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    Six livres dont nous avons oublié de vous parler

    Nos journalistes reviennent sur des lectures qui sont passées sous le radar cet automne

    23 décembre 2017 |Le Devoir | Livres
    Patricia Godbout signe un premier roman proche du journal intime.
    Photo: Annick Sauvé Patricia Godbout signe un premier roman proche du journal intime.

    Dans la masse des sorties littéraires de l'automne, plusieurs livres sont passés inaperçus. Le Devoir a décidé d'en sortir six de cet oubli, avant la fin de l'année.


    Dans la bibliothèque des morts

    Dominic Tardif

     

    «Bleu bison»

    À peine quelques phrases. Elles composent pourtant le plus beau passage de Bleu bison, premier roman de Patricia Godbout. « Vous allez trouver ça étrange, mais serait-il possible d’avoir la liste des livres qu’il a empruntés ? » souffle la narratrice, alter ego de l’auteure, à l’employé de la bibliothèque que son défunt frère fréquentait.

     

    Que vaut la vie de celui qui l’aura consacrée à fuir ? Mélissa se le demande bien, alors qu’elle déambule dans cette maison d’Eastman derrière laquelle son insaisissable frère, Louis, se sera enlevé la vie, mettant un point final précoce à une vie de création, d’exaltation, d’amertume et d’abrutissement par la drogue. Elle toise dans son atelier d’artiste les watusi (des bovins cousins du bison) qu’il faisait apparaître sur la toile, comme pour chasser cet appel du chaos qui le ramenait inexorablement jusqu’au coeur trouble de la nuit, pour une autre dérape de dope, encore plus explosive que la précédente.

     

    Dans une forme proche du journal intime, avec ce qu’elle suppose de détours inutiles, la traductrice et professeure au Département des lettres et communications de l’Université de Sherbrooke se rappelle donc tour à tour le frère insouciant, le père affable et la mère éternellement inquiète en cueillant les récits que dépoussièrent leurs départs.

     

    « C’est étrange comme certaines morts font remonter de vieilles histoires à la surface ; c’est comme si des âmes anciennes refaisaient à cette occasion le chemin en sens inverse pour se rapprocher de nous, vivants », écrit Mélissa en relisant des courriels échangés avec Louis et en glanant les anecdotes qui lui permettraient d’éclairer les zones d’ombre nombreuses dans lesquelles aimait se tapir son peintre de frangin.

     

    Fragments de mémoire

     

    En se gardant de formuler des reproches, Patricia Godbout réfléchit ainsi à la nature mystérieuse de cette dépendance ayant tyrannisé l’esprit de son frère, un créateur d’une intelligence par ailleurs étincelante. Comment un homme peut-il connaître aussi intimement ses failles tout en demeurant incapable de les colmater ?

     

    Dans la chambre de sa mère, Mélissa fouille les boîtes remplies de livres bon marché dont elle refusait de se débarrasser. La fille endeuillée forme des constellations imaginaires en reliant les uns aux autres des mots soulignés par la défunte dans cette Vie de sainte Thérèse d’Avila, dans Le Survenant ou dans La détresse et l’enchantement. Existe-t-il geste plus intime que de remonter le fil des lectures d’un proche et d’ainsi reconstituer des fragments de sa mémoire ?

     

    Alors que les défenseurs du livre en appellent souvent au proverbial « plaisir ludique » qu’ils procurent afin de justifier leur place dans les médias, Bleu bison parle avec une sagesse joliment démodée de la littérature et de l’art en général comme de bienveillants accompagnateurs capables d’offrir un minimum de sens même aux existences les plus tumultueuses. L’art ne sauve peut-être pas la vie de ceux que la Faucheuse a choisi de séduire, mais offre aux autres, restés derrière, la plus satisfaisante forme de dialogue avec les morts qu’il soit possible d’imaginer.


