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Maudit argent littéraire!

Louis Cornellier   9 octobre 2004  Livres
Est-il possible d'être un écrivain à la fois subventionné par l'État et parfaitement libre? L'art peut-il faire bon ménage avec l'argent sans se dévaluer? Dans un ouvrage colossal qui a dû nécessiter des milliers d'heures de travail, le professeur de littérature Robert Yergeau explore cette problématique et tente «de démonter ne serait-ce qu'une partie de la "fournaise" étatique qui alimente en dollars la maison littéraire québécoise».

Le mécénat d'État part du constat suivant: «Des projets des candidats à la confection finale des listes des boursiers, de la soumission de manuscrits à la réponse des éditeurs, dort dans les Archives nationales du Canada (ANC) et du Québec (ANQ) une histoire littéraire en friche d'une très grande richesse. Or cette vaste terra incognita n'a jamais intéressé les chercheurs.» Yergeau, lui, a choisi d'aller y fouiller afin d'en faire ressortir les enjeux à la fois littéraires et institutionnels liés au mécénat d'État.

«Les écrivains québécois, note-t-il, ont sans cesse entretenu un rapport conflictuel avec l'argent.» Ce furent, par exemple, les déboires financiers d'un Crémazie condamné à l'exil et au silence. Ce fut aussi Valdombre tempêtant contre l'argent mais aussi contre un gouvernement du Québec qui méprisait ses créateurs. Grignon lui-même affirmait avoir écrit Un homme et son péché pour dire son horreur de l'argent mais aussi parce qu'il crevait de faim. Plus frondeur, Yves Thériault ne se cachait pas d'écrire pour l'argent et d'en solliciter auprès de l'État, dont il dénonçait les règles de fonctionnement tout en acceptant de jouer le jeu, c'est-à-dire en forçant la note québécoise auprès du ministère des Affaires culturelles (MAC) et la note canadienne auprès du Conseil des arts du Canada (CAC). Il incarne d'ailleurs une loi à peu près universelle en la matière: «Demande de bourse oblige, les écrivains jouent le jeu, quel que soit par ailleurs leur courroux contre le pouvoir et les institutions.»

Jouer le jeu, qu'est-ce à dire, au juste? L'enquête menée par Robert Yergeau est si vaste (presque tous les écrivains québécois des années 60 à 80 y passent) et couvre tellement d'éléments — rapports idéologiques des États fédéral et québécois, enjeux de l'évaluation par les pairs, pouvoir des fonctionnaires, histoire des jugements de valeur occasionnés par le mécénat d'État, enjeux institutionnels qui sous-tendent tout le processus — qu'il est impensable de tenter de la résumer en détail. On peut à tout le moins en faire ressortir quelques cas de figure.

Double attitude

Celui de la revue Liberté, entre autres, est intéressant. Ses dirigeants, au début, affirmaient que le mécénat d'État entravait la «véritable liberté d'expression». «Mais, ajoute Yergeau, à partir du moment où ils recevront régulièrement des subventions et qu'ils s'imposeront de plus en plus dans le champ culturel, ils seront bien obligés de changer de discours; dès lors, le retournement sera complet: loin de brimer la liberté, le mécénat d'État la favoriserait. Opportunisme idéologique? Réalisme tactique?»

Les choses, à la limite, auraient pu en rester là, mais c'était compter sans Hubert Aquin, qui se scandalisera rapidement du fait que «le Conseil fédéral des arts exerce un holding financier et idéologique sur la revue Liberté». Aquin, qui a par ailleurs travaillé à Radio-Canada, à l'ONF et aux Éditions La Presse, démissionnera de la revue, mais il se retrouvera à peu près seul.

Victor-Lévy Beaulieu, dans une lettre de 1971, l'appuiera et affirmera renoncer, lui aussi, à l'argent du fédéral. L'année suivante, pourtant, il aurait reçu deux bourses du CAC. «À d'autres reprises, remarque Yergeau, Victor-Lévy Beaulieu allait cultiver cette double attitude: le donneur de leçons en public; le profiteur du système en privé.» Et lui, dans cette galère, ne sera pas seul. En 1967, par exemple, Pierre Maheu, directeur de Parti pris, demandait une aide à la publication au MAC et au CAC. Sa lettre de demande au MAC insistait sur la note québécoise alors que celle au CAC éliminait toute référence au Québec!

Yergeau souligne aussi, au passage, la posture d'un Pierre Falardeau qui «accuse indistinctement tous les créateurs d'avoir pris place à bord du paquebot de l'autocensure qui vogue sur la mer du mécénat d'État» alors que «lui-même a bénéficié, pour ses films, de subventions fédérales». Sans s'autocensurer, faudrait-il peut-être ajouter toutefois. «Doit-on, demande l'essayiste, distinguer entre deux catégories de boursiers: ceux qui travaillent pour la juste cause de l'indépendance seraient justifiés d'aller chercher là où il se trouve, fût-ce chez l'ennemi, l'argent qui permettra de la faire avancer; et les autres, carriéristes de tout acabit?» Sans vraiment porter de jugement, Yergeau constate au moins la logique souvent tordue qu'impose le pourtant nécessaire mécénat d'État à la canado-québécoise.

Une autre aporie créée par ce système est celle «du couple antinomique de la subversion et de la subvention». Denis Vanier, par exemple, a reçu douze bourses du CAC et huit du MAC. Ainsi, «le poète de la marginalité la plus intransigeante a entretenu un commerce intense avec le mécénat d'État. Comment ne pas interroger cette posture paradoxale?». Que dire aussi de Nicole Brossard, «cette propagandiste de la subversion» qui a «accepté toutes les couronnes que l'institution littéraire a tressées sur sa tête de résistante, notamment son intronisation à l'Académie des lettres du Québec, la présidence de la Commission du droit de prêt public, les prix et les bourses? Je l'ai dit; je le répète: le pouvoir, c'est toujours les autres, même et surtout quand on est en plein dedans».

Ce pouvoir institutionnel, dans les années 60 et 70, avait aussi des noms qui étaient ceux de quelques fonctionnaires culturels (Naïm Kattan) et ceux des membres habituels des «académies invisibles» chargées d'évaluer les projets, c'est-à-dire, entre autres, Jean Éthier-Blais, Gilles Marcotte et Jacques Brault.

Robert Yergeau ne se fait pas d'illusions. Il se doute bien que son enquête, éclairante mais douloureuse, sera mal accueillie. On l'accusera probablement de mépriser ceux dont il parle et de ne pas saisir qu'il n'y a pas de honte à être subventionné puisque, sans ce mécénat d'État, le «champ de production restreinte» serait condamné. Le projet de Yergeau, pourtant, ne vise pas vraiment à juger ou à dénoncer mais à mettre en lumière une logique dont il s'agit de ne pas être dupe: «Mais tenter de mieux comprendre les enjeux de l'art et de l'argent à l'aune du mécénat d'État ne représente pas une façon d'instrumentaliser ni de réifier les écrivains. Au contraire, même. C'est mesurer, de la manière la moins inexacte possible, ce qui, d'Octave Crémazie à Hélène Monette, constitue les grandeurs et les misères de la vie littéraire, rendant du même coup plus admirable, parce que plus réel, le parcours des écrivains.» Un livre sévère mais nécessaire et courageux.

louiscornellier@parroinfo.net

Art, argent, arrangement

Le mécénat d'État

Robert Yergeau

David

Ottawa, 2004, 632 pages






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