Roman québécois - L'impossible retour
Né à Florence, le poète et essayiste Fulvio Caccia a vécu 30 ans au Québec. Il réside en France depuis 1989. Lauréat en 1994 du prix du Gouverneur général du Canada pour son recueil de poésie Aknos (Guernica), il a écrit Les Connexions dangereuses (1995), un essai sur la cybersexualité, et La République mêtis (1997), une réflexion sur les rapports entre culture, politique et mondialisation. À Paris, il a fondé l'Observatoire multilatéral sur la diversité culturelle.
Animateur de la revue littéraire multilingue en ligne Combats après avoir été un des fondateurs et principaux collaborateurs de la revue Vice-Versa à Montréal, l'écrivain s'intéresse depuis longtemps aux nouvelles configurations identitaires dans le contexte de l'immigration. Il sera de passage au Québec en novembre, où il participera au Salon du livre de Montréal ainsi qu'à une série d'activités, dont une table ronde portant sur le thème de l'exil et du retour.
S'il est vrai que tout immigrant fait des rêves de retour, comme l'affirme Milan Kundera dans son dernier roman, L'Ignorance, une question se pose: peut-on retourner impunément dans son pays d'origine? La Ligne gothique traite de cette question douloureuse, de cette souffrance invisible causée par l'exil.
Univers de miroirs et de doubles
Tout lecteur doit mériter son auteur, disait Umberto Eco. La Ligne gothique est construit à partir d'un faisceau de coïncidences et d'énigmes, de chemins de traverse, de chausse-trapes. Les noms sont changés, les lieux réels travestis. Que comprendre de cette histoire éclatée où tout se passe comme si diverses époques et générations étaient compressées en un seul et même instant, où les personnages s'évanouissent dès lors qu'on veut les saisir? Comment se retrouver dans cet univers de miroirs et de doubles à la Borges où le réalisme de la fiction s'effondre, dans ce labyrinthe du temps et de la mémoire où le romancier rompt le fil dès le début de son récit en dédales?
«Mais ce voyage, je le savais, ne serait pas comme les précédents.» Sortant d'une relation amoureuse avec Ariane, «douze ans d'amour-passion, de tempêtes et d'éclaircies qui nous ont laissés exténués», Jonathan Hunt prend prétexte d'une invitation à un colloque dans sa ville natale pour retrouver Dimitri, son meilleur ami, disparu il y a dix ans pendant un carnaval.
Arrivé sur les lieux, il ne reconnaît plus la ville. «Je suis dans la Cité de l'Oubli.» Des odeurs de bruyère et de romarin le ramènent à son enfance, «au porche de plâtre lézardé, au rectangle étroit de la cour lavée par le soleil et, au fond, au petit appartement familial encore hanté par la voix inflexible de mon père».
À mi-chemin entre le rêve et la réalité, l'histoire vraie se dérobe et bascule dans des visions fantasmagoriques, puis dans un érotisme lyrique. Jonathan rencontre des inconnues qui le grisent. Les scènes d'amour sur les premiers accords de Summertime de Gershwin ou les «discrètes bacchanales» pendant le carnaval font corps avec le texte. Le romancier brise l'enchantement et introduit dans son récit un épisode de la résistance italienne durant la Seconde Guerre mondiale aux abords de la Ligne gothique. Ce fait historique réel rappelle métaphoriquement d'autres conflits dans lesquels «il est étrange de mourir ainsi sous ces balcons fleuris, en plein soleil». Les noms aux consonances slaves très marquées, une mère qui court et réclame son enfant, tout ici évoque la tragédie de l'ex-Yougoslavie.
Le cadre historique et politique utilisé par le romancier agit comme révélateur d'une époque remplie de doutes et d'incertitudes, marquée par le repli sur soi et la peur de l'autre. La narration devient réflexion, le style discursif, le ton critique, ironique, en un mot, subversif. Le barbare qui «s'immisce dans le bel ordonnancement du monde et le transforme» n'est peut-être pas celui que l'on croit...
La tyrannie du réel
Dimitri est-il mort ou vivant? Jonathan est-il vraiment parti à sa recherche? L'histoire fragmentée de La Ligne gothique finit par occulter les vraies raisons de son départ. «En vérité, c'est à la recherche de lui-même qu'il s'est lancé.» En changeant son nom en Jonathan Hunt, Dimitri l'immigrant a cherché à s'arracher de lui-même. «Il voulait recommencer à neuf comme si son passé n'existait pas.» Quand il rentre dans son pays, il se sent doublement étranger. Devant l'impossibilité de renouer avec son pays d'origine, il mesure le prix à payer pour avoir franchi la Ligne gothique, symbole de l'exil. Le labyrinthe sera sans fin.
Roman du déracinement, de la mémoire et de l'oubli, La Ligne gothique explore avec lucidité la question de l'impossible retour qui exacerbe la tension de l'exil. Plusieurs lecteurs risquent de ne pas se retrouver dans l'architecture narrative complexe et l'univers riche de symboles et de correspondances du roman. Il faut voir dans la démarche narrative et stylistique de l'auteur la volonté de croiser des imaginaires et de les délivrer de la tyrannie du réel. Le grand enseignement de L'Art du roman de Milan Kundera. Avec La Ligne gothique, Fulvio Caccia signe
un premier roman fort, d'une construction sans faille. L'oeuvre, exigeante il est vrai, représente un défi de lecture.
