Littérature amérindienne - Une histoire écrite dans la neige
Ce sont deux Blancs. Ils sont tous deux anthropologues. Dans leurs jeunes années, il y a plus de 30 ans de cela, ils ont mis le cap sur le Nord québécois, où vivent ces Innus que l'on nommait autrefois Montagnais. Crayon à la main, ils ont interrogé les anciens, écrit et conservé des fragments d'une histoire culturelle en déroute. L'un d'eux, Rémi Savard, publie ces jours-ci chez Boréal, sous le titre La Forêt vive, une analyse de quatre récits de la genèse innue. L'autre, Serge Bouchard, réédite, chez le même éditeur, un long récit de chasse, Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu, livrés par un conteur de ces temps révolus. Voyage au coeur d'un monde disparu.
C'était une époque où l'écriture n'existait pas. L'histoire des hommes se traçait plutôt en longues pistes laissées dans la neige, en traces de pas dans la toundra. Cette histoire, elle s'écrivait aussi dans la tête des anciens qui, hiver après hiver, printemps après printemps, été après été, automne après automne, sillonnaient cet immense territoire dont ils connaissaient, avec la précision d'un géographe, la moindre cache, la moindre montagne, la moindre vallée.
L'érudition, alors, était affaire d'habileté, de sagesse, de talent, de mémoire. Certains y ajoutaient des talents de conteur. C'était le cas, semble-t-il, de François Bellefleur, un conteur innu qui, dans le petit village de La Romaine, près de Natashquan, a livré à Rémi Savard les histoires fondatrices de la tradition innue. Il lui a raconté celle de Tshakapesh, dont les parents avaient été tués par Katshituasku, un monstre abject parent de l'ours. Il lui a aussi raconté celle des parents qui avaient tenté d'abandonner leur enfant, celle de l'enfant qui doit devenir un homme, celle du grand-père qui a une relation incestueuse avec la fille de son fils.
Ces histoires formaient un véritable code moral pour les Innus, qui y lisaient des leçons sur le comportement à adopter en société, contre l'inceste, contre la violence, contre l'abandon des enfants, croit le chercheur. Elles indiquent aussi notamment les règles entourant le mariage, la production au sein de la famille et les rapports intergénérationnels.
Pour Savard, il faut chercher dans la disparition de toute cette culture, qui légiférait la vie des Amérindiens, la propagation de la délinquance et d'un certain désordre (haut taux de suicide, alcoolisme, etc.) régnant dans les communautés autochtones.
«Cela a rapport avec les problèmes les plus contemporains des Indiens, c'est-à-dire la question de la gouverne et de l'autodétermination. Ce sont des textes fondateurs, ce sont comme des codes de loi, cela joue les mêmes fonctions que des codes de loi. Ceux qui savent le mieux les décoder, ce sont ceux qui les utilisaient», dit-il.
Les personnages mis en scène dans ces récits sont souvent des enfants, sous forme animale, humaine ou préhumaine (un des récits raconte comment le héros perd les poils qui couvrent son corps pour devenir un homme). Ils doivent traiter avec une sorte de puissance surnaturelle qui agit sur leur destin.
«Dans le deuxième récit, le grand personnage qui s'appelle Mistapeu vient enseigner comment se comporter entre les générations», rappelle Savard, qui ajoute que toutes les civilisations ont besoin d'absolu, que ce soit Dieu, des personnages légendaires ou la notion de souveraineté du peuple. C'est par ces récits que les Innus apprenaient par exemple comment se sont créés les saisons, le cycle des jours et des nuits, l'origine des hommes. Quelque chose de très près de notre Genèse biblique. «Ça prend un absolu, tout en sachant que tu peux toujours avoir des accommodements raisonnables avec le ciel», dit Savard.
De Mingan à North West River
Tandis que Rémi Savard explore les fondements moraux et spirituels des Innus, ce sont des histoires de chasse, d'authentiques histoires de traque, que Serge Bouchard a quant à lui cueillies de la bouche de Mathieu Mestokosho, aujourd'hui décédé. Mathieu Mestokosho «disait, récitait, racontait, tel un bruit de fond auquel personne ne prêtait vraiment attention mais que chacun entendait en sachant de quoi il s'agissait, la musique sourde et profonde d'une voix qui voyage». Ce récit, c'est celui d'une vie dure, une vie de nomades qui menait les familles de Mingan à North West River, du lac Brûlé à la rivière Saint-Jean. Autour de leurs campements, c'est la nature qui guette, avec ses promesses et ses menaces. Dans cet univers, les fluctuations des troupeaux de caribous, les ours, les loutres et les castors font partie de la vie quotidienne. Les femmes, de leur côté, s'occupent de la pêche et des enfants.
