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    Critique

    Passer Noël avec trois prix Nobel

    Entrez dans les univers singuliers des nouvelles créations de Le Clezio, Coetzee et Modiano

    23 décembre 2017 |Le Devoir | Livres
    L’œuvre de John Maxwell Coetzee est résolument optimiste.
    Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse L’œuvre de John Maxwell Coetzee est résolument optimiste.

    Coetzee face à l’origine du monde

    Yannick Marcoux
     

    L’éducation de Jésus, de John Maxwell Coetzee, Prix Nobel de littérature 2003, nous invite à renouer avec David, enfant surdoué de six ans, indépendant et têtu, qui a appris à lire par lui-même, une version allégée de Don Quichotte. Dans ce deuxième volet d’une série narrative amorcée avec Une enfance de Jésus (Seuil, 2013), l’auteur sud-africain relate la quête des parents adoptifs de David, Simón et Inés, qui partent à Estrella pour trouver l’enseignement adapté aux capacités de l’enfant.

     

    Dans cette ville fictive, David va entrer en pension dans une académie de danse tenue par un couple étonnant. La belle ballerine, Ana Magdalena, et son mari Juan Sebastián, musicien et compositeur, donnent des accents mystiques à leur enseignement. Le garçon, emballé par cette vision nouvelle sur le monde, se révèle, une fois de plus, le meilleur élève de sa classe et apprend à « devenir un animal social », un enfant parmi d’autres.

     

    Mais cet apprentissage échappe à Simón, qui, en « homme de raison », ne parvient pas à comprendre la relation entre la danse et les étoiles que semble très bien comprendre David : « J’ai une aversion pour les paradoxes […], dit-il. Me faut-il passer par là pour atteindre la paix de l’esprit : avaler les paradoxes à mesure qu’ils surgissent ? » Par amour pour cet enfant sans limites, Simón va tenter de repousser les siennes, dans un monde où rien ne va de soi. Un monde que l’un découvre et l’autre redécouvre.

     

    L’histoire se déploie dans un style sobre, précis pour former une profonde réflexion sur notre société. Coetzee couve chacun de ses personnages avec tendresse et sévérité, et les place chacun dans une quête de sens, complexe et ardue à la fois. L’éducation de Jésus est une rencontre fertile entre les gardiens des conventions et des normes et les battants qui n’ont pas peur d’aller au-delà des cadres établis.

     

    Dans un univers qui semble flotter en marge du monde, éthéré, Coetzee trouve cette inclinaison du regard qui lui permet de mettre en perspective les grandes institutions — l’éducation, la famille et la justice — qui balisent la marche normale du monde. Son oeuvre est résolument optimiste. Elle nous rappelle que les solutions à nos problèmes, tout comme notre rapport au monde, ne résident pas toujours dans les réponses, mais bien dans les questions que l’on se pose : « Si nous voulons nous évader du cycle, nous devrions parcourir le monde, non pour trouver la réponse juste mais pour chercher la question véritable. C’est peut-être ce qui nous manque », écrit-il.



    L’éducation de Jésus
    John Maxwell Coetzee, traduit de l’anglais par Georges Lory, Seuil, Paris, 2017, 336 pages ★★★★

     

     

    Patrick Modiano entre esprit des lieux et mémoire enfouie

    Fabien Deglise

    Photo: Maja Suslin Agence France-Presse Patrick Modiano

    C’est un polar ? C’est le récit d’un fait divers que nous raconte, l’air de rien, Patrick Modiano, Nobel de littérature qui, depuis 2014 et ce prestigieux prix, n’a rien dit de plus ?

     

    Souvenirs dormants remet en marche la machine narrative en donnant du « je » et un roman très court qui plonge le lecteur dans le Paris des années 1960. Il y a des femmes, une Geneviève Dalame, une Madeleine Péraud, une Marthe, une Mme Hubersten. Il y a un narrateur, un certain Jean D., la vingtaine, arpentant les rues de la Ville lumière, promenant sa naïveté et sa curiosité dans les cafés en quête des véritables rencontres qu’il aime faire dans la rue. Mais il y a aussi un accident dans l’appartement de Martine Hayward, du 2 de la rue Rodin, une arme à feu, un cadavre, une fuite, des valises à déplacer de chambre d’hôtel à une autre.

     

    La mémoire. Le détail. Voilà ce qui donne le ton à ce récit à la plume sincère qui fait remonter à la surface ces souvenirs engloutis que l’on cherche à enfouir, que l’on met en sommeil en espérant qu’ils ne nous rattraperont pas, ceux qui surtout donnent cet esprit aux lieux, esprit que Patrick Modiano aime beaucoup réveiller, en passant ici par le Jardin des plantes, les paysages alpins, l’avenue du Nord.

