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Mistral pour tous

Michel Lapierre   3 juillet 2004  Livres
Lorsque je demande à Christian Mistral si j'ai raison de le voir comme le seul écrivain québécois mythique né après 1960, il m'approuve avec beaucoup de discrétion. Assis à mes côtés dans son «bunker» de la rue Rachel, il précise: «Cette dimension mythique, ça ne tient pas à ma personnalité, mais à l'idée que je me fais de l'écrivain. Écrire nécessite un engagement total, sans compromissions. Il faut être meilleur que soi-même, non pas meilleur que les autres. Et, pour écrire, il y a un prix à payer tant qu'on estime que ça vaut le coup.»

Dans un Québec où les écrivains professeurs sont légion, Mistral, qui a abandonné les études assez tôt pour vivre dangereusement de sa plume, fait encore figure dans les milieux guindés de marginal, sinon d'enfant terrible. On avait beau le reconnaître comme l'un des écrivains les plus importants de sa génération, son oeuvre n'avait pas jusqu'à tout récemment la diffusion qu'elle méritait.

La publication simultanée de ses romans les plus connus, Vamp, Vautour et Valium, dans la collection «Boréal compact», à la fois prestigieuse et très accessible, vient à point nommé. Mistral, qui aura bientôt quarante ans, se réjouit de pouvoir ainsi être lu davantage par la nouvelle génération, en particulier par les cégépiens. Il m'apprend que cette génération s'intéresse déjà à son oeuvre. Elle lui envoie des courriels et lit le journal intime à caractère romanesque qu'il tient sur le Web.

Vampires de l'invisible

Les jeunes fascinent Mistral. «Je vois en eux, m'explique-t-il d'une voix émue, le rachat potentiel de ma génération pour les rêves qu'elle n'a pas eus et de celle des baby-boomers pour les rêves qu'elle a trahis. Hélas! ils sont beaucoup moins nombreux et donc beaucoup moins puissants que ne l'étaient les baby-boomers.»

Pour se rapprocher de la nouvelle génération, Mistral publie cet été en feuilleton, dans l'hebdomadaire Ici, la première partie de Goth, roman inédit qui évoque l'actuelle vague gothique underground. Il considère la passion persistante pour le Moyen Âge qu'éprouvent plusieurs jeunes comme l'expression d'une quête chevaleresque de pureté et de générosité qu'on devrait, selon lui, prendre plus au sérieux. Si cette quête idéaliste lui semble noble et sincère, la simple recherche du bonheur, chère aux baby-boomers, lui est toujours apparue comme une «escroquerie».

Je soupçonne Mistral de se reconnaître dans l'un de ces chevaliers, jeunes mais séduits par le passé, de ces internautes de l'amour courtois, de ces tendres vampires de l'invisible. L'écrivain a beau personnifier la bohème littéraire montréalaise, il a dédaigné la contre-culture fatiguée des baby-boomers et le nihilisme aussi enchanteur que terrible des écrivains américains de sa génération, tel Bret Easton Ellis, né comme lui en 1964. Déjà dans Vamp en 1988, il exaltait la «surfemme», cet être «invisible». En 2000, dans Valium, roman de la maturité, les femmes qu'il a connues le conduisent encore vers l'invisible. «Leurs os s'effacent en premier, écrit-il, puis le goût même de leurs chairs vous abandonne.» C'est alors qu'apparaît la femme magnifiée, celle, ajoute-t-il, «que vous emporterez dans la tombe».

Je lui fais remarquer que l'un des personnages féminins de Valium partage l'idéal de l'amour courtois qui anime le narrateur. «Mistral de mes amours... je t'aime... jusqu'à la fin de MOI», écrit le personnage dans une lettre. «Qui nous dit que c'est une lettre fictive? me demande un Mistral songeur. Nos héros et nos héroïnes sont autour de nous... Mes livres n'affirment rien. Tous les êtres humains sont liés plus qu'ils ne veulent l'admettre. J'essaie d'écrire des romans qui confirment ce que les autres pensent et ressentent. Poser la bonne question, c'est plus fructueux que donner la bonne réponse.»

Mistral, partisan ingénu de la maïeutique romanesque, est-il conscient d'avoir donné à la littérature québécoise, en créant le héros de Vautour (1990), un personnage tout à fait neuf dont l'ampleur mythique égale peut-être celle du Survenant? Il l'est à demi.

Vautour, ce guitariste québécois, maladif, inculte et attendrissant, rêvait d'être la vedette d'un spectacle au Madison Square Garden. Mais, après avoir deviné que ce grand rêve américain était irréalisable, il atteint, lorsqu'il meurt prématurément, une grandeur inattendue. «C'est la mort, me dit Mistral, qui délivre Vautour de la tragédie de la désillusion.» Pour la première fois dans l'histoire du roman québécois, peuplée de tant de chimères, la désillusion apparaît pire que la mort et cette dernière marque une libération mystérieuse. Il n'est pas étonnant que Mistral, malgré son volontarisme et son agnosticisme, se définisse dans Valium comme un «Prométhée condamné à avoir quotidiennement le foie dévoré par un vautour». Le vautour médiéval, le vautour gothique de l'invisible.






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