Roman français - Les vies rêvées de Marie Nimier et d'Anne Weber
Qu'est-ce qu'un roman? Choix d'un directeur de collection ou, plus souvent, objet d'un consensus éditorial, un tel texte rejoint une collection de miroirs plus ou moins imaginaires, inscrits, ou pas, sous l'égide d'un mot clé: fiction, roman, récit. Ce qu'un roman n'est pas? Une biographie, qui reste un genre à part. Entre les deux, l'autofiction est un néologisme discuté, plutôt mal admis.
La pratique éditoriale ravive toujours ces questions de genre. Deux proses attentives et séduisantes en témoignent. Marie Nimier publie La Reine du silence, dans la collection blanche de Gallimard, et Anne Weber, ledit roman Cerbère, griffé René de Ceccaty, qui la dirige au Seuil.
Ces deux autobiographies, puisqu'il faut bien identifier ainsi ce genre en porte-à-faux, ont un point commun: faire appel à la fiction pour tracer des liens incertains, ici par deux fois entre un père absent et une fille qui écrit à la première personne. L'une porte le fameux nom des Nimier, étant la fille du romancier décédé dans un accident de voiture en 1962. L'autre n'a pas le nom prestigieux, Benjamin; mais voici, doublant le père, le «sur-père», comme elle nomme la haute figure, dont le suicide, près de Cerbère en 1940, renforce la fonction de commandeur.
Place, donc, aux apparitions littéraires de cinq personnages, qui unissent la fiction et les actes — «faction», disent les Anglo-Saxons —, et interrogeons la construction de soi. Les uns seraient romanesques ou autofictionnels; les autres peut-être pas, on ne se prononce pas. À quoi servent ces fantômes, Roger Nimier et Walter Benjamin, saisis en coin par des petites filles qui disent avoir grandi dans l'ombre et qui se taillent, ce faisant, une place de romancières?
La force de la plume
Il était au volant avec une jeune auteure de Gallimard, Sunsiaré de Larcône. Deux morts. Leurs photos font la une des journaux. Roger Nimier avait 36 ans; Marie, cinq ans, et ses parents étaient en instance de divorce. La Reine du silence est un travail de mémoire; on y convoque des rêves et des images anciennes, le témoignage maternel, réticent ou, plus précis, celui d'un demi-frère. Sur le fond d'une enfance inquiète, une silhouette se dessine, non pas une pièce de décor mais un père fuyant. Puis le vide s'installe, le manque et son point final.
L'écriture est exemplaire. «Moi, suis orphelin de moi-même», écrivait déjà Doubrovsky dans Le Livre brisé, définissant l'autofiction; il éclairait ainsi tant le néant de soi, chez un écrivain, que l'appel au langage qui s'ensuit. De même, cette reine de silence est une enfant qui intériorise l'ordre paternel de se taire, puis qui secoue, par l'écriture, ses états muets. Marie Nimier prend à rebours, écrit-elle, la «gravité tranquille des enfants grandis prématurément».
En 1962, Nimier n'a plus signé de roman depuis sept ans. Sa fille revient sur ce silence, conjecture les frustrations, la peine, le rôle de l'alcool, comme celui d'un milieu oppressant. Tout semble se liguer contre Roger Nimier, au faîte de sa gloire. L'investigation est fine, empreinte d'une émotion qui grossit les informations ténues concernant l'homme.
Est-ce là l'écriture littéraire? Auteur, narrateur, personnage tendent à ne faire qu'un; le récit s'appuie sur une recherche d'ordre poétique, où l'écho de la mémoire résonne dans les mots. Sans la volonté de débrider une réalité réprimée, Marie Nimier aurait-elle pu déplacer son sujet vers elle-même, reléguant du même coup l'opinion des témoins au statut de jugement candide?
Les encoches de cette mémoire, dira-t-on, concernent peu le personnage public. Et comment se fier à une enfant? Ce qui est rendu fictif, pourtant, c'est l'image établie de l'homme. En manipulant les miroirs, l'hybridation de soi en l'autre s'établit. «Pourquoi ne faisait-il pas semblant de manger?», se demande la narratrice enfant. Qui se poserait la question, sinon cette fille en écriture qui, pour tout jeu, tend un visage recomposé au modèle grimaçant qui l'a longtemps dévorée.
Big bang intérieur
Anne Weber, dans Cerbère, utilise l'autofiction à d'autres fins. Du moins, en apparence. Sujet bilingue, comme Nancy Huston — elle a publié ce livre en allemand au printemps —, cette traductrice de Pierre Michon et de Walter Benjamin réussit à brouiller les cartes de sa dualité. Par un savant alliage de ses univers favoris, ce livre débute comme un essai très stimulant. Qu'il s'agisse de détresse existentielle ou d'images de soi, le propos s'ancre en terrain solide.
Rapidement, la machine à penser se dérègle, imprévisible, zigzaguant d'une fantaisie à l'autre. L'inventivité précipite l'essai dans un imaginaire débridé. Le nom de Walter Benjamin s'impose, au terme d'une promenade jusqu'à son caveau vide, près de la ville frontière de Cerbère. Symbole? Signe de falsification par excellence? Rédemption par le langage? C'est tout cela. Hommage au maître.
Dans sa quête de sens, le personnage réussit à escamoter les repères. «Je», c'est l'artifice parfait de l'inconnu. Le nom propre demeure. C'est un des paradoxes. Son mérite? Créer une illusion, des doubles — la fiction —, un dialogue en imagination, en une conscience finement lettrée. Faites-vous avoir par le procédé littéraire. L'invention, qui rappelle l'art de Michon sans le nommer, consiste à faire d'un manque de père une joie subversive: ce creux baroque — ce Cerbère — est un laissez-passer de l'autobiographie, sans les méfaits de la confidence ni du mensonge. Très ingénieux. Intelligent et drôle.
