Compagnons d'un été - John Irving, comment ne pas perdre la main...
Tant de livres à lire. Tant d'écrivains à découvrir, à re-connaître, à fréquenter. Et ces auteurs célèbres que tout le monde semble avoir lus! Comment s'y repérer? Chaque samedi au cours de l'été, le cahier Livres fait le portrait d'un romancier de réputation internationale et de son univers, en prenant appui sur son plus récent titre. Neuf rendez-vous, neuf écrivains. Autant de compagnons d'un été.
On le connaissait pour ses personnages burlesques, ses mises en situation absurdes, de celles qui faisaient lever bien haut les sourcils alors qu'avançait la lecture du Monde selon Garp ou d'Hôtel New Hampshire. Peut-être John Irving, vieillissant, a-t-il observé que la réalité dépassait la fiction? Car il y a moins d'excentricité, moins de rebondissements spectaculaires dans La Quatrième Main que dans ses romans antérieurs. Oh! il y a bien quelques féministes, un lion vorace, des femmes en mal de maternité, puis cette greffe de main qu'on tente mais qui échoue. Mais on y trouve en général moins de spectacle et plus de réflexions, notamment sur le monde des médias et sur leur traitement de l'information sensationnelle, plus d'humour et de légèreté aussi. Tout en étant plus simple, La Quatrième Main est plus intérieur que les autres romans d'Irving. Il porte aussi sur la faculté de refaire sa vie après l'avoir ratée durant plusieurs années. La rédemption par l'amour.
Pas que le romancier de 60 ans, attaché à son New Hampshire natal, ait perdu la main, comme son personnage principal, le journaliste Patrick Wallingford, amputé de la main gauche par un lion affamé, pourrait le laisser entendre. Mais disons qu'il s'est attaché cette fois-ci à décrire un autre univers que celui, familial et peuplé d'enfants, que l'on retrouve traditionnellement dans son oeuvre. Mais parce qu'on n'y trouve pas de famille et peu d'enfants, son univers peut sembler plus vide aussi.
A priori, Patrick Wallingford, l'«homme au lion», le présentateur de télévision, n'est pas sympathique. Homme volage, il est divorcé de sa première femme pour lui avoir précisément refusé des enfants. Beau comme un dieu, mais à l'identité chancelante, il accepte indifféremment toutes les femmes qui lui tombent dans les bras. Et elles sont nombreuses. «Il n'avait pas l'assurance de quelqu'un qui se destine à faire quelque chose de sa vie», dit une de ses anciennes conquêtes. Le fait qu'une bête féroce (en cage) ait avalé sa main alors qu'il complétait un reportage télévisé sur un cirque en Inde le rend à peine plus attachant, ni plus attaché d'ailleurs, mais ce fait n'hypothèque en rien son succès auprès des femmes.
Et au bout de quelques chapitres, on finit par se rendre à l'évidence, John Irving est maître dans l'art de rendre ce personnage exaspérant. Qui plus est, contrairement à bien d'autres habitants de l'univers irvingien, Patrick Wallingford manque de tendresse. Il n'a pas la profondeur d'un Garp ou d'un Holmer Wells. Il n'hésite pas à faire entendre à son épouse en phase de devenir son ex, la voix languissante de sa nouvelle maîtresse au téléphone, la dénommée Monika avec un k. Il en remet aussi en envoyant paître la femme à qui il a accepté, en désespoir de cause, de faire un enfant, en lui indiquant clairement qu'il est en train de passer la nuit avec une maquilleuse aux chewing gums de couleurs douteuses. Horripilant, vous dis-je. Et sans doute fort conscient de l'être.
Parce que l'homme, même amputé d'une main, n'est pas du coup entièrement dépourvu d'humanité. Mais il lui manque quelque chose, qu'il est à la veille de trouver. En fait, il est hanté par le contenu du rêve bleu survenu alors qu'il avait avalé la gélule de prescience d'un médicament contre la douleur, offert par un médecin indien mais depuis retiré du marché.
Ce rêve, c'est l'amour de Doris Clausen, la femme d'Otto, celui-là même dont Patrick portera la main greffée durant quelque temps. Une main qu'il apprivoisera d'abord, avec laquelle il réussira même à ouvrir des portes et à attacher ses souliers, mais qu'il rejettera finalement, verdie, malade, mésadaptée à son nouveau porteur. Cette femme, qui avait attendu vainement de son premier mari qu'il lui fasse un enfant (une autre!), s'empressera d'arracher au greffé un peu de son sperme, essayant de retrouver dans le poupon qui en naîtra un peu de l'âme de son défunt conjoint. Et le hasard, qui en fait toujours à sa tête, fera que Patrick tombera éperdument amoureux de Doris.