Animateur de la revue littéraire multilingue en ligne Combats après avoir été un des fondateurs et principaux collaborateurs de la revue Vice-Versa à Montréal, l'écrivain s'intéresse depuis longtemps aux nouvelles configurations identitaires dans le contexte de l'immigration. Il sera de passage au Québec en novembre, où il participera au Salon du livre de Montréal ainsi qu'à une série d'activités, dont une table ronde portant sur le thème de l'exil et du retour.
S'il est vrai que tout immigrant fait des rêves de retour, comme l'affirme Milan Kundera dans son dernier roman, L'Ignorance, une question se pose: peut-on retourner impunément dans son pays d'origine? La Ligne gothique traite de cette question douloureuse, de cette souffrance invisible causée par l'exil.
Univers de miroirs et de doubles
Tout lecteur doit mériter son auteur, disait Umberto Eco. La Ligne gothique est construit à partir d'un faisceau de coïncidences et d'énigmes, de chemins de traverse, de chausse-trapes. Les noms sont changés, les lieux réels travestis. Que comprendre de cette histoire éclatée où tout se passe comme si diverses époques et générations étaient compressées en un seul et même instant, où les personnages s'évanouissent dès lors qu'on veut les saisir? Comment se retrouver dans cet univers de miroirs et de doubles à la Borges où le réalisme de la fiction s'effondre, dans ce labyrinthe du temps et de la mémoire où le romancier rompt le fil dès le début de son récit en dédales?
«Mais ce voyage, je le savais, ne serait pas comme les précédents.» Sortant d'une relation amoureuse avec Ariane, «douze ans d'amour-passion, de tempêtes et d'éclaircies qui nous ont laissés exténués», Jonathan Hunt prend prétexte d'une invitation à un colloque dans sa ville natale pour retrouver Dimitri, son meilleur ami, disparu il y a dix ans pendant un carnaval.
Arrivé sur les lieux, il ne reconnaît plus la ville. «Je suis dans la Cité de l'Oubli.» Des odeurs de bruyère et de romarin le ramènent à son enfance, «au porche de plâtre lézardé, au rectangle étroit de la cour lavée par le soleil et, au fond, au petit appartement familial encore hanté par la voix inflexible de mon père».
À mi-chemin entre le rêve et la réalité, l'histoire vraie se dérobe et bascule dans des visions fantasmagoriques, puis dans un érotisme lyrique. Jonathan rencontre des inconnues qui le grisent. Les scènes d'amour sur les premiers accords de Summertime de Gershwin ou les «discrètes bacchanales» pendant le carnaval font corps avec le texte. Le romancier brise l'enchantement et introduit dans son récit un épisode de la résistance italienne durant la Seconde Guerre mondiale aux abords de la Ligne gothique. Ce fait historique réel rappelle métaphoriquement d'autres conflits dans lesquels «il est étrange de mourir ainsi sous ces balcons fleuris, en plein soleil». Les noms aux consonances slaves très marquées, une mère qui court et réclame son enfant, tout ici évoque la tragédie de l'ex-Yougoslavie.
Le cadre historique et politique utilisé par le romancier agit comme révélateur d'une époque remplie de doutes et d'incertitudes, marquée par le repli sur soi et la peur de l'autre. La narration devient réflexion, le style discursif, le ton critique, ironique, en un mot, subversif. Le barbare qui «s'immisce dans le bel ordonnancement du monde et le transforme» n'est peut-être pas celui que l'on croit...
La tyrannie du réel
Dimitri est-il mort ou vivant? Jonathan est-il vraiment parti à sa recherche? L'histoire fragmentée de La Ligne gothique finit par occulter les vraies raisons de son départ. «En vérité, c'est à la recherche de lui-même qu'il s'est lancé.» En changeant son nom en Jonathan Hunt, Dimitri l'immigrant a cherché à s'arracher de lui-même. «Il voulait recommencer à neuf comme si son passé n'existait pas.» Quand il rentre dans son pays, il se sent doublement étranger. Devant l'impossibilité de renouer avec son pays d'origine, il mesure le prix à payer pour avoir franchi la Ligne gothique, symbole de l'exil. Le labyrinthe sera sans fin.
Roman du déracinement, de la mémoire et de l'oubli, La Ligne gothique explore avec lucidité la question de l'impossible retour qui exacerbe la tension de l'exil. Plusieurs lecteurs risquent de ne pas se retrouver dans l'architecture narrative complexe et l'univers riche de symboles et de correspondances du roman. Il faut voir dans la démarche narrative et stylistique de l'auteur la volonté de croiser des imaginaires et de les délivrer de la tyrannie du réel. Le grand enseignement de L'Art du roman de Milan Kundera. Avec La Ligne gothique, Fulvio Caccia signe
un premier roman fort, d'une construction sans faille. L'oeuvre, exigeante il est vrai, représente un défi de lecture.
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