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La vie fragile des librairies indépendantes

Caroline Montpetit   4 septembre 2004  Livres
Celles qui restent ont survécu à mille inventions, d'Internet à la vidéo maison. Elles subsistent grâce à des calculs serrés, à des fins de mois étroites, et comptent sur une poignée de clients fidèles. Elles demeurent assez rares, ces librairies indépendantes qui ont pignon sur rue au Québec. On les fréquente pour leur proximité, leur personnalité, leurs goûts, leurs choix. Elles attirent les intellectuels comme les enfants, plus de femmes que d'hommes. Et une ville comme Montréal ne serait pas la même sans ces gens qui les tiennent, qui aiment les livres et les lisent.

Les heureux qui vivent près de la rue Saint-Viateur, dans le Mile End, côtoient la petite librairie L'Écume des jours, où l'on célèbre avec passion les littératures étrangères et où l'on garde toute l'oeuvre de certains auteurs fétiches. La Librairie Zone libre, qui tient boutique depuis près de 25 ans, rue Sainte-Catherine, aux portes du cégep du Vieux-Montréal et de l'UQAM, accueille année après année la marge gauchisante et autres mordus de philosophie et de sciences humaines générales. Quant à la Librairie du Square, rue Saint-Denis, elle est devenue une institution presque au même titre que le carré Saint-Louis, qu'elle longe. Et bien plus au nord, chez Monet, libraire qui vient de rénover ses vastes locaux du centre commercial Normandie, rue Salaberry, on retrouvera des abonnés du livre jeunesse ou de la bande dessinée.

Pour les habitués, la librairie est à la fois un salon et une chapelle, un endroit pour côtoyer des gens et des auteurs, pour être à la fois seul et entouré. C'est aussi un endroit pour flâner.

Pour survivre dans la jungle des grandes surfaces, qui peuvent notamment offrir des livres à rabais, une librairie indépendante doit avoir une âme et une personnalité, dit Yvon Lachance, président de l'Association des libraires du Québec et aussi copropriétaire de la Librairie Olivieri, qui porte enseigne près de l'Université de Montréal, sur le chemin de la Côte-des-Neiges, et qui compte aussi une succursale au Musée d'art contemporain.

La Librairie Zone libre, par exemple, est issue d'un groupe de gauche, qui fleurissait dans les années soixante-dix. Fondée par une douzaine de bénévoles, elle s'est depuis transformée en une librairie générale et relève désormais d'une seule propriétaire, Mireille Frenette.

«La librairie demeure de gauche, très près des gens qui ont une certaine conscience sociale, mais elle devenue une librairie générale. On fait des choix et on est plus près des sciences humaines. On vend des livres universitaires et moins de livres jeunesse., même si j'en tiens quelques-uns parce que je suis mère moi-même», explique Mireille Frenette. Le monde étudiant, avec ses rentrées agitées et sa curiosité intellectuelle, est évidemment une clientèle cible pour cette librairie située avec bonheur en plein quartier latin. Mais celle-ci ne pourrait pas survivre, soutient Mme Frenette, sans la loi sur l'agrément, qui oblige les institutions gouvernementales ainsi que les bibliothèques municipales à s'approvisionner dans les librairies agréées du Québec.

Pour maintenir le cap, les libraires doivent aussi accepter de vivre avec des taux de profit très faibles. Selon Denis Lebrun, propriétaire des librairies Pantoute, à Québec, la marge de profit moyenne de ces commerces est de moins de 1 %. Ces taux de profit peu élevés sont aussi ce qui démarque les librairies de fonds des grandes surfaces, qui surfent sur les best-sellers et chez qui on ne trouvera jamais l'ouvrage peu sollicité, mais rare, qui fera du simple acheteur un lecteur avisé.

«Les librairies de fonds, ce sont celles qui tiennent des livres qui se vendent moins rapidement. Les grandes chaînes ont des critères de rentabilité très élevés, elles doivent tenir des livres qui sortent vite, poursuit Yvon Lachance. Nous, on accepte des livres qui sortent en plus petit nombre. On juge que cela fait partie de notre métier de libraire.»

Et tous ces titres, il faut les insérer dans le système informatique, les classer et surtout les placer sur les tablettes des librairies, pour lesquelles l'espace est un casse-tête permanent. Alors que certaines grandes surfaces vendent plus d'exemplaires d'un même titre, des libraires indépendants vont préférer offrir plus de titres à leur clientèle.