    Bleu bison
    Patricia Godbout, Leméac, Montréal, 2017, 128 pages ★★★

     


    Les glorioles imaginaires

    Dominic Tardif

     

    «Miron, Breton et le mythomane»

    François Ricard devait ce soir-là se rendre à l’aéroport de Dorval afin de changer les idées à son ami Milan Kundera, qui y faisait escale pour quelques heures. C’était avant qu’une urgence ne le contraigne à accourir au chevet d’un proche. À qui donc demander de distraire la légende vivante pendant quelques heures ? Au prof de cégep et écrivain Jean-Daniel Guérette ? Pourquoi pas !

     

    « Bref, bouche-trou peut-être, mais bouche-trou honoré », écrit Daniel Guénette dans Miron, Breton et le mythomane, son onzième livre, essentiellement composé de courriels envoyés par son alter ego romanesque à un jeune collègue, quelques mois après le début de sa retraite.

     

    En s’inventant une correspondance avec Miron le magnifique, ou en prêtant à son grand-père une relation d’amitié avec le père du surréalisme, la figure respectée mais relativement confidentielle qu’est l’auteur de L’école des chiens et de Carmen quadratum se moque avec beaucoup d’autodérision d’un milieu littéraire fantasmant une forme de génie qui se transmettrait par simple osmose. Il réfléchit aussi en filigrane aux raisons parfois mystérieusement aléatoires catapultant certains écrivains vers les cimes du succès. Comment expliquer que quelques heureux élus accordent des entrevues en Asie, pendant que les invendus des autres filent doucement vers le pilonnage ?

     

    Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. Lancer des cailloux sur les statues est un art tenant de l’hommage, auquel la fiction québécoise ose trop peu s’adonner, de peur de les déboulonner. Nous avons pourtant toutes les raisons de croire à la solidité de nos géants. Ils sont capables d’en prendre.


    Miron, Breton et le mythomane
    Daniel Guénette, Éditions de La Grenouillère, Saint-Sauveur-des-Monts, 2017, 188 pages ★★★

     

     

    Une polyphonie amoureuse

    Dominic Tardif

     

    «Au 5e»

    L’amour à deux, c’est parfois difficile. L’amour à quatre, ce l’est davantage, suggère notre intuition bien entraînée à considérer qu’embrasser n’importe quel schéma relationnel déviant de l’hétéronormativité, c’est compliquer inutilement quelque chose de déjà pas simple pantoute.

     

    Voilà ze cliché coriace que MP Boisvert aspire à rayer de l’inconscient collectif dans Au 5e (le titre de son premier roman). Dans un appartement de Sherbrooke, Camille, Gaëlle, Alice et Simon mangent, étudient, baisent et jouent à des jeux vidéo. Alice dort souvent avec Gaëlle et Camille (en plein processus de transition sexuelle), mais aussi parfois avec Simon (qui sait s’émouvoir du charme d’un autre homme). Ils fileront le polyamour parfait jusqu’à ce que retontisse Éloi, l’ex d’Alice, indécrottable hétéro qu’elle invite à occuper la chambre vacante de leur appartement déjà très agité.

     

    Fiction polyphonique osant (pour le mieux) la grammaire inclusive, ce journal de bord d’une année au coeur de l’intimité de cinq colocs transcende le simple intérêt que génère dans les médias le type de relations qu’il décrit, sans pour autant oblitérer les difficultés réelles que suppose un mode de vie pouvant appeler l’ostracisme. C’est que, malgré quelques passages au ton didactique, MP Boisvert raconte ici, pour l’essentiel, une histoire d’amour belle et complexe, à l’image de toutes les autres authentiques histoires d’amour.

     

    Avec une narration empruntant largement à un franglais qui ne jurera que dans les oreilles des obsédés du français-langue-pure, Au 5e prouve, si besoin il y avait, qu’un roman mettant en scène des membres de la communauté LGBTQ ne s’adresse pas qu’à eux, même s’il aiguisera sans doute l’empathie des hétéros envers ceux que notre société confine toujours à la marge. Les amoureux ont tous en commun de rêver que jamais ne s’étiolera ce qui les unit, rappelle l’auteure dans une finale d’un romantisme discret mais indéniable, pointant vers l’universel.


