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    Critique

    «La sélection»: le cricket comme théâtre du monde

    Aravind Adiga raconte une aventure humaine par le truchement de ce sport

    30 décembre 2017 |Yannick Marcoux | Livres
    Le cricket est au centre de la fascinante histoire familiale esquissée par l’auteur indien Aravind Adiga.
    Photo: Agence France-Presse Le cricket est au centre de la fascinante histoire familiale esquissée par l’auteur indien Aravind Adiga.


    Question : quelles sont les différences entre l’Inde et l’Angleterre en matière de cricket ? Pour l’Angleterre, « ce n’est qu’un sport » ! Voilà la réponse donnée par Manju, jeune protagoniste de La sélection que son père essaie de transformer en vedette du cricket, pour les sortir de la misère. Le sport national indien est au centre d’une fascinante histoire familiale. Le quatrième roman d’Aravind Adiga frappe aussi un grand coup.

     

    Beaucoup plus qu’un récit sportif, cette captivante histoire est d’abord celle de deux frères, Manju et Radha Kumar. Leur mère absente — morte ou envolée —, on les retrouve à l’orée de l’adolescence, sous la férule de leur père, Manjunath, marchand de chutney qui n’hésite pas à les rudoyer pour les persuader « du pouvoir magique du cricket pour élever le niveau de vie dans l’Inde d’aujourd’hui ».

     

    Ils ont le potentiel pour y arriver, mais la route est longue jusqu’à la sélection nationale, et on suit les étapes de leur progression, parmi les autres jeunes surdoués du pays et les écueils de leur classe sociale. Or tout bascule à l’arrivée de Javed Ansari, jeune prodige du cricket, issu d’une famille aisée, fier et confiant. Les paroles du père, alors, sont celles d’un oracle : « Il faudrait un serpent pour sauver sa famille » de ce grand rival qui va doucement développer une amitié avec Manju, l’éloigner peu à peu du cricket et, surtout, révéler des désirs profonds dans une Inde où, à certains endroits, l’homosexualité est encore un crime.

     

    Radha, lui, se heurte aux limites de ses capacités et s’efface peu à peu du récit, tandis qu’une vie plus libre se présente à Manju. Plus subversive aussi. Sur le chemin tortueux de l’apprentissage, entre les édits de l’autorité et sa volonté propre, il se débat et cherche à s’émanciper, malgré cette société pesante qui lui rappelle, chaque jour : « La rose est rouge / La violette est bleue / Tu es un géant / Ou tu es un outil ».

     

    Lauréat du prix Booker avec son premier roman, Le tigre blanc, Adiga livre une histoire grandiose, dans un style effacé, jamais ampoulé, efficace sans être froid. Campé à Mumbai, La sélection nous plonge dans l’envoûtement de l’Inde, mais notre fascination est surtout nourrie par les personnages. Leur parcours, fait de nombreuses bifurcations, a le panache, les déceptions et la résilience de l’aventure humaine, où chacun lutte finalement contre ses propres paradoxes.

     

    Le cricket, bien plus qu’un sport, s’avère une porte d’entrée inattendue vers un monde codifié, normé, où nombreux sont ceux qui se présentent au guichet — au cricket, c’est le nom donné aux piquets de bois que doivent défendre les batteurs —, le torse bombé, mais où très peu finalement triomphent, au terme d’une lutte salissante et épuisante.

    Extrait de « La sélection » « Manju s’approcha et examina son père immobile. Il ne vit ni lèvres, ni yeux, ni traits, et il se rendit compte que, pendant toutes ces années, son père n’avait pas eu de visage. Pendant toutes ces années, il n’y avait pas eu aucun contrat avec Dieu, aucune méthode scientifique, aucun antibiotique, aucune sagesse ancestrale. Seulement la Peur.
    Manju regarda autour de lui : aucun adulte qui passait dans la rue, ce soir-là, n’avait de visage. »

    La sélection
    ★★★★
    Aravind Adiga, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Buchet Chastel, Paris, 2017, 352 pages












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