Et c'est dans cet amour que le présentateur, la beauté creuse et sans passion de Patrick trouvera le salut, un peu d'ampleur à donner à son âme. L'amour de Doris et du petit Otto, qu'il retrouvera dans le chalet d'un lac entouré de sapins du Wisconsin. Encore une fois, comme c'est souvent le cas dans les romans d'Irving, c'est la famille qui sauve les âmes, qui redonne le goût de vivre aux êtres autrement perdus.
Des romans d'hommes au léger goût de sueur
Toujours très typiquement américain, l'univers de John Irving est aussi à la fois ironiquement réaliste et moderne. Les divorces sont relatés ici avec l'humour grinçant qu'on lui connaît.
«Je n'aime pas le théâtre, la musique, toutes ces "choses culturelles" qui font vivre les gens de la ville. Sauf le basket-ball. Mais je peux le regarder à la télé», écrivait John Irving dans Le Nouvel Observateur il y a une dizaine d'années. Aussi ses romans sont-ils des romans virils, pleins de sports et de fanclubs, de la lutte au jogging en passant par le football américain, dont la belle Doris est particulièrement fervente. Ce sont donc des romans d'hommes, au léger goût de sueur. Pas étonnant quand on sait que John Irving s'entraîne tous les jours dans le gymnase de sa résidence du Dorset. Ancien lutteur, l'écrivain perfectionniste a fait de la compétition jusqu'à 34 ans et a été entraîneur jusqu'à 47 ans. Et pour lui, écrire un roman s'apparente à mener un combat de lutte gréco-romaine.
«Le temps du combat, très court, vous paraît très long. C'est dur, précis, immense. Très proche de la façon dont je ressens l'écriture. Il faut des tonnes de patience. Vous faites et vous refaites le même geste à l'infini. Oui, l'entraînement est ennuyeux. L'écriture, c'est pareil. Vous travaillez le même geste, encore et encore. Vous écrivez péniblement trois pages en une journée, cinq au maximum, dix parfois. Mais relisez, réécrivez encore et encore, il en reste à peine la moitié! C'est quelque chose que vous construisez lentement et le résultat final est si loin de vos efforts», écrivait-il encore dans Le Nouvel Observateur.
John Irving dit avoir eu envie de ce roman plus léger au cours du tournage de L'Îuvre de Dieu, la part du diable (en anglais: Cider House Rules), réalisé à partir du roman du même nom, une histoire plutôt sombre d'orphelins, d'avortements et d'inceste. Mais l'idée plus spécifique de La Quatrième Main lui est venue alors qu'il écoutait à la télé un reportage sur une greffe de main avec sa femme Janet, qui est aussi son agent. Celle-ci s'est demandé ce qu'il arriverait si la femme du donneur réclamait un droit de visite sur la main... Il n'en fallait pas plus à John Irving pour plonger dans le récit alambiqué de ce droit de visite et dans celui, non moins tordu, des salles de nouvelles de télévision.
Car ici, l'écrivain devient presque pamphlétaire. La télévision qu'il décrit, celle de Canal Plus, surnommé aussi Calamitel par ses détracteurs, offre une information purement sensationnaliste, sans profondeur. Elle est dirigée par des patrons qui en ont successivement «ras le bol» de la religion, des enfants, de toute chose qui ne soit pas un fait divers insolite et sanglant, du genre même de celui dont a été victime le présentateur, à la main avalée par un lion en cage. Sa critique se précise quand il relate la couverture de presse de la mort de John Junior Kennedy, en compagnie de son épouse Caroline Bessette, à bord de leur avion privé.
«Qu'on trouve les corps ou pas, quel que soit le temps que ça prendrait, qu'il y ait ou pas une "conclusion", comme disaient les journalistes, il n'y aurait pas de fin — tant que tous les événements de l'histoire récente liés aux Kennedy n'auraient pas fait l'objet d'un reportage. Et le viol de la vie privée n'était pas l'aspect le plus abject de tous. Pour Patrick, le pire, c'est qu'on ne serait même pas dans l'actualité, mais dans le mélodrame recyclé», écrit-il.
