Roman québécois: L'envolée de l'écriture
«Toutes les questions et toutes les réponses se trouvent au royaume de l'enfance, peu importe l'âge auquel on s'interroge». Dans La Crevasse, Isabelle Forest trace le portrait d'un grand «enfant chargé de songes», pour reprendre le beau titre d'un des livres d'Anne Hébert. Étranger à lui-même, déraciné émotivement, Pablo, 32 ans, n'arrive pas à s'ancrer quelque part, à «construire quelque chose qui ressemble à une vie».
Poète dans la jeune trentaine, Isabelle Forest, habite à Québec. Son deuxième recueil, Les Chambres orphelines, lui a valu le Prix Félix-Leclerc de poésie en 2003. Son premier roman, La Crevasse est rempli d'êtres affreux, sales, bêtes et méchants. Tendres parfois. Ce conte tragique, intense, poétique, d'une sensibilité à fleur de peau et de mots, oscille entre l'ombre et la lumière. Quand l'écriture, d'une remarquable précision, s'envole, l'évocation se fait alors invocation et la narration, récitation.
Le coeur ébréché
Depuis le départ de sa mère, le narrateur, Pablo de Conchas, moitié Indien, moitié Espagnol, partage son existence avec son père et sa belle-mère Irène, provocante et impudique. Ses soeurs, elles, vivent dans l'Amérique nordique. Dans une petite ville du Mexique, Pablo habite la rue de la Crevasse, «souvenir déchirant d'un tremblement de terre». Sa vie est à l'image de cette crevasse, lézardée. Il attend quelque chose. Une autre vie. Un autre passé. Un autre père. «Je ne suis capable d'aucun mouvement. Je reste là, devant les choses, devant ma vie, sans réagir, sans rien entreprendre. Je laisse le temps glisser sur ma peau, dans mon coeur et dans mon âme, sans le tisser... je glisse, toute ma vie glisse... je ne suis jamais pressé de rien, ni de trouver du travail, ni d'épouser Rosalia...»
Pablo éprouve une immense compassion pour Nolia, sa mère, inconsolée depuis sa naissance. «Je voudrais te prendre dans mes bras et te faire danser, t'étourdir la tête et le corps, dans une robe du dimanche, rouge comme celles des jeunes filles riant aux éclats, je voudrais t'offrir ce vertige, puissant, hilarant, pour que tu perdes à jamais l'idée de ta laideur et le souvenir de cet homme qui t'a aimée jadis.» Aujourd'hui, elle vit murée dans le silence et la souffrance, en compagnie d'un vieillard sénile.
Le coeur ébréché, rempli de colères et de chagrins, Pablo nourrit pour son père José des sentiments mitigés, un mélange d'amour et de haine. «José de Conchas, mon mauvais père, tu es gras et rustre comme un cactus. Ce qui sort de toi, en paroles ou en gestes, est aussi blessant que des épines... Je gratte tous les replis de mon âme depuis toujours et chaque jour et je ne trouve pas une seule trace d'amour pour toi, même pas une cendre. Comme je mens. Mon père. Comme je mens. Je pleure. Et voilà l'amour qui coule de mes yeux comme un torrent...»
Comment expliquer cette immobilité de Pablo? Son désoeuvrement? Cette attente continuelle? Le mystère qui plane sur sa naissance? La détestation du père? Avec une intrigue parfaitement menée, la romancière nous fait pénétrer dans cet univers familial particulier et elle recompose les destins d'êtres meurtris et fuyants. L'histoire est racontée par bribes, au hasard des souvenirs d'enfance et des images du présent qui se bousculent.
Des paroles claires
Dans cette petite ville mexicaine, marquée par l'indigence matérielle et intellectuelle de ses habitants et par les tensions entre les Indiens et les Blancs, Pablo, enfant, apprend à lire et à écrire avec le prêtre. Il découvre le pouvoir des mots et de la littérature: «La lecture. L'évasion. Les mondes que l'on fait nôtres pour remplacer celui qui nous saigne, nous étouffe, nous assassine.» Fuyant la détresse d'une mère neurasthénique et d'un père qui gueule des obscénités à longueur de journée, il se réfugie souvent dans l'église, une vraie maison où il se sent «accueilli, nourri, réchauffé, aimé».