«C'était la dernière génération des gens du territoire», dit Bouchard en entrevue, faisant référence à ces gens qui vivaient essentiellement de la chasse et de la pêche dans l'immense Labrador alors dépeuplé, loin des Blancs, loin, très loin aussi, de la tentation de l'alcool, de la drogue et de l'immobilisme.
Depuis, les communautés innues ont vécu une «immense faillite», une «immense tragédie», dit l'auteur. Des gens de la génération qui a suivi celle de Mathieu ont passé leur vie immobiles, atteints d'alcoolisme, vivant de l'aide sociale, dans les réserves. C'est un «saut dans le vide», dit l'auteur.
En effet, le monde tel que conté par Mathieu Mestokosho évoque une réalité qui se déployait aux antipodes de la culture occidentale moderne. C'est un monde où les humains sont constamment confrontés aux questions de distances, aux forces de la nature, à la vie animale et, par conséquent, à un rapport à la vie et à la mort complètement différent du nôtre.
«Cela nous échappe, on n'a plus de territoire. On n'a pas de rapport concret, direct, avec la distance. Ces gens-là étaient dans une condition physique exceptionnelle. Ils trouvaient ça dur, mais ils n'étaient pas misérables. Ils étaient compétents là-dedans, et ils en ont dégagé une immense fierté. C'étaient des gens très orgueilleux», dit-il.
Une littérature d'aujourd'hui
Pour plonger dans l'univers amérindien, contemporain celui-là, il faut lire Littérature amérindienne du Québec, un recueil assemblé par Maurizio Gatti dans les Cahiers du Québec chez Hurtubise HMH. On y trouve des contes et des légendes, des poèmes, des romans, du théâtre, des récits et des témoignages. Un de ces contes, signé Christine Sioui Wawanoloath, raconte la conquête du territoire des oiseaux verts par les oiseaux jaunes. Et il faut être aveugle pour ne pas y voir une métaphore de l'histoire amérindienne.
«Les oiseaux verts essayèrent de s'adapter à leur nouvel environnement du mieux qu'ils purent. Mais ils n'étaient pas heureux. En fait, leur seul bonheur était de se faire raconter par des plus âgés de très vieilles histoires qui racontaient que leurs ancêtres pouvaient voler dans le ciel», écrit-elle.
Dans un autre conte, Tshakapesh, celui-là même qu'on retrouve dans les récits relatés par Savard, s'amuse des arguments du maître du oui et du maître du non autour de la souveraineté du Québec. «Alors, Tshakapesh rejoignit sa soeur et lui dit: "Laissons-les se chamailler et profitons du beau temps." Et ils reprirent joyeusement leur route», écrit l'auteur, André Dudemaine.
Un autre livre tente de mettre sur papier cette âme amérindienne. Ce sont Splendeurs amérindiennes, signées Michel Noël, que l'éditeur Henri Rivard a réunies dans un beau livre relié. Les textes sont accompagnés de tableaux d'artistes amérindiens. «Le poète avait raison, écrit Myra Cree dans sa préface: "L'artiste est un oiseau qui ne chante bien que dans son arbre généalogique".»
Pour les Amérindiens, cet arbre prend ses racines très loin dans l'histoire de l'Amérique. «Je suis enraciné dans ce continent comme le sont les cèdres millénaires, rabougris mais toujours verts, qui vivent en Abitibi, sur le grand territoire de mes ancêtres anishnabés», écrit Michel Noël.
En introduction de son livre, Maurizio Gatti cite Roméo Saganash, porte-parole des Cris du Québec, qui dit regretter que «les jeunes Cris d'aujourd'hui n'aient pour modèles que des politiciens plutôt que des écrivains et des poètes». Voilà, avec ces livres, une infime partie du tort causé aux communautés amérindiennes, qui est ainsi réparée.
