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    (1/5) De moins en moins de livres pour soi

    30 décembre 2017 |Catherine Lalonde | Livres
    Le lecteur pouvait auparavant trouver nécessaire de faire provision de futures lectures, sachant que tel ou tel titre n’est pas si facile à trouver, et qu’il valait mieux l’attraper quand il passait.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le lecteur pouvait auparavant trouver nécessaire de faire provision de futures lectures, sachant que tel ou tel titre n’est pas si facile à trouver, et qu’il valait mieux l’attraper quand il passait.

    Fut un temps, pas si lointain, où le livre faisait l’homme. Les bibliothèques étaient des symboles de culture, de bon goût et d’intelligence dans les maisons comme dans les bureaux. Depuis quelques années pourtant, les bibliothèques personnelles se font de plus en plus rares. Et leurs rayons abritent désormais autant de plantes vertes, de souvenirs de voyage et de bibelots que de bouquins. Premier d’un regard en cinq temps sur les mutations du livre et du lecteur.


    Dans les résidences, les cabinets de notaire, d’avocat ou de médecin et même dans les catalogues populaires des magasins de meubles, les bibliothèques personnelles disparaissent peu à peu. « C’est beaucoup plus rare que les gens nous demandent des bibliothèques dans leur maison », confirme le cofondateur du cabinet d’architecture La Shed, Sébastien Parent.

     

    Ses propos rejoignent ceux de constructeurs de maisons luxueuses interrogés plus tôt cette année par La Presse, qui constataient que la demande pour des pièces de lectures fermées se raréfie.

     

    Les causes sont multiples. Les statistiques disponibles sur les ventes de livres numériques au Québec laissent penser qu’il ne s’agit pas d’un simple transfert du papier aux pixels, car il se vend encore beaucoup, beaucoup moins de livres numériques.

     

    Pourquoi garde-t-on désormais moins de livres à soi, alors ? Les bouquins sont maintenant infiniment plus disponibles qu’ils ne l’étaient encore il y a 20 ans. Auparavant, le lecteur pouvait trouver nécessaire de faire provision de futures lectures, sachant que tel ou tel titre n’est pas si facile à trouver, et qu’il valait mieux l’attraper quand il passait. Un premier tournant a été enclenché dès 1968, rappelle l’historien Yvan Lamonde, avec la création du dépôt légal, qui oblige tout éditeur à donner deux exemplaires de chaque publication à la collection nationale. Dans le pire des cas, on sait qu’on pourra toujours trouver un exemplaire des livres québécois à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

     

    Et dans les dernières décennies, s’ajoutèrent l’épanouissement des bibliothèques publiques, l’évolution des communications (qui font que les libraires peuvent désormais couvrir infiniment plus large dans leurs recherches de titres et dans les commandes particulières pour les clients), et surtout les petites révolutions, celle du commerce en ligne, qui permet de recevoir, parfois en 48 heures à sa porte, un bouquin, et celle des livres numériques, disponibles au bout d’un clic.

     

    Pourquoi garder, alors, quand on sait qu’on pourra facilement trouver et retrouver ?

     

    D’autant que, dans les maisons, on « valorise maintenant l’espace plutôt que le fait de le remplir », précise l’architecte Sébastien Parent. « Traditionnellement, les ménages avaient un gros set de salle à manger à dix chaises ; un vaisselier ; un set de chambre avec des commodes. » On se contente désormais de six chaises, à peine plus que les besoins familiaux. Et si la bibliothèque reste « un élément architectural intéressant à dessiner, qui ajoute une texture au projet sans superflu, parce qu’il a une fonction », elle n’est plus le signe aussi indéniable de culture qu’elle a déjà été.

     

    Culture club et culture classique

     

    « Reste une ancienne vision que le livre est le garant d’un certain statut socioculturel », réfléchit au bout du fil René Audet, directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises. « J’ai en tête ces immenses bibliothèques vitrées, rue des Braves à Québec, où on ne sait pas si ce sont de vrais livres ou de petites boîtes. »

     

    Des « bibliothèques de façade », quoi, et certains libraires d’expérience se rappellent les commandes de Pléiade faites « au mètre », pour couvrir des rayons sans considération de titres, d’auteurs ni de textes. Des livres trophées. Des bouquins d’apparence.