Les années passent. À 32 ans, Pablo est sans travail. Quand il ne s'évade pas dans les paradis artificiels de la tequila, de la marijuana et de la coca avec son ami Chiquo, il court les filles. Dans ce récit imprégné de sentiments violents et de fureur sexuelle, les amours flétrissent avant même de naître. Le langage seul est heureux, même s'il désigne un monde sans illusion, sans espoir. «Sans les mots, plus de lumière», dit le prêtre à Pablo: «Soufflez-moi des paroles claires / dans l'air sombre qu'il fait ici», écrivait Anne Hébert dans Poèmes pour la main gauche.
Si, à première vue, le roman suggère un univers triste, des ramifications tremblantes et joyeuses s'étendent à l'ensemble de l'oeuvre. Quand le souvenir du jardin merveilleux de la grand-mère indienne de Pablo, «fait de fleurs et d'oiseaux», surgit au détour d'une phrase; quand Pablo, le coeur tout mou, tente de séduire Irène en lui glissant à l'oreille le beau vers d'Éluard: «La terre est bleue comme une orange»; quand il tombe sur le corps de Rosalia «comme dans un lit de mousse sauvage»; quand le sourire d'Estela, l'amie de Chiquo, «bourré d'étincelles», éclaire son visage et que le rire de Pablo, «éclatant, ivre, interminable», résonne; quand les habitants mexicains sur le perron de l'église «respirent le soleil et le vent... heureux»; quand, enfin, la romancière nous plonge dans la mascarade endiablée, l'atmosphère festive et le délire de couleurs de la Pâques de Najuate, l'écriture se soulève, jubilatoire et passionnée.
Le lecteur familier avec la poésie, le théâtre ou les romans d'Anne Hébert reconnaîtra de profondes correspondances entre l'écriture trouble, sensuelle et poétique d'Isabelle Forest et celle de la romancière de Sainte-Catherine-de-Fossambault qui tisse des liens inédits entre le rêve et la réalité, l'instinct et la raison, la vie et la mort. Bien entendu, nous sommes loin de la prose en apesanteur qui caractérise l'écriture d'Anne Hébert, mais il y a quelque chose de vertigineux et de puissant dans La Crevasse. Une écriture en équilibre.
LA CREVASSE
Isabelle Forest
Lanctôt éditeur
Montréal, 2004, 128 pages
Poète dans la jeune trentaine, Isabelle Forest, habite à Québec. Son deuxième recueil, Les Chambres orphelines, lui a valu le Prix Félix-Leclerc de poésie en 2003. Son premier roman, La Crevasse est rempli d'êtres affreux, sales, bêtes et méchants. Tendres parfois. Ce conte tragique, intense, poétique, d'une sensibilité à fleur de peau et de mots, oscille entre l'ombre et la lumière. Quand l'écriture, d'une remarquable précision, s'envole, l'évocation se fait alors invocation et la narration, récitation.
Le coeur ébréché
Depuis le départ de sa mère, le narrateur, Pablo de Conchas, moitié Indien, moitié Espagnol, partage son existence avec son père et sa belle-mère Irène, provocante et impudique. Ses soeurs, elles, vivent dans l'Amérique nordique. Dans une petite ville du Mexique, Pablo habite la rue de la Crevasse, «souvenir déchirant d'un tremblement de terre». Sa vie est à l'image de cette crevasse, lézardée. Il attend quelque chose. Une autre vie. Un autre passé. Un autre père. «Je ne suis capable d'aucun mouvement. Je reste là, devant les choses, devant ma vie, sans réagir, sans rien entreprendre. Je laisse le temps glisser sur ma peau, dans mon coeur et dans mon âme, sans le tisser... je glisse, toute ma vie glisse... je ne suis jamais pressé de rien, ni de trouver du travail, ni d'épouser Rosalia...»
Pablo éprouve une immense compassion pour Nolia, sa mère, inconsolée depuis sa naissance. «Je voudrais te prendre dans mes bras et te faire danser, t'étourdir la tête et le corps, dans une robe du dimanche, rouge comme celles des jeunes filles riant aux éclats, je voudrais t'offrir ce vertige, puissant, hilarant, pour que tu perdes à jamais l'idée de ta laideur et le souvenir de cet homme qui t'a aimée jadis.» Aujourd'hui, elle vit murée dans le silence et la souffrance, en compagnie d'un vieillard sénile.
