Littérature française - Richard Millet ou l'arrière-pays de la littérature
Dans ses trois récits brefs, L'Angélus, La Chambre d'ivoire, L'Écrivain Sirieix, publiés en poche en 2001, Richard Millet signait «une ironique tentative d'autobiographie transposée». Inspirés par Louis-René Des Forêts et consacrés l'un à la musique, l'autre à la peinture, le troisième à la littérature, ils posaient le rapport de la vie réelle avec son traitement dans l'art. Troublante «imposture», écrivait-il, signifiant l'impossibilité d'être à la fois un homme et un écrivain.
De 1988, date de L'Angélus, à 2001, Millet a habité l'espace d'une conscience sans cesse agrandie par la littérature. Cet approfondissement s'inscrit dans une grande oeuvre, sise sur le haut plateau corrézien de Millevaches, à Siom. Là convergent origines et fiction.
Après La Voix d'alto, un surprenant monologue franco-québécois qui marquait son entrée chez Gallimard, il a publié en 2003 une somme romanesque, Ma vie parmi les ombres. La reconnaissance qui s'ensuit vaut à cet ouvrage, que peu de critiques ont vraiment lu, un succès inattendu pour une entreprise aussi exigeante. Preuve de triomphe d'une littérature qui sursignifie et rend vains tous les bavardages.
Dans Fenêtre au crépuscule et dans Musique secrète, Millet ravive le feu de l'énigme: par quel retrait ou quel rebond une matière de vie toujours reprise se constitue-t-elle en matériau éblouissant?
Ouvrir l'intime
Comment de simples phrases bien balancées peuvent-elles vous arracher une émotion qui vous précipite à votre tour dans les pourquoi et le basculement du sens? L'affaire dépasse de loin Siom, le village emblématique. La question de l'art ressurgit.
Millet y revient, à ce village célébré comme une épiphanie, à ce microcosme moribond décrit avec une générosité qui ne cesse de se réinventer et de s'opposer à notre époque désolante. Dans Fenêtre au crépuscule, livre d'entretiens illustré de photographies, Chantal Lapeyre-Desmaison l'a accompagné à Viam, le noeud gordien par où passe le fil de l'oeuvre. Les réponses y ont un aspect granitique, la fermeté des définitions.
Si l'écrivain s'y laisse conduire en lecteur de son oeuvre, il mène ses affaires rondement. Au lieu de verrouiller la lecture, il risque sa parole à une création littéraire dialoguée. Il faut sentir la convivialité, l'art de vivre, pour y retrouver l'oralité qui presse d'ordinaire son écriture. C'est plus qu'une question de rythme, c'est la pensée qui s'amplifie à l'intérieur d'une syntaxe forcée. Millet en parle comme d'une musique savante. L'écriture s'y dépose à l'aise; au lecteur complice d'envahir à son tour les champs froids et terribles de l'innommé, pour entendre ce que le verbe porte de singulier.
L'innommé de soi, d'autrui, du passé, du lointain, du verbe, du mystère d'être, de percevoir, d'exister, tel est l'arrière-pays traqué. Pour l'éclairer dans sa fuite, Millet livre ici ses préférences artistiques, livres, pièces musicales, toiles. Une manière mâle, qu'il qualifie lui-même de «verticale», donne le ton. Cette maturité littéraire dit assez sa fréquentation des Blanchot, Deleuze et Bataille, entre autres. Ceux-ci inspirent une formulation de soi qui secoue les étiquettes et place sa vérité au même rang que le sacré.
Langue et musique
«Comment exister sans être traduit dans la langue de l'Empire et refusant d'en adopter la langue?» Des pistes de réflexion croisent des sujets politiques. De Beyrouth où il écrit Musique secrète, Millet invoque avec rage une culture distincte, radicale. Qu'on affirme, dit-il, l'individualité irréductible, porteuse de valeurs millénaires et de géographie sans frontière! C'est l'humanité de l'écrivain. Qu'on cesse de dévoyer, de dévaloriser ce terme sous celui d'artiste!
La conscience politique, morale, philosophique, amoureuse même, se donne libre cours. Qu'on lise et relise Millet. Il ne ressasse sa matière, toujours plus vaste puisque, cette fois, il est question de musique et de musiciens, que pour nous permettre d'accompagner sa langue pensante du mouvement d'écoute le plus juste. Repousser les limites du réel, du vrai et du possible, sans quitter le récit: n'est-ce pas l'effort de toute collectivité que d'accroître ainsi son territoire?
La langue est le véhicule d'une pensée reprise en spirale, vertigineuse et centripète. Son mouvement même dérange. «Je préfère ce qui est singulier, abrupt, déplacé, solitaire, anecdotique même, quoique inscrit dans le champ d'une tradition, écrit-il. Je comprenais qu'écrire sur la musique française revenait à m'interroger sur ma propre existence, comme je le faisais à propos de la langue: une sorte d'autobiographie intellectuelle qui dit aussi bien ma francité que mon étrangeté par rapport à toute assignation nationale.» Les frontières du moi, du village, du pays, du mot explosent en chant et rumeur; l'intelligence sensible glisse, s'étend, s'élargit et s'expose. De L'Écrivain Sirieix à Musique secrète, de l'enfant à l'écrivain, en passant par l'homme et le musicien, ce qui se raconte et se forge est le passage insensible de moi à soi, par les mots accomplis.