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La Forêt vive
Rémi Savard
Boréal
Montréal, 2004, 225 pages
Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu
Serge Bouchard
Boréal
Montréal, 2004, 200 pages
Littérature amérindienne du Québec
Maurizio Gatti
Hurtubise HMH, «Cahiers du Québec»
Montréal, 2004, 279 pages
Splendeurs amérindiennes
Michel Noël
Éditions Henri Rivard
Montréal, 2004, 200 pages
C'était une époque où l'écriture n'existait pas. L'histoire des hommes se traçait plutôt en longues pistes laissées dans la neige, en traces de pas dans la toundra. Cette histoire, elle s'écrivait aussi dans la tête des anciens qui, hiver après hiver, printemps après printemps, été après été, automne après automne, sillonnaient cet immense territoire dont ils connaissaient, avec la précision d'un géographe, la moindre cache, la moindre montagne, la moindre vallée.
L'érudition, alors, était affaire d'habileté, de sagesse, de talent, de mémoire. Certains y ajoutaient des talents de conteur. C'était le cas, semble-t-il, de François Bellefleur, un conteur innu qui, dans le petit village de La Romaine, près de Natashquan, a livré à Rémi Savard les histoires fondatrices de la tradition innue. Il lui a raconté celle de Tshakapesh, dont les parents avaient été tués par Katshituasku, un monstre abject parent de l'ours. Il lui a aussi raconté celle des parents qui avaient tenté d'abandonner leur enfant, celle de l'enfant qui doit devenir un homme, celle du grand-père qui a une relation incestueuse avec la fille de son fils.
Ces histoires formaient un véritable code moral pour les Innus, qui y lisaient des leçons sur le comportement à adopter en société, contre l'inceste, contre la violence, contre l'abandon des enfants, croit le chercheur. Elles indiquent aussi notamment les règles entourant le mariage, la production au sein de la famille et les rapports intergénérationnels.
Pour Savard, il faut chercher dans la disparition de toute cette culture, qui légiférait la vie des Amérindiens, la propagation de la délinquance et d'un certain désordre (haut taux de suicide, alcoolisme, etc.) régnant dans les communautés autochtones.
«Cela a rapport avec les problèmes les plus contemporains des Indiens, c'est-à-dire la question de la gouverne et de l'autodétermination. Ce sont des textes fondateurs, ce sont comme des codes de loi, cela joue les mêmes fonctions que des codes de loi. Ceux qui savent le mieux les décoder, ce sont ceux qui les utilisaient», dit-il.
Les personnages mis en scène dans ces récits sont souvent des enfants, sous forme animale, humaine ou préhumaine (un des récits raconte comment le héros perd les poils qui couvrent son corps pour devenir un homme). Ils doivent traiter avec une sorte de puissance surnaturelle qui agit sur leur destin.
«Dans le deuxième récit, le grand personnage qui s'appelle Mistapeu vient enseigner comment se comporter entre les générations», rappelle Savard, qui ajoute que toutes les civilisations ont besoin d'absolu, que ce soit Dieu, des personnages légendaires ou la notion de souveraineté du peuple. C'est par ces récits que les Innus apprenaient par exemple comment se sont créés les saisons, le cycle des jours et des nuits, l'origine des hommes. Quelque chose de très près de notre Genèse biblique. «Ça prend un absolu, tout en sachant que tu peux toujours avoir des accommodements raisonnables avec le ciel», dit Savard.
De Mingan à North West River
Tandis que Rémi Savard explore les fondements moraux et spirituels des Innus, ce sont des histoires de chasse, d'authentiques histoires de traque, que Serge Bouchard a quant à lui cueillies de la bouche de Mathieu Mestokosho, aujourd'hui décédé. Mathieu Mestokosho «disait, récitait, racontait, tel un bruit de fond auquel personne ne prêtait vraiment attention mais que chacun entendait en sachant de quoi il s'agissait, la musique sourde et profonde d'une voix qui voyage». Ce récit, c'est celui d'une vie dure, une vie de nomades qui menait les familles de Mingan à North West River, du lac Brûlé à la rivière Saint-Jean. Autour de leurs campements, c'est la nature qui guette, avec ses promesses et ses menaces. Dans cet univers, les fluctuations des troupeaux de caribous, les ours, les loutres et les castors font partie de la vie quotidienne. Les femmes, de leur côté, s'occupent de la pêche et des enfants.
