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    Laure Adler raconte les femmes

    La portée de la parole des femmes passe par sa vérité la plus intime, croit Laure Adler

    28 décembre 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice à Paris | Livres
    L’écrivaine française Marguerite Duras est photographiée, en mai 1977, lors du Festival de Cannes.
    Photo: Agence France-Presse L’écrivaine française Marguerite Duras est photographiée, en mai 1977, lors du Festival de Cannes.

    Historienne, journaliste, animatrice, écrivaine, éditrice, biographe de Marguerite Duras, Françoise Giroud, Hannah Arendt, Simone Weil… Laure Adler, 67 ans, porte plusieurs chapeaux. Mais il y en a un dont elle ne se départit jamais : féministe.

     

    Une féministe qui, dans la foulée de l’affaire Weinstein, a signé une pétition contre les violences sexuelles, et pour qui le mot intimité est fondamental.

    Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse La biographe Laure Adler
     

    « Je pense que la parole des femmes, qui devient peut-être aujourd’hui un peu plus audible qu’avant… Et encore, depuis cette affaire Weinstein, elle doit passer par l’authentification de ce que nous disons. Et cette authentification, alors que nous, les femmes, on n’a pas tendance forcément à nous croire ni même à nous écouter et encore moins à nous entendre, elle passe par la vérité la plus intime. »

     

    Cette vérité la plus intime est au coeur de la démarche de son Dictionnaire intime des femmes, nourri de son propre parcours autobiographique.

     

    « J’essaie de nouer ensemble une histoire publique, politique, intellectuelle, historique des femmes, avec des choix personnels parmi les femmes qui ont influencé ma vie, même si je ne les ai pas connues. Je suis animée par l’admiration que je leur voue et j’espère, par cette intimité, faire en sorte que cette admiration puisse être contagieuse. »

     

    Littérature, art, science, philosophie, mythologie, militantisme… Son ouvrage couvre un très large spectre de l’apport des femmes, en entremêlant les époques. « L’histoire des femmes est absolument magnifique, il y a plein d’héroïnes, mais on ne les connaît pas. Si on les connaissait mieux, si elles étaient mieux inscrites dans nos histoires de France ou de Navarre ou du Canada, le statut des femmes serait plus solide, plus conséquent, moins victimaire qu’aujourd’hui. »

     

    En pleine action

     

    L’hyperactive Laure Adler m’avait donné rendez-vous à Radio-France. C’était quelques jours avant Noël. Elle arrivait de l’Inde, accusait plusieurs heures de décalage… À mon arrivée, elle était en tournage pour une émission culturelle, en vue de la sortie prochaine du film La douleur, adapté d’un livre de Marguerite Duras. Sa connaissance aiguë, intime de l’oeuvre de l’écrivaine et cinéaste se déclinait de façon éblouissante.

     

    Elle s’apprêtait à entrer en studio pour son émission L’heure bleue, diffusée quotidiennement sur France Inter. Ce soir-là, elle allait passer une heure en compagnie du Prix Nobel de littérature J.-M. G. Le Clézio. À deux reprises, ses assistantes sont venues l’avertir que le temps pressait. Jusqu’à la dernière minute, elle tenait à poursuivre, de vive voix, l’exercice d’admiration auquel elle se prête dans son fascinant ouvrage.

     

    Le panthéon de Laure Adler

     

    Simone de Beauvoir : « J’ai lu Le deuxième sexe à 17 ans. Ça a été déterminant. Mes parents m’ont toujours dit qu’il fallait que je sois indépendante matériellement, que je ne me marie qu’à condition que j’aie d’abord un métier, qu’il fallait que je ne dépende de personne, surtout pas d’un homme. N’empêche que, quand j’ai lu Le deuxième sexe, j’ai compris qu’on avait une histoire de domination masculine qui venait de loin, depuis l’aube de l’antiquité… et j’ai concrètement réalisé qu’il fallait que je construise mon propre être au monde, dans la solidarité avec les autres personnes du même sexe que moi. »

     

    Marguerite Duras : « Elle m’a appris qu’à l’intérieur de chaque sexe, il y a les deux sexes en même temps. Il y avait aussi chez elle l’assomption de l’éloge de la sexualité féminine, l’éloge de la capture qu’une femme pouvait faire d’un homme. Et finalement, l’éloge de la supériorité de l’être féminin sur l’être masculin.

     

    « Je pense comme elle que nous, les femmes, nous avons quelque chose de supérieur. Ça vient d’abord du fait qu’on puisse engendrer. Et comme le disait l’anthropologue Françoise Héritier, nous pouvons engendrer du même, c’est-à-dire donner naissance à des filles, mais aussi à du différentiel, du masculin. Je pense que nous tirons de cet autoengendrement de nous-mêmes une capacité d’autoanalyse, de questionnement permanent de nous-mêmes.

     

    « Je ne dis pas que tous les hommes sont des prétentieux, des arrogants, mais beaucoup se contentent d’être des hommes. Les femmes ne peuvent jamais se contenter d’être des femmes, parce qu’elles sont toujours sujettes à caution, à questions, à interrogations, par les hommes et par elles-mêmes. Le combat permanent qu’elles ont à mener pour faire exister les droits les plus simples à l’égalité fait qu’étant toujours dans l’obligation d’être en alerte, elles sont beaucoup plus réveillées que les hommes… Qui ont plutôt tendance à s’endormir dans leurs certitudes. » (rires)

     

    Françoise Héritier : « Son intelligence a fait qu’elle a succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France, où elle a d’ailleurs été la première femme professeure. Je l’ai connue à 17 ans. Elle m’a beaucoup appris sur la vie, la beauté du monde, sur le fait de ne jamais se plaindre. Elle a été atteinte d’une maladie auto-immune ; elle qui était l’une des plus belles femmes que j’aie jamais rencontrées est devenue, à cause des traitements qu’elle a subis, quelqu’un de difforme. Elle n’a plus habité son corps, son visage. Et elle en a fait une force. C’est une leçon de vie. »

     

    Antigone : « Elle s’inscrit contre toutes les lois de la cité pour pouvoir faire corps avec sa propre loi et suivre sa vision de l’éthique et de la morale. Elle croit que chaque individu construit son propre rapport au monde, et que c’est par là qu’elle acquiert sa liberté.

     

    « Pour moi, c’est une idole de tous les temps. J’ai une petite-fille de 15 ans et je lui ai parlé d’Antigone, elle s’y intéresse. N’importe qui de n’importe quelle génération peut s’abreuver à Antigone. »

     

    Barbara : « C’est quelqu’un qu’on peut réécouter, là aussi, à n’importe quel âge de la vie. Elle peut donner de l’espoir, redonner le goût de la vie même quand on est dans la déchirure la plus absolue et qu’on a envie de disparaître. Elle a traversé des tas de difficultés existentielles et s’en est sortie en donnant toute sa douleur à son public. Elle a fait preuve d’une altérité, d’une générosité, d’un don de soi exceptionnels. Elle nous chavire encore aujourd’hui. »

    Dictionnaire intime des femmes
    Laure Adler, Stock, Paris, 2017, 480 pages












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