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    Nelly Arcan - La belle et le dragon

    28 août 2004 |Odile Tremblay | Livres
    Nelly Arcan
    Photo: Jacques Grenier Nelly Arcan
    Les machines à marketing s'amusent à entourer certains auteurs d'une aura sulfureuse afin de vendre de la copie. Réduire Nelly Arcan à son passé d'escorte, par exemple, a fait l'affaire de bien du monde. Comme si les écrivains n'étaient pas des êtres compliqués qui ne se laissent pas rapetisser si facilement.

    À 29 ans, elle est plutôt timide et cérébrale et se déclare en quête d'une sorte de perfection inaccessible: être la plus belle, la plus désirable. Un idéal très féminin, en somme, qu'elle a poussé à bout, dans sa chair et dans sa vie.

    Son premier récit, Putain, a fait un tabac en France et au Québec. Il y a deux ans, on a vu la blonde dame se démultiplier des deux côtés de l'Atlantique, sur les plateaux de Thierry Ardisson comme de Christiane Charette. Son processus créateur était souvent relégué au second rang, derrière son passé de prostituée. La littérature devenait simple image en négatif de sa réalité. Mais le livre constituait pourtant un cri de désespoir et de rage, qui a atteint bien des lecteurs comme une flèche.

    «Je n'ai jamais vu de scandale dans la prostitution, précise-t-elle. Ce sont les autres qui en voient. Le sexe n'est plus un tabou, mais une obsession collective. La société de consommation exige qu'on ne se prive de rien, pas davantage de l'orgasme que du reste.»

    En tout cas, le succès a permis à Nelly Arcan, rare privilège au Québec, de vivre de sa plume, pas très riche, mais à l'abri. Assez pour pouvoir s'acheter un condo sur le plateau Mont-Royal. Vivre à Paris? «Non, j'ai trop besoin d'être entourée.» Elle évoque sa sauvagerie, sa difficulté à s'intégrer. Son groupe d'amis est à Montréal. L'inconnu lui fait peur.

    Nelly Arcan se prépare à coscénariser Putain pour une adaptation cinématographique de son oeuvre, en mêlant des éléments de son dernier livre à la trame du premier. Qui réalisera le film? On l'ignore encore. En janvier, elle amorcera un autre livre. De plus en plus, l'écriture sera au centre de sa vie.

    Mais comment savoir si sa gloire instantanée ne repose pas sur la thématique même de la prostitution, au centre de son premier livre? Publié une fois de plus aux Éditions du Seuil, son second roman, Folle, qui sort chez nous le 25 août et en France cinq jours plus tard, démontrera si son nom d'écrivain s'inscrit dans la durée.

    Nelly Arcan se dit contente de ses titres de livres. «Dans l'Histoire, "folle" et "putain" sont les deux mots qui ont marqué au fer rouge les femmes qui ne veulent pas se soumettre.»

    Elle me précise avoir tiré des leçons du lancement de son dernier livre. Sa famille avait alors beaucoup souffert d'être montrée du doigt. «J'avais été maladroite, mais je me protégerai mieux cette fois-ci, en tirant les entretiens du côté de la littérature. Peu importe ce qui existe ou pas. J'enchevêtre le vrai et le faux dans mes livres en une tentative de vérité et de pureté.»

    Folle, faisant suite à Putain, est l'histoire d'un amour et de sa perte, un chagrin du coeur dont elle décrit les transes avec la lucidité douloureuse et honnête qui la caractérise. Les autres femmes y apparaissent comme des rivales qui empêchent l'héroïne de combler à elle seule tous les besoins de son homme.

    «En fait, j'écris sur l'impossibilité de faire le deuil de ma condition d'unique et d'irremplaçable. La folie n'est pas loin, car la non-folie serait d'accepter sa place dans le monde. Entre immense orgueil et immense modestie, l'écriture demeure pour moi une forme très sophistiquée d'autoflagellation.»

    À ses yeux, notre monde en est un où l'image prévaut sur l'être. «La femme possède une valeur intrinsèque par sa beauté et sa jeunesse. Toute la société nous ancre ce message-là. Je conteste cette dictature, tout en acceptant de jouer son jeu. Partir en guerre n'est pas mon rôle. Le mien consiste à devenir miroir.»

    Nelly se rappelle l'époque où ses parents lui demandaient d'être une poupée parfaite, lui reprochant tantôt un point noir, tantôt des cheveux mal placés. «À l'âge adulte, je suis allée voir les chirurgiens plasticiens, leur demandant: "Faites-moi belle." Mais ça n'a rien changé à mon image de moi-même. Le regard critique, je le porte en moi.»

    Dans Folle, elle a créé la même structure circulaire que dans Putain, tout en cherchant à resserrer son écriture, en laissant tomber les incantations, la répétition des mêmes images. Nous parlons beaucoup de son dragon intérieur qui la pousse à viser une perfection fuyante. «J'écris pour remettre ce dragon à distance, dit-elle, pour avoir une emprise sur lui. Je le mets en scène. Ce dragon me dénigre, me critique et essaie de me mettre en échec. Les gens me disent souvent: "Vous écrivez bien, mais parlez-nous donc de sujets moins noirs." Impossible, car ma relation avec ce monstre se déroule en pleine noirceur.»

    Nelly Arcan écrit à partir de ses propres expériences, mais en sélectionnant les événements et les émotions afin de leur donner un ordre. Réalité, fiction? Tout passe à la moulinette de sa plume. Dans Folle, la narratrice, qui refuse la flétrissure de l'âge, décide de se suicider à l'âge de trente ans.

    «Quand j'écris sur le suicide, il s'agit d'un horizon. Non pas d'un passage à l'acte.»

    Un jour, elle laissera Nelly Arcan de côté, quand la nécessité intérieure ne la portera plus à l'autofiction. Ce jour-là peut-être, le preux chevalier qui est aussi présent en elle aura mis à mort son dragon.












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