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Roman français - Les rendez-vous furtifs de Milovanoff

Guylaine Massoutre   29 mai 2004  Livres
Avec Denier couteau, un dixième roman qui s'inscrit dans la foulée régulière d'un projet romanesque cohérent et stable, Jean-Pierre Milovanoff confirme son attachement aux petites gens invisibles du sud de la France. L'écrivain excelle dans l'art du portrait: il réussit à mettre en lumière des êtres faibles, mélancoliques et contrariés, mais tenaces, qu'aucune actualité ne distingue.

Quel est le fil de la lecture? Si l'intrigue est ténue, la construction n'a pas de faille. En trois parties autonomes, qui racontent trois périodes de la vie d'Isidore, ouvrier qui tombe en chômage, puis espèce de majordome dans une riche propriété, Milovanoff cerne un monde anonyme et muet, à peine promis aux joies et passions qui caractérisent d'ordinaire la vie de chacun.

Un tel roman s'inscrit aux antipodes de la réussite et du vedettariat que le genre, attaché à l'introspection autant qu'à la dignité de la réalisation de soi, rend séduisant et vendeur. Retour, donc, à l'éclairage falot du réverbère: il s'y tient un type d'individu que tout écarte des feux de la rampe.

Jours de pluie

Si Milovanoff s'est adonné à l'écriture théâtrale, dans les années 90, était-ce pour mieux cerner ce qu'un bref moment d'incarnation scénique exige en précision et en intensité? Comme au temps où Beckett réussissait le triomphe paradoxal de deux clochards qui attendaient Godot en vain, le romancier s'attache à faire vivre un être furtif et fuyant prénommé Isidore.

Ce célibataire Isidore, alcoolique à ses heures, ne demande rien à personne; pourtant, le simple rapport humain sort inexorablement le personnage de la voie tracée. D'un univers de ruminations circonscrites, il passe à une nuit profonde où il s'enfonce dans les non-lieux du rejet social et de l'abandon.

Tous les personnages de Milovanoff vivent aux limites du temps présent. Il est rare qu'une nécessité les signale; perdants, souvent atones, ils s'effaceront sans humour. Isidore, qui a été un enfant battu, a pourtant tout fait pour se conformer à la norme: boulot soumis, thérapie régulière, respect humain dans les sentiments, discrétion humble. Isidore a même aimé. Mais le vide s'est installé, gris comme un jour de pluie, et Isidore tourne en rond.

Rien ici de ce qui rend un autre romancier des humeurs intangibles, Éric Chevaillard, si soudain joyeux. La pente fatale des actes insignifiants, des compromis et des veuleries courantes mène Milovanoff vers les actes erratiques et vains qui troublent la tranquillité apparente du quidam. Il décrit les pensées obsessives, les actes maniaques, les rêves épuisants à force de constriction mentale. Entre les lignes qui cernent Isidore, sous sa carapace d'invisibilité, les mots laissent une drôle de trace dérangeante.

Maître et serviteur

Le roman se déploie en trois actes qui rappellent le monde des vies minuscules cher à Pierre Michon. Si celui-ci signait Maîtres et serviteurs, c'était pour y vanter les lubies et les balourdises vues et peintes par Goya. D'autres portraits littéraires sont venus ajouter leur touche de mystère, leurs rendez-vous fiévreux, leurs attitudes guindées ou leurs pensées hallucinées et leurs rêves tordus dont des crayons habiles ont su décrypter les maquillages. Ce mélange de laideur et d'humanité n'est pas exempt de sens ni de profondeur.

À l'aide de deux personnages qui se correspondent, un maître et un serviteur, Milovanoff peint les ombres qui annoncent la fin des plus petits bonheurs. Par exemple, c'est un garçonnet entrevu qui défait un amour, une jalousie de femme qui fait renvoyer un serviteur, un couteau dérobé qui provoque une rencontre; les faits sont dérisoires.

Seuls deux personnages féminins ont quelque consistance, sans attirer vraiment de sympathie: elles se glissent dans la vie des deux hommes et les croisent ensemble. À l'insu des intéressés, elles provoquent les souvenirs, les regrets, les chutes. Le brouillard recouvre la lumière, et la nuit s'étend, libératrice des clowns et des démons. Une douce complicité d'insomniaques amène un apaisement acceptable.

L'écriture dépouillée de Milovanoff est ambiguë; elle trace des liens qui se défont à peine noués, des battements de coeur à des actes qui demeurent inaccomplis, des gestes purs et gratuits. La tâche est ingrate, mais le résultat est heureux: au-delà du paradoxe, les voix désaccordées font entendre un ensemble d'impressions claires et démêlées. Ceux qui cèdent leur place ont l'orgueil de leur assurance dans le naufrage. Douce consolation d'un monde sans pitié ni perfection durables.
 
 
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