    Au 5e
    MP Boisvert, La Mèche, Montréal, 2017, 216 pages ★★★
     

     

    L’insoutenable inconstance de l’être

    Fabien Deglise

     

    «Le meilleur a été découvert loin d'ici»

    Avancer sur la pointe des pieds sur les sentiers tortueux de son passé. Voilà ce que fait Mélodie Vachon Boucher dans ce récit autobiographique vachement bien illustré qui sonde les préoccupations d’une jeune fille dans la trentaine placée devant l’inconstance de son existence. Une introspection solide et délicate qui se laisse saisir dans son agréable densité grâce à la poésie de son texte.

     

    Tout se dévoile par fragments dans ce retour sur elle qui prend racine dans le silence d’une retraite dans une abbaye que l’auteure s’est imposée pour mieux créer. Elle y est allée pour fuir la ville, pour se retrouver et écrire. Et c’est bel et bien ce qui s’est produit.

     

    Entre les bouquins de la bibliothèque des lieux — La rivière sans repos de Gabrielle Roy en fait partie — et un horaire balisé au temps des moines et des religieuses à l’esprit hospitalier, la jeune mère de famille derrière Les trois carrés de chocolat, récits courts sur les victimes de viol, y remonte le fil d’une vie qui la promène entre langueurs et détails de Princeville, son village d’origine, à Montréal et à Berlin.

     

    Ici, c’est le souvenir d’un grand-père « juge de paix », embaumeur et directeur funéraire qu’elle convoque, pour repenser à sa tante, aux corps après la vie et aux cheveux d’une mère que l’on peigne. Là, c’est Montréal la dépressive qui se dévoile tout en noir, ce noir que l’auteure va éclairer dans les bras d’une femme, ou Berlin, ville des découvertes et des déplacements de frontières morale, sociale, culturelle qui, loin d’ici, permettent de se voir autrement et d’apprendre un peu mieux à se connaître.

     

    Un joli récit, en somme, qui fait entendre la voix d’une génération qui peine parfois à laisser son urgence de vivre, son insolence dans l’être, dépasser les tracas qu’elle s’invente dans les libertés extrêmes qu’elle se permet et qui, au final, empêchent certains plus que d’autres d’avancer.

     

    « Le cimetière de Berlin m’a aussi ramenée à la maison de mon enfance que mon père avait bâtie aux limites d’un champ, juste avant la campagne, à côté d’un bois. On m’avait raconté, quand j’étais petite, que des "Indiens" avaient emmené avec eux une enfant qui s’y était aventurée trop loin dans les années mille neuf cent quelque chose. Traumatisée par cette histoire, je n’eus jamais assez de courage pour dépasser la lisière de roches qui se dressait à mi-chemin entre les limites de notre terrain et l’orée du bois. »


    Le meilleur a été découvert loin d’ici
    Mélodie Vachon Boucher, Mécanique générale, Montréal, 2017, 172 pages ★★★ 1/2
     

     

    La mort en rêve

    Fabien Deglise

     

    «Les rêves de quelqu'un d'autre»

    C’est à vous donner des envies de faire de l’insomnie ! Imaginez : Luc, la mi-quarantaine oscillant entre la solitude et la tristesse de l’être, pénètre chaque nuit dans un rêve qui ne semble pas être le sien. À l’intérieur ? Une colline, un sentier et, au sommet, un rouquin armé qui sous ses yeux décide de mettre fin à ses jours. Avec une arme à feu. La tragédie se joue en un acte récurrent. Le cadre supérieur dans la fonction publique va toutefois chercher à en détourner la finalité, à en remodeler le scénario en ouvrant le canal de communication avec ce désespéré d’un monde onirique qui ne l’est peut-être pas totalement.

     

    Pas une autre histoire d’inconscient collectif, avec ses âmes synthonisées, connectées les unes aux autres, se venant en aide quand ça va mal, direz-vous ? Pas une déclinaison romanesque du Sense8 — l’étonnante série télé, décevante à la fin — des soeurs Lana et Lilly Wachowski ? Eh bien non ! Sur cette base, Louis-François Dallaire, travailleur social, enseignant en médecine familiale et romancier dans ses « temps livres », tisse surtout le récit de l’inconfort social de l’homme blanc dans la quarantaine et des carences verbales qui l’enfoncent dans sa sinistrose conjoncturelle.

