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Littérature américaine - Un amour de jeunesse

Marie Labrecque   1 mai 2004  Livres
Précédé d'une rumeur favorable, Un amour de jeunesse mise sur une prémisse qui accroche d'emblée: faut-il rester loyal à un fiancé devenu paralysé ou être fidèle à ses propres sentiments? Plus subtilement, le premier roman de l'Américaine Ann Packer — après un recueil de nouvelles très bien reçu — se penche avec sensibilité sur le passage à l'âge adulte, avec les choix difficiles et les deuils que cette transition impose.

Pour la narratrice, habitant la paisible ville de Madison, au Wisconsin, depuis toujours, la vie évoque un horizon sans surprises: la même grande copine depuis le primaire, le même petit ami, Mike, depuis le secondaire. Une existence figée qui pèse de plus en plus à la jeune femme de 23 ans. «Je ne supportais pas la clarté avec laquelle je voyais se déployer les semaines, les années.»

Seule à avoir changé parmi sa bande de copains, Carrie se retrouve d'autant plus en porte-à-faux avec son entourage que le malheur frappe. À la suite d'un accident de plongeon, Mike passe quelques semaines dans le coma avant de se réveiller sur un verdict impitoyable: quadraplégique. Voilà Carrie condamnée à endosser le rôle de la fiancée dévouée. Le roman décrit avec une minutieuse justesse les réticences grandissantes de Carrie, qui se sent piégée par les attentes de son entourage et trouve son salut dans la couture, et les réactions incompréhensives — voire outragées — que son attitude suscite. «De combien sommes-nous redevables aux gens que nous aimons?», se

demande-t-elle.

Sur un coup de tête, Carrie prend donc la fuite. Direction New York, où, quelle chance, non seulement est-elle hébergée gratuitement par un ami mais elle tombe dans les bras d'un énigmatique quadragénaire. Coincée entre ses colocs gais aux aspirations artistiques (ici, on frôle le cliché new-yorkais) et son amant cynique qui a renié toute ambition, Carrie se débat encore avec son identité. Si les mystères dont s'entoure Kilroy s'opacifient (la révélation finale n'offre guère d'explication satisfaisante à son humeur tourmentée), la «petite provinciale» pourrait bien avoir trouvé sa voie dans la mode. Mais au moment où le roman commence à ressembler un peu trop à un conte de fées, une surprise attend

le lecteur...

Dilemme moral

Un amour de jeunesse met 530 pages à résoudre un complexe dilemme moral. En chemin, cette brique traite de culpabilité, d'identité, d'abandon, du poids du passé dans une vie, de la mémoire. Balançant entre le trop familier et l'attrait de la nouveauté, Carrie examine le passé à l'aune du présent, et vice versa, dans un fréquent aller-retour.

Ces grosses questions sont généralement scrutées à travers des situations concrètes. La force de ce roman réaliste loge dans l'attention portée aux détails, dans la peinture vivante d'un monde qui semble tangible. Particulièrement pendant la première partie à Madison. Le regard sur la Grosse Pomme, un univers voulu aux antipodes de celui que Carrie a quitté, semble plus convenu — bien que divertissant. De même, les réactions impulsives de Carrie paraissent plus dures à suivre. Peut-être parce que l'auteure a évité un attachement facile, sa protagoniste fait montre parfois d'un égoïsme forcené, puis d'épisodes de culpabilité exaspérants. Comment dans ces conditions être vraiment touché par son drame?

Un amour de jeunesse est un roman limpide et très soigneusement composé — au risque de souligner parfois ses thèmes avec insistance. La valeur métaphorique que le livre prête aux vêtements devient ainsi un peu trop transparente à la longue. D'un dérivatif auquel Carrie s'accrochait, la couture acquiert bientôt le pouvoir d'un outil de transformation. La possibilité de se tailler une existence à la mesure de la personne qu'elle pourrait devenir. Un motif riche, mais surexploité.

Dans l'ensemble, Ann Packer a pourtant réussi son pari de tenir le lecteur rivé au récit d'une ambivalence morale, de mener jusqu'au bout une situation inextricable et de faire vivre un univers cohérent. Une signature à surveiller.
 
 
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