     

    « Ça démontre déjà une compréhension du code, sourit M. Audet, si on commande des Pléiade et pas des livres de poche. On sait la valeur de la collection. »

     

    Le spécialiste de littérature et culture numériques rappelle que l’arrivée des livres de poche, dans les années 1950, qui avait « provoqué un tollé général, pensant qu’on désacralisait le livre », a établi une première tension entre le livre objet de savoir et de culture et l’objet de consommation remplaçable, « lisez-jetez ». Tension qui persiste aujourd’hui, et qui influence le choix du lecteur de garder ou non un livre. Tension qui peut aussi être remplacée par un « lisez-prêtez », une tendance néo-vintage.

     

    « La personne qui a lu et aimé un livre et qui décide volontairement de le laisser dans le métro ou dans une de ces mignonnes petites bibliothèques de rue qui ont poussé partout reste encore dans le marchandage du livre. Il y a un échange, un travail de communication, qui est dans le même spectre de socialisation du livre que celui des cercles de lecture, et, à une autre époque, du travail des annotations », précise M. Audet.

     

    Ces clubs de lecture regagnent d’ailleurs en popularité, et on revoit « des gens se réunir autour d’une lecture, de cette valeur cardinale. Son partage est en réinvention dans des milieux sociaux qui vont lui donner une place et de nouveaux moyens ; que les bibliothèques publiques, et la bibliothèque tiers lieu sont en train peut-être de remobiliser autrement », croit le spécialiste.

     

    L’ère du partage (enfin, d’un certain partage)

     

    René Audet fait le parallèle avec « le discours très commun de dire qu’aujourd’hui plus personne ne lit, que la culture numérique fait que tout est dans l’instantanéité, alors que des tas d’études démontrent qu’on n’a jamais autant lu — bien qu’on ne lise pas la même chose ni avec la même densité, la même intensité, la même longueur.

     

    « Il y a un certain déplacement, intéressant, du rôle qu’on attribuait et à cette image du livre, qui n’est plus aussi central, qui n’est plus un garant de culture, même si on le voit se repositionner, il me semble. » Aujourd’hui, la connaissance des auteurs et des textes classiques ne fait plus la culture de base qui fait briller en société.

     

    S’éloignant de son champ d’expertise, M. Audet risque une hypothèse. Ce serait l’aisance à circuler entre différentes cultures et sous-cultures — incluant le pop, l’underground —, liée à la capacité de maîtriser les technologies, les nouvelles plateformes de communication et l’art de partager ses idées qui feraient le lettré du XXIe siècle. Et pour ça, pas besoin de bibliothèque — pas même numérique.

     

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    Collectionneurs ou bibliomanes ?

    Parole de libraires, si on exclut les « lecteurs professionnels » que sont les professeurs, les chercheurs universitaires et les éditeurs, les possesseurs aujourd’hui de grandes et vastes bibliothèques personnelles sont souvent des collectionneurs. Un brin monomaniaque, ils recherchent l’hyperspécifique, l’introuvable, le disparu : les Alice aux pays des merveilles (le collectionneur Luc Gauvreau en possède quelques milliers de versions…), les bouquins marqués d’un ex-libris, les bandes dessinées, les livres écrits par des politiciens, ceux de la contre-culture, etc. La rareté de leur intérêt fait la préciosité de leur collection… et rend par la suite celle-ci paradoxalement encore plus difficile à léguer.

     
    « Nous errons entre les rayons sans fin des livres, choisissant celui-ci ou celui-là pour des raisons difficiles à préciser : à cause de la couverture, du titre, d’un nom, de ce qu’un tel en a dit ou n’en a pas dit, d’un pressentiment, d’un caprice, d’une erreur, parce que nous pensons trouver dans ce livre telle histoire, tel personnage ou tel détail particuliers, parce que nous croyons qu’il a été écrit pour nous, parce qu’il a été écrit pour tout le monde excepté nous et que nous voulons connaître la raison de cette exclusion, parce que nous voulons apprendre, sourire ou oublier. »

    Extrait de La bibliothèque de Robinson, d’Alberto Manguel












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