     

    L’écriture est pragmatique. Elle laisse sa concision embrasser avec une profonde simplicité cette exploration de la psyché de l’urbain contemporain, dont les angoisses sont placées entre deux réalités, comme pour éviter un contact trop frontal avec le drame. Le style reste dans la constance de son premier roman, Fausses notes (de Mortagne), publié en 2013, exposant le quotidien d’un musicien dans la trentaine dont les « bibittes » intérieures s’incarnaient dans des guêpes. Au final, le programme d’aide placé entre deux univers évite l’ésotérisme, l’approche trop didactique, mais peine à porter sa réflexion plus loin que l’étrange huis clos nocturne qu’il expose.

     

    « La solitude est une maladie qui s’installe sournoisement en vous et dont les premiers symptômes se manifestent avec lenteur, permettant à ceux qui en sont atteints de croire qu’ils vont très bien, jusqu’au jour où elle éclôt sans possibilité de retour en arrière, tel un cancer détecté trop tard. »


    Les rêves de quelqu’un d’autre
    Louis-François Dallaire, Québec Amérique, Montréal, 2017, 202 pages ★★★
     

     

    Un roman familial et cosmopolite

    Christian Desmeules
     

    «Une terrasse en mai»

    Écrivaine belge de langue française, Marijke Leidecker effectue depuis des années des « pèlerinages incessants » à la recherche d’artistes obscurs de l’Europe ou des Amériques pour nourrir ses fictions et sa soif d’absolu.

     

    Mais depuis qu’elle n’écrit plus, elle se contente désormais de rapporter de vive voix des fragments des histoires qu’elle déniche tout en se racontant elle-même à son éditeur, Marc-Olivier Thibeault, un Québécois installé à Liège à qui elle donne rendez-vous un jour de printemps, au gré de ses lubies, à une terrasse de Split ou d’Édimbourg.

     

    Marié et père de deux enfants, Thibeault — comme tout le monde l’appelle — ne se cache pas d’être tombé amoureux de l’écrivaine. « Elle raconte. Moi, j’écoute. Et à force d’écouter, j’ai fini par aimer », dira-t-il.

     

    Fille d’une violoncelliste et d’un peintre célèbre aujourd’hui décédé, Marijke l’entraîne ainsi peu à peu à la rencontre de ces deux artistes qui deviendront plus tard ses parents.

     

    Avec Une terrasse en mai, 6e roman depuis La vigne amère (1989), l’écrivaine franco-manitobaine Simone Chaput revisite avec sa plume précise et exigeante les thèmes de la famille et de la culture. Dans Un vent prodigue (Leméac, 2013), l’écrivaine mettait déjà son acuité de regard et sa sensibilité exacerbée au service d’un roman familial marqué par un conflit entre générations.

     

    Persillé de réflexions sur la création artistique, à l’écoute et à l’affût du monde, ce roman un peu choral à la narration floue se fait aussi souvent un peu sentencieux. « Car tout est là, somme toute, en art comme en amour. Tout se commande, tout est lié par la qualité de l’attention qu’on porte sur les êtres et sur les choses. »

     

    Livresque et empesé, roman à la sensualité sage, empli d’art et de bonne volonté mais comme enroulé sur lui-même, Une terrasse en mai, sans réel suspense, parvient malgré tout à nous ménager, au final, sa part de surprises.

     

    « Dix-huit mois plus tard, quand Thibeault avait rejoint Marijke à une terrasse de Split, il avait examiné des photos des tableaux de Tankovic, avait été renversé de découvrir leur portée symbolique. Le blasphème des aubes sur la ville, les ruines en forme de croix, les percées anthracite de soleil, longues et dures comme des canons de fusil, les barbelés et les fils de fer, aussi sanglants qu’une couronne d’épines. Chaos décoratif, s’était-il contenté de murmurer. Totes Meer. »


    Une terrasse en mai
    Simone Chaput, Leméac, Montréal, 2017, 184 pages ★★★












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