L'industrie, on le sait, a connu ses alertes rouges. Il y a quelques années, par exemple, les librairies avaient connu des fermetures massives, de Montréal à la Côte-Nord, de Laval à la Montérégie. L'an dernier, encore, les librairies Contes de Perreault, à Joliette, Tohu Bohu, à Saint-Jean-sur-Richelieu, Abya Yala, à Montréal, ont fermé leurs portes. Et c'est sans parler de la fermeture de la Librairie Hermès, à Outremont, et de l'Androgyne, boulevard Saint-Laurent. Peut-être plus encore en région, c'est une lumière sur le monde qui s'éteint, un milieu culturel qui disparaît avec la retraite d'un libraire. Depuis l'an 2000, l'hémorragie s'était atténuée et la situation des librairies s'était stabilisée. Mais il y a environ un an, les libraires ont aussi haussé le ton lorsque le gouvernement libéral a annoncé des compressions dans les programmes qui ont permis aux librairies, au cours des dernières années, de s'informatiser et de rénover leurs locaux.

«Il y a quelques librairies qui nous ont fait savoir qu'elles étaient en difficulté», dit Yvon Lachance, qui espère une intervention du gouvernement dans ce dossier sous peu.

Pour Pierre Monet, qui tient depuis 27 ans la librairie Monet, nouvellement rénovée, boulevard Salaberry, ces compressions ont fait en sorte qu'il a dû emprunter, plutôt que recevoir, l'argent qui a financé les importants travaux qui ont transformé sa librairie en un lieu culturel, où l'on peut désormais, dans un local adjacent, visiter des expositions ou assister à des spectacles. Mais libraire il est et libraire il restera, du moins, on lui souhaite, à lui comme aux autres, pour donner aux livres l'attention qu'ils méritent.

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  • Pierre Martin
    Inscrit
    lundi 6 septembre 2004 11h55
    Fragilité, oui, mais...
    « Bravo pour votre article qui attire à nouveau l'attention sur un secteur fragile, mais combien important, de nos institutions culturelles. Votre préoccupation est tout à fait juste, et il est dommage qu'elle ne soit pas partagée par les autorités gouvernementales. J'y reviendrai plus loin.

    Pourtant, tout ne va pas mal dans le monde de la librairie. Vous citez plusieurs exemples de survie, et même de succès. On peut y ajouter d'autres exemples probants, que vous ne citez pas : notamment, la librairie Clément Morin à Trois-Rivières, avec son concept café-librairie, et aussi celle que je dirige, la Librairie René Martin à Joliette, qui vient de rénover entièrement ses locaux après s'être départie de tout le secteur des produits de bureau pour accorder plus d'espace au livre.

    La question qui doit se poser est : pourquoi certaines librairies survivent et d'autres pas ? La taille de la librairie ne semble pas être le facteur déterminant, car vous citez avec raison des cas de succès de petites librairies. Je pense plutôt que la condition de survie tient d'une part à l'adéquation de la librairie avec un marché déterminé, et à la mise en oeuvre d'une gestion serrée des stocks et des ressources financières.

    J'ai enseigné plusieurs années les techniques de librairie. J'ai participé depuis 25 ans à de nombreux colloques, de multiples réunions, etc. J'ai constaté que plusieurs personnes se sont lancées dans l'aventure de la librairie avec un enthousiasme évangélique, admirable sans doute, mais voué à l'échec sur le plan commercial. Parce que, malheureusement, plusieurs oublient que la librairie est un commerce, culturel bien sûr, mais un commerce quand même qui doit obéir aux impératifs économiques de tout commerce : équilibre des revenus et des dépenses, rotation acceptable des stocks, développement des ventes, etc. C'est sans doute louable de tenir salon, de faire de l'animation culturelle, mais ça ne crée pas des revenus pour payer les fournisseurs.

    Et, bien sûr, la librairie est aussi un commerce culturel. Et c'est à ce titre qu'elle ne peut pas se passer du soutien de l'état pour pouvoir se permettre d'offrir aussi des livres à rotation lente. Les libraires ne demandent pas la charité. Il demandent d'abord que la Loi existante sur le commerce du livre soit tout simplement respectée à tous les échelons de la chaîne. Ils demandent aussi, de concert avec tous les intervenants du milieu scolaire et culturel, que les budgets d'achat de livres par les institutions publiques soient haussés au-dessus du niveau actuel de misère ! Il demandent enfin que soient remis sur pieds des programmes de subventions, même modestes, pour aider les libraires à rester à jour au niveau technologique, et à rafraîchir leurs locaux.

    Pierre Martin, directeur général
    Librairie René Martin Inc.


    N.B. Fondée en 1925, la Librairie René Martin Inc. compte actuellement une vingtaine d'employés et offre à sa clientèle plus de
    20 000 titres sur une surface de 5 000 pieds carrés, en plus de disques, de vidéos et de jeux. »

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