     

    « Il existe des lieux dont vous ne vous méfiez pas à première vue à cause de leur apparence banale et qui vous transmettent, au bout de quelques instants, de mauvaises ondes », écrit-il.

     

    Dans une temporalité qui ne s’assume jamais, l’auteur de Fleurs de ruine — c’était il y a 25 ans ! — poursuit ici le tissage de ses thèmes de prédilection : le passé, la mémoire et les marqueurs de sens qu’ils posent, comme des balises, à la luminosité changeante, dans les existences humaines. Et il le fait avec charme et un souffle poétique et mélancolique qui fait surgir de son univers romanesque, lorsqu’on s’en éloigne ou s’en rapproche, des souvenirs bien plus agréables qu’endormants.

    « J’ai longtemps été persuadé que l’on ne pouvait faire de vraies rencontres que dans la rue. Voilà pourquoi j’attendais la fille de Stioppa sur le trottoir, en face de son immeuble, sans la connaître. "Je t’expliquerai tout", m’avait-elle dit au téléphone. Quelques jours encore, une voix de plus en plus lointaine prononçait cette phrase dans mes rêves. Oui, si j’avais voulu la rencontrer, c’est que j’espérais qu’elle me donnerait des “explications”. Peut-être m’aideraient-elles à mieux comprendre mon père, un inconnu qui marchait en silence à mes côtés, le long des allées du bois de Boulogne. »

     

    Extrait de «Souvenirs dormants»


    Souvenirs dormants
    Patrick Modiano, Gallimard, Paris, 2017, 106 pages ★★★ 1/2

     

     

    Retour aux sources avec Le Clézio

    Fabien Deglise

    Photo: Ernesto Benavides Agence France-Presse Jean-Marie Gustave Le Clézio

    Un verbe aride, des phrases pesantes, des litanies de noms, une poésie étique, un style qui se perd dans sa récursivité… Tout ce qui fait Jean-Marie Gustave Le Clézio s’incarne une fois de plus dans Alma, sa dernière création, oeuvre qui cultive ce qu’on aime détester — ou ce dont on préfère se détourner — chez le Prix Nobel de littérature cuvée 2008. L’île Maurice, la famille, la transmission, la face odieuse de la modernité, la destruction de la nature y convergent, dans un tout languide qui peine à convaincre totalement.

     

    À l’intérieur ? En se demandant ce qui fait une famille, ce qui fonde un peuple, Jérémie Felsen débarque à l’île Maurice, où il n’a jamais vécu, avec l’impression d’un retour. L’île qu’il arpente va lui révéler l’histoire de ses ancêtres, mais aussi celle de l’Alma, leur domaine, qui s’est construit sur la violence de l’esclavagisme et l’exploitation de la nature, avant de disparaître au présent sous le stationnement et les murs d’un supermarché.

     

    La voix du quinquagénaire dans sa quête d’origine va croiser celle de Dominique, surnommé Dodo, gardien d’une certaine mythologie insulaire, itinérant mauricien lié à Jérémie par l’Alma. Il est cette figure de l’exclusion sociale qui traverse ce récit, exclusion que Le Clézio inscrit sur la même trajectoire que la disparition des dodos, Dronte de Maurice, ces drôles d’oiseaux pas très farouches emportés par la destruction de leurs habitats induit par des humains plus préoccupés par le profit que par la biodiversité.

     

    Après Voyage à Rodrigues et Le chercheur d’or, Alma pose la pierre finale du cycle mauricien de Le Clézio, qui continue ici de se dévoiler en ressassant ses obsessions habituelles, particulières sur ces territoires détruits par la bêtise humaine et sur la violence que l’humanité s’inflige souvent à elle-même en ne respectant ni l’alma mater qui la nourrit ni plusieurs groupes d’individus qui la composent.

    « La forêt s’ouvre chaque jour à l’aube, pour Aditi. Elle écarte le pan de tulle qui couvre son lit, dans la chambrée les étudiants dorment encore, suspendus dans leurs hamacs, elle pense à des cocons d’insectes en attente. Dans la clairière, les arbres accrochent une brume cotonneuse, très blanche. Il pleut des gouttes fines, nées de nulle part, en suspens dans le ciel. La volière est déjà réveillée, en effervescence. Les grosses cateaux vont de perchoir en perchoir, les pigeons roses roucoulent ». Extrait de «Alma»


    Alma
    J.M.G. Le Clézio, Gallimard, Paris, 2017, 340 pages ★★ 1/2












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