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    La littérature contre la violence au Guatemala

    Rodrigo Rey Rosa écrit pour ne pas devenir insensible à la complexité sociale de son pays

    6 janvier 2018 | Sarah R. Champagne À Guatemala | Livres
    En entrevue, l’auteur économise ses mots par moments, comme dans ses romans.
    Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En entrevue, l’auteur économise ses mots par moments, comme dans ses romans.


    Avec quelques gardes armés à portée de vue, c’est dans un chic centre commercial de la capitale du Guatemala que Le Devoir a rejoint il y a quelques semaines Rodrigo Rey Rosa, voix majeure de la littérature latino-américaine. Le romancier guatémaltèque se prépare à quitter le pays pour quelques semaines ; pour voyager, voir des amis, et perdre l’habitude de la violence qui infuse toute la vie quotidienne.

     

    « J’adore pouvoir sortir du pays. Quand on reste ici trop longtemps, tout se normalise, la violence se trivialise. On devient insensible à force de vivre ici », dit-il.

     

    Rey Rosa a du mal à vivre dans un pays qu’il ne veut pas quitter. Il écrit donc le brutal, aussi pour prendre du recul par rapport à ces réflexes de protection, à ces petits murs érigés autour de soi constamment, dans un endroit où le taux d’homicides figure parmi les dix plus élevés au monde.

     

    De petits murs qui sont tantôt des fenêtres presque opaques que l’on remonte aussitôt les limites de la ville franchies, tantôt de véritables barricades autour des « quartiers fermés » qui ceinturent toute la ville de Guatemala. Des quartiers enserrés par des gardes de sécurité, une véritable caste, dit le romancier, quand on sait qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les policiers du pays.

     

    « Les amis de ma nièce ont presque tous des armes. Ma soeur ne les laisse pas entrer avec leurs fusils. Comment tu fais quand c’est normal ? » Le coeur économique du territoire est ainsi ce « prototype de ville dure, où les gens riches se promènent en blindés et les hommes d’affaires qui ont le plus de succès portent des gilets pare-balles », écrit-il dans Pierres enchantées (Gallimard).

    Quand des lecteurs croient tenir entre leurs mains des romans policiers, ils sont déçus !
    Rodrigo Rey Rosa

    « Le pays le plus beau, les gens les plus laids », statue-t-il encore en introduction du même récit, mais il n’est plus question de vivre ailleurs. Rodrigo Rey Rosa a pourtant déjà goûté à la vie dans plusieurs pays, passant plusieurs années à New York à partir de 1979, puis à Tanger, où il participa aux ateliers d’écriture de Paul Bowles. Il ne reviendra s’installer au pays natal qu’en 2001, où il fut consacré en 2004 par le prix national de littérature Miguel Angel Asturias, du nom de l’écrivain nobélisé en 1967.

     

    Un autre auteur latino-américain très connu lui portait aussi une grande admiration, Roberto Bolaño, ce qui a contribué à le faire connaître. « Rodrigo Rey Rosa est l’écrivain le plus rigoureux de ma génération et en même temps le plus transparent, celui qui tisse le mieux ses histoires et le plus lumineux de tous. »

     

    La vérité puante et glissante

     

    Lumineux aussi, adossé à un aquarium, une fourchette de ceviche prête à être avalée. Rey Rosa n’est pas tout à fait comme un poisson dans l’eau durant cette entrevue. Chaleureux et lointain à la fois, il économise ses mots par moments, comme dans ses romans. L’artifice y est au minimum, la narration prend toute la place et attrape le lecteur dans son colimaçon, avec une virtuosité analogue à celle de Borges, admiré par Rey Rosa.

     

    Esprit subtil, le Guatémaltèque n’est pas du genre à pointer qui est coupable et qui ne l’est pas. « Quand des lecteurs croient tenir entre leurs mains des romans policiers, ils sont déçus ! » dit-il en rigolant.

     

    Certaines bibliothèques — dont la Grande Bibliothèque de Montréal — s’obstinent pourtant à le classer dans la section « Policiers ». Ses romans n’apportent pourtant aucune réponse ; tout au contraire, le développement de l’intrigue a plus d’importance que son dénouement.

     

    C’est la vie qui est un roman noir ici, pas les écrits de Rey Rosa. Et la vérité est toujours fuyante.

     

    Après presque 40 ans de violence organisée, entre 1960 et 1996, la création de la Commission sur l’éclaircissement historique, dit-il, aura au moins servi à dire le nom du conflit : génocide. Un génocide qui a fait place à une guerre du pays contre lui-même, dans laquelle les mercenaires se sont parfois recyclés en narcotrafiquants, ou en garde de sécurité, et où les soldats sont les paramilitaires d’hier ou de demain.

     

    « La manière dont les massacres de Mayas ont eu lieu constitue l’une des preuves que ce fut réellement un génocide. Il aurait été impossible de mettre en oeuvre une violence de cet ordre sans un racisme profond, un racisme qui fait de l’autre un animal, un animal qui ne mérite pas d’exister », résume l’auteur.

     

    L’autre étant « l’indigène, le Maya », tué par les soldats du pouvoir central ou « transformé lui-même en machine à tuer des indigènes », la haine de soi alimentée depuis leur recrutement à 16 ou 17 ans.

     

    L’Histoire refusant de venir à bout des vieilles oligarchies, il craint que les conditions de ce racisme soient bel et bien toujours en place. « À la base, l’État guatémaltèque s’est criminalisé. Et le criminel s’est perpétué », dit froidement Rey Rosa.

     

    Dans ce contexte, la littérature peut servir d’autocritique au minimum, ou, au mieux, de coup de semonce. « Les sociétés esclavagistes ne se sentaient pas mal. Ici, c’est un peu comme ça. Au moins, la littérature peut être un choc, une espèce de réveil pour se questionner. » Ses récits ont cet espace privilégié pour « suggérer beaucoup », tout en respectant la complexité, toutes les nuances de la réalité.

     

    On retrouve par exemple dans Les sourds une partie de la genèse de la guerre civile, qui pourrait bien être celle d’autres guerres à venir tant ses ferments semblent communs. Des populations montées les unes contre les autres, tantôt instrumentalisées, tantôt dépossédées, un ennemi déshumanisé, des « opérations spéciales ». Mais s’y trouve aussi le passé lointain qui peut se porter garant des prémisses « d’un avenir différent ».

     

    « Qui a besoin de savoir ces choses ? Personne. C’est moi qui avais besoin de les raconter. » Et nous de les lire, d’urgence, pour nous comprendre un peu plus.


    Rodrigo Rey Rosa en trois livres

    Le matériau humain, Gallimard, 2016, 217 pages.

     

    Pierres enchantées, Gallimard, 2014, 126 pages.

     

    Les sourds, Gallimard, 2014, 278 pages.

     

    En prime, pour les amateurs du genre « non-fiction », Ne pas toucher la queue du dragon doit paraître en 2018 en France, chez L’Atinoir.

    Pierres enchantées
    Rodrigo Rey Rosa, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Gallimard, Paris, 2005, 144 pages












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