En fait, John Irving a créé un univers à l'image d'un certain monde moderne, superficiel, insouciant, souvent individualiste, où on trouve très peu d'enfants. Un monde drôle en apparence mais, finalement, profondément triste.
La Quatrième main
John Irving
Traduit de l'anglais par Josée Kamoun
Seuil, Paris, 2002
387 pages
On le connaissait pour ses personnages burlesques, ses mises en situation absurdes, de celles qui faisaient lever bien haut les sourcils alors qu'avançait la lecture du Monde selon Garp ou d'Hôtel New Hampshire. Peut-être John Irving, vieillissant, a-t-il observé que la réalité dépassait la fiction? Car il y a moins d'excentricité, moins de rebondissements spectaculaires dans La Quatrième Main que dans ses romans antérieurs. Oh! il y a bien quelques féministes, un lion vorace, des femmes en mal de maternité, puis cette greffe de main qu'on tente mais qui échoue. Mais on y trouve en général moins de spectacle et plus de réflexions, notamment sur le monde des médias et sur leur traitement de l'information sensationnelle, plus d'humour et de légèreté aussi. Tout en étant plus simple, La Quatrième Main est plus intérieur que les autres romans d'Irving. Il porte aussi sur la faculté de refaire sa vie après l'avoir ratée durant plusieurs années. La rédemption par l'amour.
Pas que le romancier de 60 ans, attaché à son New Hampshire natal, ait perdu la main, comme son personnage principal, le journaliste Patrick Wallingford, amputé de la main gauche par un lion affamé, pourrait le laisser entendre. Mais disons qu'il s'est attaché cette fois-ci à décrire un autre univers que celui, familial et peuplé d'enfants, que l'on retrouve traditionnellement dans son oeuvre. Mais parce qu'on n'y trouve pas de famille et peu d'enfants, son univers peut sembler plus vide aussi.
A priori, Patrick Wallingford, l'«homme au lion», le présentateur de télévision, n'est pas sympathique. Homme volage, il est divorcé de sa première femme pour lui avoir précisément refusé des enfants. Beau comme un dieu, mais à l'identité chancelante, il accepte indifféremment toutes les femmes qui lui tombent dans les bras. Et elles sont nombreuses. «Il n'avait pas l'assurance de quelqu'un qui se destine à faire quelque chose de sa vie», dit une de ses anciennes conquêtes. Le fait qu'une bête féroce (en cage) ait avalé sa main alors qu'il complétait un reportage télévisé sur un cirque en Inde le rend à peine plus attachant, ni plus attaché d'ailleurs, mais ce fait n'hypothèque en rien son succès auprès des femmes.
Et au bout de quelques chapitres, on finit par se rendre à l'évidence, John Irving est maître dans l'art de rendre ce personnage exaspérant. Qui plus est, contrairement à bien d'autres habitants de l'univers irvingien, Patrick Wallingford manque de tendresse. Il n'a pas la profondeur d'un Garp ou d'un Holmer Wells. Il n'hésite pas à faire entendre à son épouse en phase de devenir son ex, la voix languissante de sa nouvelle maîtresse au téléphone, la dénommée Monika avec un k. Il en remet aussi en envoyant paître la femme à qui il a accepté, en désespoir de cause, de faire un enfant, en lui indiquant clairement qu'il est en train de passer la nuit avec une maquilleuse aux chewing gums de couleurs douteuses. Horripilant, vous dis-je. Et sans doute fort conscient de l'être.
Parce que l'homme, même amputé d'une main, n'est pas du coup entièrement dépourvu d'humanité. Mais il lui manque quelque chose, qu'il est à la veille de trouver. En fait, il est hanté par le contenu du rêve bleu survenu alors qu'il avait avalé la gélule de prescience d'un médicament contre la douleur, offert par un médecin indien mais depuis retiré du marché.
Ce rêve, c'est l'amour de Doris Clausen, la femme d'Otto, celui-là même dont Patrick portera la main greffée durant quelque temps. Une main qu'il apprivoisera d'abord, avec laquelle il réussira même à ouvrir des portes et à attacher ses souliers, mais qu'il rejettera finalement, verdie, malade, mésadaptée à son nouveau porteur. Cette femme, qui avait attendu vainement de son premier mari qu'il lui fasse un enfant (une autre!), s'empressera d'arracher au greffé un peu de son sperme, essayant de retrouver dans le poupon qui en naîtra un peu de l'âme de son défunt conjoint. Et le hasard, qui en fait toujours à sa tête, fera que Patrick tombera éperdument amoureux de Doris.