Le coeur ébréché, rempli de colères et de chagrins, Pablo nourrit pour son père José des sentiments mitigés, un mélange d'amour et de haine. «José de Conchas, mon mauvais père, tu es gras et rustre comme un cactus. Ce qui sort de toi, en paroles ou en gestes, est aussi blessant que des épines... Je gratte tous les replis de mon âme depuis toujours et chaque jour et je ne trouve pas une seule trace d'amour pour toi, même pas une cendre. Comme je mens. Mon père. Comme je mens. Je pleure. Et voilà l'amour qui coule de mes yeux comme un torrent...»
Comment expliquer cette immobilité de Pablo? Son désoeuvrement? Cette attente continuelle? Le mystère qui plane sur sa naissance? La détestation du père? Avec une intrigue parfaitement menée, la romancière nous fait pénétrer dans cet univers familial particulier et elle recompose les destins d'êtres meurtris et fuyants. L'histoire est racontée par bribes, au hasard des souvenirs d'enfance et des images du présent qui se bousculent.
Des paroles claires
Dans cette petite ville mexicaine, marquée par l'indigence matérielle et intellectuelle de ses habitants et par les tensions entre les Indiens et les Blancs, Pablo, enfant, apprend à lire et à écrire avec le prêtre. Il découvre le pouvoir des mots et de la littérature: «La lecture. L'évasion. Les mondes que l'on fait nôtres pour remplacer celui qui nous saigne, nous étouffe, nous assassine.» Fuyant la détresse d'une mère neurasthénique et d'un père qui gueule des obscénités à longueur de journée, il se réfugie souvent dans l'église, une vraie maison où il se sent «accueilli, nourri, réchauffé, aimé».
Les années passent. À 32 ans, Pablo est sans travail. Quand il ne s'évade pas dans les paradis artificiels de la tequila, de la marijuana et de la coca avec son ami Chiquo, il court les filles. Dans ce récit imprégné de sentiments violents et de fureur sexuelle, les amours flétrissent avant même de naître. Le langage seul est heureux, même s'il désigne un monde sans illusion, sans espoir. «Sans les mots, plus de lumière», dit le prêtre à Pablo: «Soufflez-moi des paroles claires / dans l'air sombre qu'il fait ici», écrivait Anne Hébert dans Poèmes pour la main gauche.
Si, à première vue, le roman suggère un univers triste, des ramifications tremblantes et joyeuses s'étendent à l'ensemble de l'oeuvre. Quand le souvenir du jardin merveilleux de la grand-mère indienne de Pablo, «fait de fleurs et d'oiseaux», surgit au détour d'une phrase; quand Pablo, le coeur tout mou, tente de séduire Irène en lui glissant à l'oreille le beau vers d'Éluard: «La terre est bleue comme une orange»; quand il tombe sur le corps de Rosalia «comme dans un lit de mousse sauvage»; quand le sourire d'Estela, l'amie de Chiquo, «bourré d'étincelles», éclaire son visage et que le rire de Pablo, «éclatant, ivre, interminable», résonne; quand les habitants mexicains sur le perron de l'église «respirent le soleil et le vent... heureux»; quand, enfin, la romancière nous plonge dans la mascarade endiablée, l'atmosphère festive et le délire de couleurs de la Pâques de Najuate, l'écriture se soulève, jubilatoire et passionnée.
Le lecteur familier avec la poésie, le théâtre ou les romans d'Anne Hébert reconnaîtra de profondes correspondances entre l'écriture trouble, sensuelle et poétique d'Isabelle Forest et celle de la romancière de Sainte-Catherine-de-Fossambault qui tisse des liens inédits entre le rêve et la réalité, l'instinct et la raison, la vie et la mort. Bien entendu, nous sommes loin de la prose en apesanteur qui caractérise l'écriture d'Anne Hébert, mais il y a quelque chose de vertigineux et de puissant dans La Crevasse. Une écriture en équilibre.
LA CREVASSE
Isabelle Forest
Lanctôt éditeur
Montréal, 2004, 128 pages
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