La pratique éditoriale ravive toujours ces questions de genre. Deux proses attentives et séduisantes en témoignent. Marie Nimier publie La Reine du silence, dans la collection blanche de Gallimard, et Anne Weber, ledit roman Cerbère, griffé René de Ceccaty, qui la dirige au Seuil.
Ces deux autobiographies, puisqu'il faut bien identifier ainsi ce genre en porte-à-faux, ont un point commun: faire appel à la fiction pour tracer des liens incertains, ici par deux fois entre un père absent et une fille qui écrit à la première personne. L'une porte le fameux nom des Nimier, étant la fille du romancier décédé dans un accident de voiture en 1962. L'autre n'a pas le nom prestigieux, Benjamin; mais voici, doublant le père, le «sur-père», comme elle nomme la haute figure, dont le suicide, près de Cerbère en 1940, renforce la fonction de commandeur.
Place, donc, aux apparitions littéraires de cinq personnages, qui unissent la fiction et les actes — «faction», disent les Anglo-Saxons —, et interrogeons la construction de soi. Les uns seraient romanesques ou autofictionnels; les autres peut-être pas, on ne se prononce pas. À quoi servent ces fantômes, Roger Nimier et Walter Benjamin, saisis en coin par des petites filles qui disent avoir grandi dans l'ombre et qui se taillent, ce faisant, une place de romancières?
La force de la plume
Il était au volant avec une jeune auteure de Gallimard, Sunsiaré de Larcône. Deux morts. Leurs photos font la une des journaux. Roger Nimier avait 36 ans; Marie, cinq ans, et ses parents étaient en instance de divorce. La Reine du silence est un travail de mémoire; on y convoque des rêves et des images anciennes, le témoignage maternel, réticent ou, plus précis, celui d'un demi-frère. Sur le fond d'une enfance inquiète, une silhouette se dessine, non pas une pièce de décor mais un père fuyant. Puis le vide s'installe, le manque et son point final.
L'écriture est exemplaire. «Moi, suis orphelin de moi-même», écrivait déjà Doubrovsky dans Le Livre brisé, définissant l'autofiction; il éclairait ainsi tant le néant de soi, chez un écrivain, que l'appel au langage qui s'ensuit. De même, cette reine de silence est une enfant qui intériorise l'ordre paternel de se taire, puis qui secoue, par l'écriture, ses états muets. Marie Nimier prend à rebours, écrit-elle, la «gravité tranquille des enfants grandis prématurément».
En 1962, Nimier n'a plus signé de roman depuis sept ans. Sa fille revient sur ce silence, conjecture les frustrations, la peine, le rôle de l'alcool, comme celui d'un milieu oppressant. Tout semble se liguer contre Roger Nimier, au faîte de sa gloire. L'investigation est fine, empreinte d'une émotion qui grossit les informations ténues concernant l'homme.
Est-ce là l'écriture littéraire? Auteur, narrateur, personnage tendent à ne faire qu'un; le récit s'appuie sur une recherche d'ordre poétique, où l'écho de la mémoire résonne dans les mots. Sans la volonté de débrider une réalité réprimée, Marie Nimier aurait-elle pu déplacer son sujet vers elle-même, reléguant du même coup l'opinion des témoins au statut de jugement candide?
Les encoches de cette mémoire, dira-t-on, concernent peu le personnage public. Et comment se fier à une enfant? Ce qui est rendu fictif, pourtant, c'est l'image établie de l'homme. En manipulant les miroirs, l'hybridation de soi en l'autre s'établit. «Pourquoi ne faisait-il pas semblant de manger?», se demande la narratrice enfant. Qui se poserait la question, sinon cette fille en écriture qui, pour tout jeu, tend un visage recomposé au modèle grimaçant qui l'a longtemps dévorée.
Big bang intérieur
Anne Weber, dans Cerbère, utilise l'autofiction à d'autres fins. Du moins, en apparence. Sujet bilingue, comme Nancy Huston — elle a publié ce livre en allemand au printemps —, cette traductrice de Pierre Michon et de Walter Benjamin réussit à brouiller les cartes de sa dualité. Par un savant alliage de ses univers favoris, ce livre débute comme un essai très stimulant. Qu'il s'agisse de détresse existentielle ou d'images de soi, le propos s'ancre en terrain solide.
Rapidement, la machine à penser se dérègle, imprévisible, zigzaguant d'une fantaisie à l'autre. L'inventivité précipite l'essai dans un imaginaire débridé. Le nom de Walter Benjamin s'impose, au terme d'une promenade jusqu'à son caveau vide, près de la ville frontière de Cerbère. Symbole? Signe de falsification par excellence? Rédemption par le langage? C'est tout cela. Hommage au maître.
Dans sa quête de sens, le personnage réussit à escamoter les repères. «Je», c'est l'artifice parfait de l'inconnu. Le nom propre demeure. C'est un des paradoxes. Son mérite? Créer une illusion, des doubles — la fiction —, un dialogue en imagination, en une conscience finement lettrée. Faites-vous avoir par le procédé littéraire. L'invention, qui rappelle l'art de Michon sans le nommer, consiste à faire d'un manque de père une joie subversive: ce creux baroque — ce Cerbère — est un laissez-passer de l'autobiographie, sans les méfaits de la confidence ni du mensonge. Très ingénieux. Intelligent et drôle.
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