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    Sophie Bouchard, l’enracineuse bien enracinée

    La romancière et agente de migration raconte sa fascination pour la bibitte humaine

    30 décembre 2017 |Dominic Tardif | Livres
    Sophie Bouchard: «Chaque année, j’entre dans la vie de 400 jeunes qui ont des projets d’établissement à Saguenay.»
    Photo: Sophie Gagnon-Bergeron Sophie Bouchard: «Chaque année, j’entre dans la vie de 400 jeunes qui ont des projets d’établissement à Saguenay.»

    De l’autre côté de la fiction. Durant le temps des Fêtes, Le Devoir part à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.


    C'était il y a une quinzaine d’années. Sophie Bouchard amorce alors sa vingtaine et étudie en dramaturgie à l’UQAM. Devoir du jour : écrire une scène inspirée de la vraie vie de quelqu’un dont le quotidien n’a rien à voir avec le monde du théâtre.

     

    « Mon réflexe, ça a été d’aller m’asseoir sur un banc de parc à côté d’un itinérant et de fumer des clopes avec lui, se souvient l’écrivaine. J’ai juste écouté cet homme-là qui parlait avec les passants, avec les autres itinérants. Ça a été ça ma scène, j’ai juste retranscrit ce que j’avais entendu. »

     

    Sophie Bouchard quittera l’université quelques mois plus tard, au beau milieu d’un examen, avec en tête le souvenir précieux de cet épiphanique après-midi. Son nouvel horizon ? Le travail social.

     

    « Je me suis toujours sentie et je me sens encore imposteur dans le monde littéraire, parce que moi, je ne suis vraiment pas du genre à décortiquer l’oeuvre comme tout le monde le fait dans les entrevues et les tables rondes. J’ai toujours été plus attirée par les vraies histoires et par le réel que par l’analyse », confie la romancière derrière Cookie (2008) et Les bouteilles (2010), tous les deux parus à La Peuplade.

     

    « Ce que je décortique, c’est l’être humain ! À mon premier cours en travail social, la prof demandait pourquoi on s’était inscrits. Les autres répondaient tous : “Pour aider le monde”, alors que moi, j’ai répondu : “Pour mieux comprendre l’être humain. Pour mieux l’écrire.” »

     

    Après quelques séjours d’aide humanitaire au Burkina Faso et un passage au sein de l’équipe de la Maison des enfants du rock’n’roll quartier Hochelaga-Maisonneuve, la native de Saint-Henri-de-Taillon au Lac-Saint-Jean entend jusque dans son corps l’appel de ses racines.

     

    « C’est pas des farces ! Ça partait du bout de mes orteils ! assure-t-elle. C’est comme s’il y avait quelque chose qui essayait de me ramener chez nous. Surtout que Montréal, ça commençait à me rentrer dans le coeur. »

     

    Elle rallie en 2009 le royaume de ses origines. « J’ai fait le choix de m’enraciner et d’aider d’autre monde à s’enraciner », explique celle dont la carte professionnelle est aujourd’hui ornée du poétique titre d’agente de migration (pour Place aux jeunes en région dans la ville de Saguenay).

     

    Traduction, s’il vous plaît. « Ce que ça veut dire, concrètement, c’est que chaque année, j’entre dans la vie de 400 jeunes qui ont des projets d’établissement à Saguenay. Tout dépendant de la réalité de chacun, je vais les aider à trouver une maison, à trouver une job pour le chum ou la blonde, à dénicher le meilleur endroit pour les cours de karaté des p’tits. Mon mandat, c’est de les chouchouter pour qu’ils atterrissent en douceur chez nous, et surtout qu’ils restent. Les gens pensent qu’il n’y a pas de problème démographique à Saguenay, mais l’affaire, c’est que lorsque vient le temps de s’acheter une maison, les jeunes vont souvent en périphérie de la ville. C’est pour ça qu’il faut que je joue à la grande séductrice. »

     

    C’est spécial !

     

    Elle voulait mieux comprendre l’être humain, pour mieux l’écrire. Jeanne, son plus récent roman, paru en mars chez la division À l’étage de La courte échelle, ne pourrait mieux correspondre à ces (très ambitieuses) intentions de jeunesse.

     

    En racontant la dysphorie de genre avec laquelle doit négocier un père de famille adhérant à une conception très figée de la masculinité, Sophie Bouchard arpente avec prudence, mais sans camoufler la réalité, le trop petit espace qu’aménagent pour la marginalité certaines régions du Québec. Grâce à ses outils d’intervenante sociale et aux confidences d’une amie traversant un processus de transition, elle aura « pratiquement été capable de devenir trans », illustre-t-elle dans un éclat de rire.

     

    Mais être trans à Chicoutimi, par exemple, est-ce forcément différent que d’être trans à Montréal ? Sophie soupire. « C’est sûr que pour avoir une chance de refaire sa vie un peu, faut encore beaucoup quitter. Le “c’est spécial !” n’est jamais très loin dans le discours des gens. Et puis on ne sait jamais vraiment ce que ça veut dire, cette phrase-là. »

     

    L’image de fond de rang

     

    Le nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, mettait pour la première fois les pieds à Alma en octobre dernier, afin de prêter main-forte à la campagne de sa candidate lors d’une partielle dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. Une occasion en or pour les caméras télé de capter les mines interloquées de quelques Jeannois face au politicien de confession sikhe (et à son turban).

     

    « Je trouve ça atroce, l’image qu’on fait des régions », rugit (presque) Sophie Bouchard. « On prend toujours les pires personnes dans les topos. Je ne dis pas qu’il ne faut pas entendre les accents. Moi, mon accent, je l’ai gros comme le bras ! Il faut la voir la couleur dans nos médias. Mais il faut aussi entendre la passion des gens des régions, voir les beaux projets de développement qui se passent aux Îles-de-la-Madeleine, en Abitibi-Ouest, au Saguenay, pas juste essayer d’en donner une image de fond de rang. »

     

    Notre écosystème littéraire gagnerait-il à fouiller d’autres terreaux que celui, fertile, du nombril de ses artisans ? demande-t-on à la mère de famille bien enracinée dans son coin de pays et dans un quotidien émaillé de considérations pas forcément romanesques ? Sophie rigole doucement.

     

    « Je ne veux pas me faire d’ennemis là, mais des fois, on fait des tables rondes sur les réalités du monde d’aujourd’hui et on parle juste des personnages, des histoires dans nos livres. On oublie pendant ce temps-là de penser à la vraie bouette que le monde vit. Ça se passe en vrai, la vie, han ! Il y a tellement d’affaires qui se passent en vrai ! Je te le jure ! »













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