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    Chronique

    L’urgence de l’éveil

    May Telmissany
    6 janvier 2018 |May Telmissany | Livres | Chroniques

    Cette époque, notre époque, est celle des grands sommeils. Parce qu’elle nous force à garder les yeux grands ouverts sur l’actualité qui nous assaille, alors que notre conscience demeure fermée aux atrocités du quotidien. Parce que notre capacité de réfléchir et d’agir est réduite au strict minimum, la réflexion cédant la place à l’opinion, l’action cédant la place à l’aliénation. Parce que l’époque nous oblige, nous, les éveillés, à garder l’oeil ouvert, même dans notre sommeil. Parce que nous vivons au temps des subterfuges et des dystopies. Alors, nous cultivons des mécanismes de défense. Vigilance. Écriture. Jardin. Nous cultivons l’éveil.

     

    Limoges : il y a plusieurs années. En résidence d’écriture à la Maison des auteurs, je bosse la nuit. Voûtée sur l’écran de mon ordinateur entre minuit et sept heures du matin, face à une immense fenêtre qui donne sur une cour sombre et mélancolique. Huit heures, je ferme les rideaux alors que les employés commencent à intégrer les bureaux avoisinants. Je dors après avoir bu un café et mangé un sandwich. Je sais que je vais me réveiller à trois heures de l’après-midi, affamée, juste à temps pour prendre un déjeuner copieux et faire une marche dans la ville. Aucune insomnie ne vient perturber ma routine de jour. J’écris. Mon bonheur est total.

     

    Ottawa : quelques jours avant Noël. Je reçois un colis par la poste. Le titre du roman m’intrigue, La librairie des insomniaques de Lyne Gareau (Éditions du Blé). Me fait penser à Borges ! Je vais directement à la quatrième de couverture. La note de l’éditeur me rappelle Paul Auster et sa Trilogie new-yorkaise. J’apprends que Lyne Gareau est originaire de Montréal et habite en Colombie-Britannique. Après avoir enseigné le français, elle se consacre maintenant à l’écriture. Le bonheur !

     

    Lignes de fuite

     

    À la fin de la lecture, le roman dément ces rapprochements hâtifs. Ni Borges ni Auster, même s’il s’agit bien de librairie, de déambulation nocturne, de personnages excentriques, de solitude et de détachement. Dans ma mémoire surgit également Le libraire de Gérard Bessette : la routine, l’uniformité, le désoeuvrement, les livres scandaleux (qui poussent dans Lalibrairie des insomniaques comme des livres rebelles, clandestins), l’acharnement. Cependant, ce beau premier roman de Lyne Gareau se situe dans un autre registre ; il défie les conventions classiques en mêlant fiction et réalité, en réfléchissant sur le processus de la création et en proposant des lignes de fuite.

     

    Une belle insomnie me berce. M’accompagne dans les méandres des correspondances (ce qu’on appelle de façon savante l’intertextualité) et m’incite à pénétrer le mystère de ce roman. Car il s’agit effectivement d’un mystère qui, tout en enrobant le récit, intensifie la charge du suspens. Écriture poétique, parfois emphatique, stéréotypée. Souvent juste.

     

    Alex, ermite urbain et insomniaque, travaille dans une banque. En suivant un chat gris la nuit, il découvre l’existence d’une « librairie ancienne comme il n’en existe plus que dans les livres ». Le chat gris s’incarne en Viateur, le libraire qui gère l’espace et qui disparaît mystérieusement dans un hôpital (autre haut lieu d’insomnie). Sa disparition est justifiée à la fois par sa nature féline et par la spirale d’une narration irrévérente qui fait fi des explications. Alex devient donc responsable de la librairie en attendant de trouver un autre boulot. Le roman se ferme sur Alex devenu garde de nuit dans une entreprise périphérique et désolante.

     

    Attendre le jour

     

    D’autres couples se forment autour du couple Alex-Viateur. Des duos amoureux comme Frank l’ancien étudiant d’Alex et Julie-Anne, romancière en résidence à la librairie, ou comme Mélodie-Myriam l’activiste qui cultive des jardins et Balwinder le chauffeur de taxi. Entre le dépouillement de l’espace urbain dans lequel évolue Alex et la promesse de régénérescence de l’île Saturna, destination finale de Myriam et Balwinder, se dévoile l’univers à la fois apocalyptique et optimiste du roman. Face à un monde en décrépitude, Julie-Anne poursuit son roman et Myriam fait un bébé.

     

    L’abnégation absolue d’Alex me fascine, surtout lorsqu’il renonce à l’amour : « T’aimer de loin a été une très tendre douleur », dit-il à celle qui comprit son silence. Une affinité se développe avec Julie-Anne, personnage à la fois sage et ludique qui prête sa plume à Lyne Gareau (ou est-ce l’inverse ?) afin de dire l’urgence de l’éveil. Mais c’est la construction paradoxale des personnages qui m’enchante. Alors qu’ils refusent de s’impliquer en politique, l’auteure les y ramène subtilement et leur fait dire les contradictions du monde actuel.

     

    Ainsi, dans mon imagination, je continue de patrouiller comme Alex, de vouloir écrire le monde comme Julie-Anne et d’attendre le jour comme tous les insomniaques.













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