Fenêtre au crépuscule
Conversation avec Chantal Lapeyre-Desmaison
Musique secrète
Richard Millet
Respectivement La Table Ronde et NRF Gallimard,
Paris, 2004, 187 et 228 pages.
De 1988, date de L'Angélus, à 2001, Millet a habité l'espace d'une conscience sans cesse agrandie par la littérature. Cet approfondissement s'inscrit dans une grande oeuvre, sise sur le haut plateau corrézien de Millevaches, à Siom. Là convergent origines et fiction.
Après La Voix d'alto, un surprenant monologue franco-québécois qui marquait son entrée chez Gallimard, il a publié en 2003 une somme romanesque, Ma vie parmi les ombres. La reconnaissance qui s'ensuit vaut à cet ouvrage, que peu de critiques ont vraiment lu, un succès inattendu pour une entreprise aussi exigeante. Preuve de triomphe d'une littérature qui sursignifie et rend vains tous les bavardages.
Dans Fenêtre au crépuscule et dans Musique secrète, Millet ravive le feu de l'énigme: par quel retrait ou quel rebond une matière de vie toujours reprise se constitue-t-elle en matériau éblouissant?
Ouvrir l'intime
Comment de simples phrases bien balancées peuvent-elles vous arracher une émotion qui vous précipite à votre tour dans les pourquoi et le basculement du sens? L'affaire dépasse de loin Siom, le village emblématique. La question de l'art ressurgit.
Millet y revient, à ce village célébré comme une épiphanie, à ce microcosme moribond décrit avec une générosité qui ne cesse de se réinventer et de s'opposer à notre époque désolante. Dans Fenêtre au crépuscule, livre d'entretiens illustré de photographies, Chantal Lapeyre-Desmaison l'a accompagné à Viam, le noeud gordien par où passe le fil de l'oeuvre. Les réponses y ont un aspect granitique, la fermeté des définitions.
Si l'écrivain s'y laisse conduire en lecteur de son oeuvre, il mène ses affaires rondement. Au lieu de verrouiller la lecture, il risque sa parole à une création littéraire dialoguée. Il faut sentir la convivialité, l'art de vivre, pour y retrouver l'oralité qui presse d'ordinaire son écriture. C'est plus qu'une question de rythme, c'est la pensée qui s'amplifie à l'intérieur d'une syntaxe forcée. Millet en parle comme d'une musique savante. L'écriture s'y dépose à l'aise; au lecteur complice d'envahir à son tour les champs froids et terribles de l'innommé, pour entendre ce que le verbe porte de singulier.
L'innommé de soi, d'autrui, du passé, du lointain, du verbe, du mystère d'être, de percevoir, d'exister, tel est l'arrière-pays traqué. Pour l'éclairer dans sa fuite, Millet livre ici ses préférences artistiques, livres, pièces musicales, toiles. Une manière mâle, qu'il qualifie lui-même de «verticale», donne le ton. Cette maturité littéraire dit assez sa fréquentation des Blanchot, Deleuze et Bataille, entre autres. Ceux-ci inspirent une formulation de soi qui secoue les étiquettes et place sa vérité au même rang que le sacré.
Langue et musique
«Comment exister sans être traduit dans la langue de l'Empire et refusant d'en adopter la langue?» Des pistes de réflexion croisent des sujets politiques. De Beyrouth où il écrit Musique secrète, Millet invoque avec rage une culture distincte, radicale. Qu'on affirme, dit-il, l'individualité irréductible, porteuse de valeurs millénaires et de géographie sans frontière! C'est l'humanité de l'écrivain. Qu'on cesse de dévoyer, de dévaloriser ce terme sous celui d'artiste!
La conscience politique, morale, philosophique, amoureuse même, se donne libre cours. Qu'on lise et relise Millet. Il ne ressasse sa matière, toujours plus vaste puisque, cette fois, il est question de musique et de musiciens, que pour nous permettre d'accompagner sa langue pensante du mouvement d'écoute le plus juste. Repousser les limites du réel, du vrai et du possible, sans quitter le récit: n'est-ce pas l'effort de toute collectivité que d'accroître ainsi son territoire?
La langue est le véhicule d'une pensée reprise en spirale, vertigineuse et centripète. Son mouvement même dérange. «Je préfère ce qui est singulier, abrupt, déplacé, solitaire, anecdotique même, quoique inscrit dans le champ d'une tradition, écrit-il. Je comprenais qu'écrire sur la musique française revenait à m'interroger sur ma propre existence, comme je le faisais à propos de la langue: une sorte d'autobiographie intellectuelle qui dit aussi bien ma francité que mon étrangeté par rapport à toute assignation nationale.» Les frontières du moi, du village, du pays, du mot explosent en chant et rumeur; l'intelligence sensible glisse, s'étend, s'élargit et s'expose. De L'Écrivain Sirieix à Musique secrète, de l'enfant à l'écrivain, en passant par l'homme et le musicien, ce qui se raconte et se forge est le passage insensible de moi à soi, par les mots accomplis.
Fenêtre au crépuscule
Conversation avec Chantal Lapeyre-Desmaison
Musique secrète
Richard Millet
Respectivement La Table Ronde et NRF Gallimard,
Paris, 2004, 187 et 228 pages.
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