Et c'est dans cet amour que le présentateur, la beauté creuse et sans passion de Patrick trouvera le salut, un peu d'ampleur à donner à son âme. L'amour de Doris et du petit Otto, qu'il retrouvera dans le chalet d'un lac entouré de sapins du Wisconsin. Encore une fois, comme c'est souvent le cas dans les romans d'Irving, c'est la famille qui sauve les âmes, qui redonne le goût de vivre aux êtres autrement perdus.
Des romans d'hommes au léger goût de sueur
Toujours très typiquement américain, l'univers de John Irving est aussi à la fois ironiquement réaliste et moderne. Les divorces sont relatés ici avec l'humour grinçant qu'on lui connaît.
«Je n'aime pas le théâtre, la musique, toutes ces "choses culturelles" qui font vivre les gens de la ville. Sauf le basket-ball. Mais je peux le regarder à la télé», écrivait John Irving dans Le Nouvel Observateur il y a une dizaine d'années. Aussi ses romans sont-ils des romans virils, pleins de sports et de fanclubs, de la lutte au jogging en passant par le football américain, dont la belle Doris est particulièrement fervente. Ce sont donc des romans d'hommes, au léger goût de sueur. Pas étonnant quand on sait que John Irving s'entraîne tous les jours dans le gymnase de sa résidence du Dorset. Ancien lutteur, l'écrivain perfectionniste a fait de la compétition jusqu'à 34 ans et a été entraîneur jusqu'à 47 ans. Et pour lui, écrire un roman s'apparente à mener un combat de lutte gréco-romaine.
«Le temps du combat, très court, vous paraît très long. C'est dur, précis, immense. Très proche de la façon dont je ressens l'écriture. Il faut des tonnes de patience. Vous faites et vous refaites le même geste à l'infini. Oui, l'entraînement est ennuyeux. L'écriture, c'est pareil. Vous travaillez le même geste, encore et encore. Vous écrivez péniblement trois pages en une journée, cinq au maximum, dix parfois. Mais relisez, réécrivez encore et encore, il en reste à peine la moitié! C'est quelque chose que vous construisez lentement et le résultat final est si loin de vos efforts», écrivait-il encore dans Le Nouvel Observateur.
John Irving dit avoir eu envie de ce roman plus léger au cours du tournage de L'Îuvre de Dieu, la part du diable (en anglais: Cider House Rules), réalisé à partir du roman du même nom, une histoire plutôt sombre d'orphelins, d'avortements et d'inceste. Mais l'idée plus spécifique de La Quatrième Main lui est venue alors qu'il écoutait à la télé un reportage sur une greffe de main avec sa femme Janet, qui est aussi son agent. Celle-ci s'est demandé ce qu'il arriverait si la femme du donneur réclamait un droit de visite sur la main... Il n'en fallait pas plus à John Irving pour plonger dans le récit alambiqué de ce droit de visite et dans celui, non moins tordu, des salles de nouvelles de télévision.
Car ici, l'écrivain devient presque pamphlétaire. La télévision qu'il décrit, celle de Canal Plus, surnommé aussi Calamitel par ses détracteurs, offre une information purement sensationnaliste, sans profondeur. Elle est dirigée par des patrons qui en ont successivement «ras le bol» de la religion, des enfants, de toute chose qui ne soit pas un fait divers insolite et sanglant, du genre même de celui dont a été victime le présentateur, à la main avalée par un lion en cage. Sa critique se précise quand il relate la couverture de presse de la mort de John Junior Kennedy, en compagnie de son épouse Caroline Bessette, à bord de leur avion privé.
«Qu'on trouve les corps ou pas, quel que soit le temps que ça prendrait, qu'il y ait ou pas une "conclusion", comme disaient les journalistes, il n'y aurait pas de fin — tant que tous les événements de l'histoire récente liés aux Kennedy n'auraient pas fait l'objet d'un reportage. Et le viol de la vie privée n'était pas l'aspect le plus abject de tous. Pour Patrick, le pire, c'est qu'on ne serait même pas dans l'actualité, mais dans le mélodrame recyclé», écrit-il.
En fait, John Irving a créé un univers à l'image d'un certain monde moderne, superficiel, insouciant, souvent individualiste, où on trouve très peu d'enfants. Un monde drôle en apparence mais, finalement, profondément triste.
La Quatrième main
John Irving
Traduit de l'anglais par Josée Kamoun
Seuil, Paris, 2002
387 pages
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