Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Qu'est-ce qui fait rire les Québécois?

    30 avril 2004 13h55 |Louis Cornellier | Livres
    Que le Québec aime rire, cela est bien connu et, tout compte fait, plutôt réjouissant. On peut, toutefois, commencer à s'inquiéter quand ce rire se suffit à lui-même et que tout geste ou parole comique se désamorce en s'inscrivant dans la molle idéologie du «juste pour rire». L'humour, alors, tourne à vide, privé de la charge libératrice qui lui donne sa noblesse et sa dignité, et «le comique s'objective désormais en biens de consommation».

    On a parlé, pour désigner ce phénomène d'émasculation du comique décapant, ainsi dégradé en divertissement généralisé et sans conséquence, de «société humoristique». Dans ce nouveau contexte, constate l'historien Robert Aird, «le comique s'estompe au profit d'un climat largement humoristique. Le carnavalesque perd de sa force et de son énergie devant l'envahissement de l'humour qui annexe toutes les sphères de la vie sociale. Le comique n'est plus la fête du peuple ou de l'esprit, mais un impératif social généralisé, une atmosphère cool et un environnement permanent».

    Comment, peut-on se demander, puisque tel est bien, dans une certaine mesure, le climat qui prévaut au Québec (et ailleurs en Occident) depuis quelques années, en est-on arrivé là? Robert Aird, dans son excellente Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours, suggère la thèse selon laquelle «le comique de scène est lié directement à la conjoncture politique, sociale, culturelle et économique du moment». En d'autres termes, à tel état social correspond tel rire. Aussi, faire l'histoire de l'humour au Québec permet à la fois de mieux comprendre l'évolution de notre sens du comique et celle de notre société. La vaste majorité de nos comiques actuels sont en panne de sens? Cherchez l'erreur.

    Du burlesque à la contestation

    Dans les années 1930 et 1940, le burlesque, au Québec, a la cote. Boudés par l'élite qui les trouve vulgaires, les Arthur Pétrie, Jean Grimaldi et Rose Ouellette cartonnent. Grâce à un discours qui procède, le temps d'un spectacle, au renversement des rôles dominés/dominants et qui met en avant un «réalisme grotesque qui marque la prédominance du principe de la vie matérielle et corporelle» au mépris du discours dominant, les «burlesquers» (le genre est d'origine américaine) font la joie des Canadiens français dominés. La ville, ici, n'est pas diabolisée, la femme (souvent la Poune) renverse l'autorité, les francophones se moquent des anglophones et les pauvres ont le dessus sur les riches. On rit, on se console de nos petites misères, mais la vraie subversion n'est pas à l'ordre du jour. Le Québec clérical et conservateur continue d'imposer le respect.

    L'humour des cabarets, qui apparaît vers la fin des années 1940 avec les Jacques Normand, Paul Berval, Dominique Michel et Claude Blanchard, marque un passage en douce de la tradition à la modernité. La forme du comique se modifie et gagne parfois en raffinement, mais il s'agit, au fond, plus d'un changement d'enrobage que de nature, même si les audaces langagières et thématiques (la sexualité, entre autres) présentent une évolution par rapport à la période précédente. Les cabarets ne survivront pas à leur réputation douteuse (liens avec la pègre) et à la popularité grandissante de la télévision.

    Et vint la Révolution tranquille. On devine déjà, suivant la thèse de l'historien, que, puisque «la conjoncture joue un rôle déterminant dans la production humoristique», on entre ici dans l'âge d'or de l'humour québécois. Au Québec en ébullition modernisatrice correspond, en effet, «un humour critique, engagé et même contestataire». Désormais, le fatalisme et la résignation du Canadien français, parfois suspendus le temps de quelques jokes, font place au désir de libération et à la quête d'autonomie du Québécois. Les humoristes, qui partagent les valeurs à la base de ce nouveau projet de société, transforment le rire en instrument de contestation des anciennes valeurs qui résistent, mais aussi, et c'est là tout leur génie, des travers du nouveau pouvoir qui s'impose.

    Les monologues sociaux de Clémence DesRochers et d'Yvon Deschamps ébranlent le colonisé en nous et, du même souffle, stigmatisent les préjugés persistants du nouvel être québécois. Sol manie le calembour pour éveiller les consciences. Les Cyniques, maîtres dans l'art de la satire sociale, tournent leur humour parfois raffiné et cruel contre les personnalités publiques qui entravent la marche du progrès. Plus rien, ni la religion, ni les autorités publiques et policières, ni nos propres travers, ne résiste à l'humour engagé de ces comiques qui pensent. Yvon Deschamps, le plus brillant d'entre tous, incarne à merveille ce rire intelligent et libérateur d'un Québec qui fête son printemps sans par ailleurs se raconter d'histoires sur lui-même.

    De l'absurde et de la bêtise

    Au début des années 1980, changement d'attitude. Les Lundis des Ha!Ha!, inaugurés en 1983 par Claude Meunier et Serge Thériault, appartiennent, en effet, à un univers différent dans lequel règnent l'apolitisme et l'abandon de l'engagement sur fond d'absurde et de triomphe de la bêtise (Ding et Dong). Que s'est-il passé? Robert Aird évoque la crise de l'État-providence, l'échec référendaire et la postmodernité néolibérale, qui «prône une dépolitisation générale des rapports sociaux», pour expliquer l'apparition de cet humour qui «reflète une époque où les préoccupations individuelles l'emportent sur les considérations collectives».

    Si, chez Meunier, on retrouve encore un certain souci de réflexion qu'illustrent des thèmes comme le manque d'authenticité dans les rapports humains et «l'incommunicabilité des êtres», ce glissement du comique vers la sphère essentiellement privée n'en annonce pas moins l'humour de plus en plus vide, narcissique et strictement commercial qui suivra et dont il a été question en introduction.

    L'humour qui dépasse le simple divertissement, «qui en appelle à la réflexion, à la responsabilisation, à la critique» et «qui redécouvre son intensité transgressive» est-il encore possible au Québec? Robert Aird en trouve des traces chez Daniel Lemire qui, malgré son cynisme, «vise souvent les détenteurs du pouvoir», «semble prendre le parti des moins nantis et ne tombe surtout pas dans un humour bas de gamme», chez Pierre Légaré, qui finit toutefois par le décevoir puisqu'il «constate la médiocrité ambiante, mais sans rien proposer en retour, reflétant bien le cynisme sceptique, la résignation et la désillusion de notre époque», et, enfin et surtout, chez Les Zapartistes, qui refusent le cynisme, «croient encore aux idéaux d'égalité, de justice sociale et de liberté» et permettent ainsi au citoyen de redécouvrir «l'essence du rire libérateur».

    Brève mais dense et très bien construite, cette Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours, en dosant habilement la description et le point de vue critique, nous éclaire avec brio sur un phénomène socioculturel révélateur de l'évolution des mentalités québécoises, mais pourtant négligé par l'intelligentsia. Avec cette synthèse, Robert Aird a fait oeuvre de pionnier.

    louiscornellier@parroinfo.net

    L'Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours

    Robert Aird

    VLB

    Montréal, 2004, 166 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.