«C'était la dernière génération des gens du territoire», dit Bouchard en entrevue, faisant référence à ces gens qui vivaient essentiellement de la chasse et de la pêche dans l'immense Labrador alors dépeuplé, loin des Blancs, loin, très loin aussi, de la tentation de l'alcool, de la drogue et de l'immobilisme.
Depuis, les communautés innues ont vécu une «immense faillite», une «immense tragédie», dit l'auteur. Des gens de la génération qui a suivi celle de Mathieu ont passé leur vie immobiles, atteints d'alcoolisme, vivant de l'aide sociale, dans les réserves. C'est un «saut dans le vide», dit l'auteur.
En effet, le monde tel que conté par Mathieu Mestokosho évoque une réalité qui se déployait aux antipodes de la culture occidentale moderne. C'est un monde où les humains sont constamment confrontés aux questions de distances, aux forces de la nature, à la vie animale et, par conséquent, à un rapport à la vie et à la mort complètement différent du nôtre.
«Cela nous échappe, on n'a plus de territoire. On n'a pas de rapport concret, direct, avec la distance. Ces gens-là étaient dans une condition physique exceptionnelle. Ils trouvaient ça dur, mais ils n'étaient pas misérables. Ils étaient compétents là-dedans, et ils en ont dégagé une immense fierté. C'étaient des gens très orgueilleux», dit-il.
Une littérature d'aujourd'hui
Pour plonger dans l'univers amérindien, contemporain celui-là, il faut lire Littérature amérindienne du Québec, un recueil assemblé par Maurizio Gatti dans les Cahiers du Québec chez Hurtubise HMH. On y trouve des contes et des légendes, des poèmes, des romans, du théâtre, des récits et des témoignages. Un de ces contes, signé Christine Sioui Wawanoloath, raconte la conquête du territoire des oiseaux verts par les oiseaux jaunes. Et il faut être aveugle pour ne pas y voir une métaphore de l'histoire amérindienne.
«Les oiseaux verts essayèrent de s'adapter à leur nouvel environnement du mieux qu'ils purent. Mais ils n'étaient pas heureux. En fait, leur seul bonheur était de se faire raconter par des plus âgés de très vieilles histoires qui racontaient que leurs ancêtres pouvaient voler dans le ciel», écrit-elle.
Dans un autre conte, Tshakapesh, celui-là même qu'on retrouve dans les récits relatés par Savard, s'amuse des arguments du maître du oui et du maître du non autour de la souveraineté du Québec. «Alors, Tshakapesh rejoignit sa soeur et lui dit: "Laissons-les se chamailler et profitons du beau temps." Et ils reprirent joyeusement leur route», écrit l'auteur, André Dudemaine.
Un autre livre tente de mettre sur papier cette âme amérindienne. Ce sont Splendeurs amérindiennes, signées Michel Noël, que l'éditeur Henri Rivard a réunies dans un beau livre relié. Les textes sont accompagnés de tableaux d'artistes amérindiens. «Le poète avait raison, écrit Myra Cree dans sa préface: "L'artiste est un oiseau qui ne chante bien que dans son arbre généalogique".»
Pour les Amérindiens, cet arbre prend ses racines très loin dans l'histoire de l'Amérique. «Je suis enraciné dans ce continent comme le sont les cèdres millénaires, rabougris mais toujours verts, qui vivent en Abitibi, sur le grand territoire de mes ancêtres anishnabés», écrit Michel Noël.
En introduction de son livre, Maurizio Gatti cite Roméo Saganash, porte-parole des Cris du Québec, qui dit regretter que «les jeunes Cris d'aujourd'hui n'aient pour modèles que des politiciens plutôt que des écrivains et des poètes». Voilà, avec ces livres, une infime partie du tort causé aux communautés amérindiennes, qui est ainsi réparée.
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La Forêt vive
Rémi Savard
Boréal
Montréal, 2004, 225 pages
Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu
Serge Bouchard
Boréal
Montréal, 2004, 200 pages
Littérature amérindienne du Québec
Maurizio Gatti
Hurtubise HMH, «Cahiers du Québec»
Montréal, 2004, 279 pages
Splendeurs amérindiennes
Michel Noël
Éditions Henri Rivard
Montréal, 2004, 200 pages
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