueillis, justement grâce à cette médiation télévisuelle. À travers ces ouvrages, on tirerait beaucoup d'enseignements sur notre système de valeurs dominant, sur les hiérarchies sociales en place, en un mot sur les rapports sociaux eux-mêmes.
Dans les vieilles éditions de l'Encyclopédie de Jehanne Benoît — ou peut-être est-ce dans Cuisine raisonnée —, on voit vite que la cuisson d'un bon rôti, les dimanches, garantit à la ménagère les joies d'une famille unie. La «ménagère avertie», précise-t-on par ailleurs, se doit de manifester sa compétence sociale par sa capacité de demander à son boucher des morceaux de viande «par leur nom». En somme, comme nous le rappellent ces témoins en papier de nos cuisines d'hier, les chaudrons relevaient d'abord de la femme, pour les plaisirs de l'homme, en fonction du maintien de valeurs familiales et sociales stéréotypées. Or une analyse du discours et de la présentation des livres de la cuisine d'aujourd'hui révélerait certainement aussi son poids de faits sociaux, pas forcément plus progressistes sous d'autres aspects.
Dans la même veine, on peut tout naturellement se demander ce qu'indique sur notre société le fait que son plus important salon du livre catalyse ainsi cette année toute son attention sur le seul univers des cuisines plutôt que sur la nécessité urgente de créer un appétit véritable pour la lecture. Dans nos pages, l'ex-éditeur Alain Stanké signale justement cette semaine qu'au Québec, les problèmes de l'analphabétisme, de la pauvreté des bibliothèques publiques et scolaires, sans compter le taux de retour et de destruction effarant des livres neufs, manifestent un terrible problème social auquel il faut réagir avec vigueur, au plus vite.
Dès le plus jeune âge, c'est dans la cuisine, sur la table commune, que l'enfant apprend d'ordinaire à tracer les lettres de l'alphabet, à décoder peu à peu les syllabes, puis à lire des mots et à constituer avec eux des phrases. Armé de vieux mots, il sent vite la possibilité de ponctuer des phrases nouvelles. La cuisine peut ainsi bien vite conduire à tout, à condition de commencer par en sortir. On y revient alors, armé d'un savoir sur le monde, mais avec en tête les repas de Gargantua, les descriptions festives d'Alexandre Dumas, les gourmandises de Colette, la bonhomie de Marie Calumet, et bien d'autres instruments qui nous situent ailleurs que dans un espace trop étroit.
Pour grandir, pour évoluer, pour souligner l'importance culturelle que doivent avoir chez nous les salons du livre, Le Devoir offre cette semaine deux imposants cahiers spéciaux qui présentent un panorama de quelques-uns des livres récents ainsi que de l'actualité littéraire.
Haut de la page

